Comment la droite a voulu fermer mon blog sur Mediapart

Cette droite n'aime pas le peuple. Elle le préfére silencieux pour parler à sa place. Quand un petit, un sans grade, use de sa liberté de penser, d’écrire, il lui est « proposé » de se taire. C’est ce qui m’a été « proposé » par la droite. Mais devais-je renoncer à la devise des Lumières : « Sapere aude, aie le courage de te servir de ta propre intelligence !» ? Chronique d’une tentative de mise au pas où mon devoir était de résister*.

Cette droite n'aime pas le peuple. Elle le préfére silencieux pour parler à sa place. Quand un petit, un sans grade, use de sa liberté de penser, d’écrire, il lui est « proposé » de se taire. C’est ce qui m’a été « proposé » par la droite. Mais devais-je renoncer à la devise des Lumières : « Sapere aude, aie le courage de te servir de ta propre intelligence !» ? Chronique d’une tentative de mise au pas où mon devoir était de résister*.

Rappelez vous, l'hiver 2008-2009 est rude pour le gouvernement. Les répercutions de la crise des subprimes frappent désormais la France, les patrons sont séquestrés, les lycéens sont dans la rue et des enseignants désobéissent. Je fais parti des ces enseignants ; mais surtout, je tiens, sur mon blog Mediapart, une chronique commentant les réformes en cours dans l'éducation Nationale et cela n'est pas du goût de tout le monde.

En janvier 2009, cela fait donc plus d'un an que je tiens un blog sur Mediapart. Xavier Darcos « réforme » à tout va dans l'éducation. Pour le premier degré, on compte à ce moment là, près de 13 réformes : suppression du samedi matin, aide personnalisée hors temps de classe pour les élèves en difficulté, suppression des RASED, nouveaux programmes, la suppression d'années de maternelle...La tactique, mise au point à l'Elysée, est claire, imparable et prend de court les syndicats. Le passage en force des réformes devient possible car, toutes sont avancées en même temps. A peine une argumentation, un mouvement tente de se constituer pour répondre que déjà, il faut répondre à une autre attaque.

Je commente donc tout cela sur Mediapart et je montre l'absurdité de l'application sur le terrain de certaines mesures d'où le titre de mon blog : « l'école les pieds sur la terre et la tête dans l'eau ». Le succès de Mediapart lié à son originalité fait de mon blog une source d'information. Je suis rapidement étonné de l'écho que rencontre ce que j'écris. J'étais loin d'imaginer à quel point cela était vrai.

En janvier 2009, j'ai donc déjà écrit ma lettre de désobéissance et j'organise avec des parents d'élèves et des enseignants une grande manifestation à Lodève pour contester les réformes en cours dans l'éducation nationale. L'objectif de ce moment est de rencontrer les élus locaux afin d'asseoir la légitimité du mouvement et de rencontrer le Député Robert Lecou, UMP, afin de souligner les erreurs commises par le gouvernement. La rencontre devait avoir lieu à la fin de la manifestation. Mais deux jours avant la manifestation, le député annule le rendez-vous, pour un imprévu (sic) ; un conseil national de l’UMP. J'ai alors réagi par communiqué signifiant sa défection. Il en prend connaissance à la radio locale, en direct. Robert Lecou m’appelle sur mon portable afin de me faire part de son fort mécontentement et me demande de faire un communiqué rectificatif. Il n’avait pas confirmé le rendez-vous. Après recherche sur internet, je constate que le conseil national du 24 janvier sur l’Europe est prévu depuis plusieurs mois. Et puis, comment préférer une assemblée partisane quand 600 personnes demandent à vous voir? 

Voici un extrait de la conversation : « Vous ne pouvez affirmer que je vous ai mené en bateau, c'était un impératif non prévu, me dit-il » « Pourtant, cela fait plus d'un an que cette convention est annoncée, j'en ai trouvé trace sur internet » « comment cela ! Ma présence, en tant que parlementaire, a été rendue nécessaire en début de semaine. Mais vous n'avez pas à surveiller mon emploi du temps, mais où va-t-on ? Pour qui vous prenez-vous ? «Un citoyen, Monsieur le Député. Vous savez même les ministres publient leur emploi du temps et vous êtes mon représentant » « Pourquoi n'avez vous pas contacté le sous-préfet et l’Inspection, c’est l’affaire de l’Etat ! » « Le sous-préfet n'a pas voulu nous recevoir ». La discussion avait été très animée. Quelques minutes après, le sous-préfet m'appelle : « j'ai eu monsieur Lecou au téléphone, vous voulez me rencontrer [… ] je suis toujours disponible pour rencontrer les citoyens [...] vous n'avez certainement pas bien compris ce qu'a dit la secrétaire [...] bien sûr, je vais recevoir une délégation après la manifestation». Cet événement n'est certainement pas sans lien avec la suite.

