Richard Ferrand? Il est redevenu ministre! 1/2

« De battre, le coeur de la démocratie s’est presque arrêté. » Quand le Parlement est devenu au mieux une chambre d’enregistrement ministérielle, il reste au représentant de la nation que je suis actuellement à dire aux citoyens l’impuissance d’un député à assumer ses missions constitutionnelles. Mais les chemins de traverse ont peut-être un avenir.

Lundi de Pâques, je vais faire le plein de mon véhicule, pas utilisé depuis 1 mois. Impossible de me sortir de la tête la réplique des Fourberies de Scapin : « Que diable allait-il faire dans cette galère ».

Le service de la séance de l’Assemblée nationale m’a proposé d’aller poser une question orale au gouvernement le mardi 14 avril. Il s’agit de s’adresser 2 minutes (précisément) au ministre de son choix sur un sujet d’actualité. Pas d’avion, pas de train… Depuis Toulouse, ça fait entre 14 et 15 heures de trajet en voiture. Le Préfet d’Occitanie ne cesse de rappeler à l’ordre et au civisme pour un respect scrupuleux du confinement. Et moi, pendant ce temps là, je vais aller faire le dandin à Paris ?

J’ai été élu pour représenter les gens. Quand on est député « non-inscrit », c’est-à-dire rattaché à aucun groupe politique (aux États-Unis, on dit député indépendant) l’occasion de disposer de la parole est rare. Le Président Macron doit faire une allocution à 20 heures ce lundi. Il y aura bien des questions. Et puis, en temps normal, l’assemblée nationale est déjà un cercle parisien de causeries, alors en cette période de confinement, la parole d’un député provincial est d’autant plus importante. C’est décidé, j’irai à Paris.

Comme il est d’usage, je communique par mail à l’Assemblée nationale : « Ma question s’adressera au Premier ministre Édouard Philippe et portera sur la politique générale du gouvernement suite aux annonces du Président de la République ».

Départ de Toulouse à 6 heures du matin. Sandwichs, Thermos de thé, masque en tissu de fabrication locale, un proche m’accompagne pour partager le temps au volant. Entre Cahors et Brive, le café est servi gratuit sur l’aire d’autoroute. Comme il n’y a guère que des camions, la caissière est un peu interrogative sur les raisons de notre voyage. Je lui explique. L’échange est sympathique et chose surprenante, je sens tout au long de ma conversation, à travers ses inquiétudes, qu’elle s’en remet à moi, qu’elle a confiance dans ce que je vais faire, vais dire. Rien à voir avec la période antérieure au coronavirus où, pour de plus ou moins bonnes raisons, les a priori sont toujours à la même défiance, à la même croyance que le député que je suis intrigue toujours pour des raisons personnelles sans souci réel de la chose commune.

Le reste du trajet se déroule bien. Mon véhicule est totalement seul au péage de Saint-Arnoult ! La lumière sur Paris est anormalement belle et claire. On distingue tous les détails de la tour Montparnasse ou de la Tour Eiffel à des kilomètres. L’instant écolo-bucolique ne me fait pas oublier ma colère. Par un courrier en date du 23 mars adressé au président de l’Assemblée nationale, à son secrétaire générale ainsi qu’à tous les députés, je demandais à ce que la continuité démocratique parlementaire soit assurée, en utilisant les outils numériques de manière exceptionnelle. Pourquoi ne pas autoriser les députés à poser leur question au gouvernement de chez eux, par vidéo ? Si le parlement n’était qu’une instance de la démocratie représentative, le bon sens aurait immédiatement guidé vers cette solution. Ce qui compte, c’est bien que le gouvernement puisse entendre les représentants des citoyens et réponde à leurs questions ? A moins que...

La conférence des présidents de groupe de l’assemblée nationale se permettra de déroger à toutes les règles – y compris constitutionnelles – pour modifier le fonctionnement en cette période épidémique. Mais jamais pour permettre aux députés d’assumer leurs 3 rôles constitutionnels : contrôler l’action du gouvernement, évaluer les politiques publiques, voter la loi.

La mission d’information instaurée et présidée par Richard Ferrand établit par exemple deux niveaux de députés : ceux qui sont dans la mission et qui peuvent contrôler l’action du gouvernement et ceux qui n’y sont pas… La manière d’établir cette mission d’information suit le même mode de fonctionnement que la commission d’enquête ouverte à l’Assemblée nationale pour l’affaire Benalla : on organise une instance parlementaire mais on vérouille d’emblée le résultat sur un scénario politiquement compatible avec toute la galaxie La république en marche. Manque de chance, pour la commission d’enquête relative à l’affaire Benalla, l’opposition parviendra à distiller les deux ou trois grains de sable suffisants pour mener au fiasco et mettre en évidence, déjà à l’époque, la parodie parlementaire qui se joue depuis l’avènement de la Start-up nation aux commandes de la politique française. En cette période de confinement, la concentration des pouvoirs de l’assemblée entre les mains de son président et trois ou quatre de ses mignons est beaucoup plus difficile à empêcher. Le conseil d’administration LREM de l’Assemblée nationale fait corps autour de son patron. 

Je traverse le bâtiment de l’Assemblée relativement désert. Dans la salle des 4 colonnes où s’agglutinent habituellement quantité de journalistes prêts à tendre leurs micros aux meilleurs clasheurs de l’hémycicle (pas de buzz, pas de politique à la maison du peuple) seulement deux ou trois journalistes se tiennent là, et deux huissiers avec masques en arrière plan des caméras pour la télévision. Si j’étais mauvaise langue, je raconterai que la quinzaine d’autres huissiers croisés ce jour là ne portaient pas de masque et que la méthode du ploutocrate parlementaire en chef de l’Assemblée nationale, c’est : « fais de la Com’ et tais toi », y compris chez le personnel administratif qui ne devrait pourtant pas être au service d’un homme mais bien à disposition des parlementaires et donc du peuple. Mais que voulez-vous, tant que ça marche...

Une poignée de députés dans l’hémicycle et au total 5 ministres se succéderont pour ces Questions au Gouvernement en temps d’épidémie.

Ma question élude volontairement la pénurie de masques ou l’obscurité qui règne sur les tests car je voudrais véritablement avoir des éclairages sur la politique générale du gouvernement, bref, savoir si on va vers un tournant après le discours de la veille au soir du Président de la République ou si on continue droit dans le mur par quelques artifices discursifs.

Richard Ferrand est dressé comme un coq au perchoir. Vient mon tour. Je me lève vers mon micro. Comme je suis au poulailler, avant dernier rang derrière le député Ruffin, la caméra met un peu de temps à me trouver.

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