Richard Ferrand? Il est redevenu ministre! 2/2

« De battre, le coeur de la démocratie s’est presque arrêté. » Quand le Parlement est devenu au mieux une chambre d’enregistrement ministérielle, il reste au représentant de la nation que je suis actuellement à dire aux citoyens l’impuissance d’un député à assumer ses missions constitutionnelles. Mais les chemins de traverse ont peut-être un avenir.

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Le 14 avril, je me retrouve donc, après 7 heures de voiture depuis Toulouse, à poser une question orale de 2 minutes au Premier ministre Édouard Philippe dans un hémicycle quasi-vide, seule la retransmission télévisée sur LCP faisant foi…

Voici à peu près les termes de ma question :

« Monsieur le premier ministre, en représentant de la Nation, j’ai roulé longtemps depuis mes terres occitanes pour venir vous délivrer plusieurs messages :

Je suis d’abord venu vous dire la douleur des familles endeuillées, la terrible angoisse des proches des malades, la peur d’être abandonné des plus fragiles, et parfois malheureusement… leur abandon. Les plus vulnérables physiquement, socialement et économiquement sont en première ligne, en France, chez tous les européens, comme chez nos plus proche voisins du continent africain. Je veux dire ensuite toute l’admiration, le soutien et les encouragements aux initiatives et mobilisation sans relâche des combattants du quotidien, soignants, bénévoles et autres acteurs essentiels, ceux qu’on applaudit tous les soirs à 20h. A son tour la communauté scientifique s’est mise en ordre de bataille aux coté du ministère de la santé, de la recherche, pour apporter des éclairages, bientôt même des premières solutions pour faire face à la crise du coronavirus. Mais cela ne suffit pas.

A l’heure de la grande défiance, il nous faut de la confiance. A l’heure du plongeon dans l’inconnu, il nous faut de la transparence dans les décisions politiques. A l’heure du discours d’un seul, il nous faut aussi un vrai débat démocratique. Monsieur le Premier ministre, je ne peux me résoudre à voir Twitter, BFM ou Quotidien remplacer Condorcet, Jaurès et Simone Weil,

Le petit député que je suis vous demande d’aller dire au Président de la République qu’il faut vite réunir un Congrès extraordinaire depuis Versailles, rassemblant toutes les forces représentatives de la Nation, en s’inspirant de la convention pour le climat. Assemblée nationale, Sénat, députés européens de France, CESE, convention citoyenne pour le climat, présidents de région, maires, maires ruraux, syndicats, partis politiques, académies scientifiques, associations et bénévoles : la démocratie représentative est imparfaite mais elle est là.

Comment utiliser notre intelligence collective pour reconnaître nos erreurs et en faire une force ? Comment protéger les plus faibles avec quel système fiscal ? Comment concilier santé et liberté à l’ère du numérique ? Comment relancer l’économie sans continuer d’agresser notre environnement ? Comment changer de gouvernance, vers celle qui servirait l’intérêt général, celle qui éviterait la prédation des ressources de notre planète ?

Réanimer la démocratie représentative par une semaine de vrais débats ne sera pas de trop ! Et ne dites pas que le génie français n’en a pas les moyens techniques ou que le service public de télévision et radio à mieux à faire que servir 24h sur 24 notre chère République. Monsieur le premier ministre, de battre le cœur de la démocratie s’est presque arrêté. Irez-vous dire au Président de la république que le débat d’aujourd’hui construira demain ? »

Je n’ai pas besoin d’attendre l’issue de ma question pour savoir que le Premier ministre ne daignera pas me répondre. Pendant mon exercice, je le vois, en bas assis à sa place, discutant avec ses conseillers, se retournant tranquillement par-ci par-là. Il finit quand même par me regarder. Quel honneur…  S’il avait voulu me répondre, il m’aurait écouté : il n’avait pas connaissance du contenu de ma question par avance comme c’est le cas avec ses députés de la majorité et certains députés de l’opposition trop courtisans pour oser publiquement heurter sans prévenir le premier ministre.

Rouler une quinzaine d’heures pour poser une question de deux minutes au Premier ministre, c’est déjà pas très rentable. Mais quand le Premier ministre décide de ne même pas y répondre, c’est juste de la désolation. Qui pour répondre alors ? Le ministre en charge des relations avec le parlement ? (dont je me demande toujours à quoi il sert après 3 ans de mandat). Non.

Le président de l’Assemblée nationale me répond ! Pendant près de 30 secondes – cherchant essentiellement à me ridiculiser – il sort de son rôle (il préside la séance des questions au gouvernement et à ce titre n’a pas à intervenir politiquement dans le débat mais à l’organiser). Une fois qu’il a terminé son propos, jugeant probablement qu’il m’a suffisamment enfoncé la tête sous l’eau, il passe alors la parole au ministre de la santé, lequel se contente de dire avant et après une longue respiration solennelle : « je crois que le Président Ferrand a tout dit ». Là, je dois dire que je suis émerveillé par le culot de cette fine équipe, premier ministre, ministre de la santé et président de l’Assemblée nationale. Qui sont ces imposteurs de la République ?

En décidant de ne pas me répondre, le Premier ministre affiche son mépris total et entier au petit député que je suis. Ça ce n’est pas grave, mais c’est aussi son mépris total et entier vis-à-vis des gens que je représente. Des gens de la métropole toulousaine écœurés par le tout pour Paris, des gens du Lauragais, de cette ruralité, qui ne vivent pas à la même heure, ni le même jour ni la même année que les cortèges ministériels. Selon que vous soyez faible ou puissant… Vous me direz, c’est pas nouveau, en 3 ans, on a vu comment il se fichait éperdument des gilets jaune, des gens qui galèrent ou sont dans la misère.

En décidant de me répondre le ministre de la santé aurait pu avoir quelque pertinence et rebondir sur les propos qui concernent son ministère. Que pense-t-il de « la peur d’être abandonné des plus fragiles, et parfois malheureusement… leur abandon » que j’avais évoqué dans ma question ? A cela pas de réponse. Ce silence du ministre de la santé sur les plus fragiles dans cette épreuve du coronavirus en dit plus que n’importe quel discours. Il préférera m’expliquer que les autres pays européens n’apportent pas une meilleure réponse démocratique à la crise ! (Ce qui reste à démontrer...)

En décidant de me répondre Richard Ferrand sortait de son rôle mais surtout, il oubliait de faire respecter un parlementaire, l’un des siens, du moins s’il était président de l’Assemblée nationale, s’il avait le parlementarisme chevillé au corps. Un vrai président de l’Assemblée nationale aurait dit délicatement au Premier ministre : « Monsieur le premier ministre, le député Nadot est venu de loin pour vous poser une question. Je crois que vous pouvez faire honneur à son engagement en lui répondant ». Bien sûr, cette situation est inenvisageable. En effet, même si la Constitution stipule que le gouvernement est responsable devant le parlement et par conséquent qu’un ministre, premier ministre compris, est tenu par obligation de répondre à un parlementaire, personne n’est dupe : le gouvernement s’est installé depuis belle lurette au Parlement. L’excroissance de l’exécutif en France et l’aplatissement du parlement ne date pas du nouveau monde de 2017. L’ancien monde avait mis le Parlement dans les cordes. LREM l’a mis K.O.

Quelques minutes après mon tour de parole, je regarde le Président de l’Assemblée nationale sur son perchoir, l’air goguenard, faisant des petits signes amicaux et amusés tantôt au ministre de la santé, tantôt à celui des affaires étrangères. Pendant que la moitié de la France se demande comment seront les fins de mois à venir, pourquoi le gouvernement tarde à fournir les masques si nécessaire, pourquoi l’exécutif ment effrontément sur ce qu’il met à disposition des personnels soignants, le Président de l’Assemblée sait que personne ne viendra lui causer de tracas sur le rognage en régle de la démocratie auquel il s’ingénie.

Sur le chemin du retour, j’échange au téléphone avec un député de La république en marche (quelques-uns ne sont pas totalement irrécupérables), lequel n’est pas moins inquiet que moi du rôle (de l’absence de rôle) octroyé aux parlementaires pendant cette crise. Quand je lui demande pourquoi le Président Ferrand agit de la sorte, sa réponse simple, comme une évidence :

« Mais Ferrand n’est plus président de l’Assemblée nationale ! Il est redevenu ministre et tu fais partie des agents les plus mal notés de son ministère (rires). Le confinement de l’Assemblée lui a permis de tout mettre entre ses mains. On a toujours dit que le parlement était le ministère de la parole. Et bien la crise du coronavirus a nommé Richard Ferrand ministre. »

Richard Ferrand avait été un éphémère ministre de la cohésion des territoires pendant 1 mois et 2 jours. Poussé à la démission par le Président Macron en raison de ses démêlés politico-financières avec la justice, le bonhomme à l’exemplarité écornée, mis en examen en septembre 2019 pour prise illégale d’intérêt, avait d’abord conquis de hautes luttes intestines le perchoir. A la faveur de la crise, il avait rebâtit l’Assemblée nationale à sa main... Pendant que les soignants étaient au combat en première ligne, pendant que la désolation du confinement se mettait à frapper les plus fragiles, l’habile ploutocrate avait confiné la démocratie, du moins ce qu’il en restait.

Revanche personnelle, inconscient refoulé au travail, le voilà qui pouvait à nouveau se pavaner aux côtés d’Edouard Philippe, Olivier Veran et Jean-Yves Le Drian ce 14 avril. Retour au club. La confusion régnait quant à la séparation des pouvoirs chère à Montesquieu ? Assemblée nationale et ministère ne font plus qu’un. La fusion a remplacé la confusion. Mais citoyens et démocratie ont disparu de nos institutions. Jusqu’à quand ? Comment reprendre la main sauf par une démocratie de combat ?

Et Richard Ferrand ? Il est redevenu ministre !

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