Deux mois plus tard, l'inspecteur de circonscription vient me voir. Il vient vérifier si j'agis conformément à ce que j'affirme dans ma lettre de désobéissance. Sur 385 enseignants désobéisseurs dans l'Hérault, seuls quelques uns sont ciblés. Après plusieurs visites et rappels à l'ordre, le 5 mai, une première sanction tombe : 16 jours de retrait de salaire pour « manquement aux obligations de service ». Personnellement, j'estime que la désobéissance est un moyen de lutte à la frontière de la légalité, je dirais même sur la frontière. Je m'efforce de rester sur cette ligne de crête et utilisant au maximum les ambiguïtés des textes. Cela est payant puisque après avoir fait valoir mon argumentaire ma sanction est abaissée à 8 jours de retrait de salaire (le 20 mai).

L'inspecteur vient me rendre encore visite pour me faire signer un document certifiant que je n'ai jamais été absent de toute l'année. Il m'affirme avoir vérifié cela avec la secrétaire qui gère ce dossier. « Mais n’ai-je pas gardé, dis-je, mon enfant malade, il y a quelques semaines ? » « Non, j’ai vérifié, c’est votre femme [ndlr : elle est aussi instit] » Je sais que c'est faux mais ni je n'affirme, ni je n'infirme que cela est vrai.  Je refuse de signer, il insiste, je refuse toujours. Peu après son départ, j'appelle la secrétaire qui me dit de faire attention et qu'elle ne peut pas en dire plus : on a bien essayé de me faire signer une fausse déclaration afin de me piéger et rendre certaine la sanction. Avant de partir, l'inspecteur me serre la main et me dit : « votre blog est très suivi. Mais je ne dis pas cela pour moi car ne m'abaisse pas à ce genre de flicage, mais vous êtes lu et ce que vous écrivez ne plaît pas».

J'aurai confirmation de cela quelques jours plus tard.

Les représentants du personnel ont obtenu une audience auprès de l'inspecteur d'Académie de l'Hérault d'alors. L'objectif était de défendre les collègues sanctionnés. Mon cas était donc à l'étude. Mes arguments étaient solides. L'Inspecteur d'Académie ne peut les contester et montre aux délégués syndicaux sa forte irritation. Il finit donc par dire « Si cela ne tenait qu'à moi, je retirerai la sanction de Monsieur Rome mais le Ministère veut sa tête ». Via les délégués, il me fait donc une dernière proposition : 3 jours de retrait de salaire qui ne seront pas exécutés si je mets mon blog sur Mediapart « en veilleuse » un bon moment sans quoi l'administration s'en tiendra à 8 jours de retrait de salaire. Une sanction lourde de conséquence pour ma famille ou la fin de ma liberté de parole. J'ai trois jours pour répondre.

Je tombe des nues. Sont-ils si faibles et si ridicules que cela pour s’en prendre à personne, car sincèrement, pour eux, je ne suis rien ? Ont-ils vraiment si peur de ce que j'écris dans mon coin ? Ou plutôt sont-ils si arrogant qu'aucune critique n'est permise ? Visiblement, ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux.

Après consultations, dont celle d'un Inspecteur d'Académie d'une autre région, je prends une décision. J'annonce que s'il y a suffisamment d'éléments pour me sanctionner, j'assume les conséquences de mes actes mais que je ne renonce pas à écrire sur Mediapart. En tant que citoyen, ma liberté de parole, en dehors de mon temps de service (laïcité oblige ; laïcité que j'ai chevillé au corps allant même parfois jusqu’à expliquer la démarche du ministre en conseil d'école mais la critiquant sans relâche dans la presse locale) est pour moi absolue. C'est d'ailleurs ce qui fonde notre modernité, selon les mots de Foucault, aujourd’hui au Trésor national, commentant Kant.

« La diffusion des lumières n'exige autre chose que la liberté, et encore la plus inoffensive de toutes les libertés, celle de faire publiquement usage de sa raison en toutes choses. […] L'usage qu'un homme chargé d'enseigner fait de sa raison devant ses paroissiens est donc simplement un usage privé ; car ceux-ci ne forment jamais qu'une assemblée domestique, si grande qu'elle puisse être, et sous ce rapport, comme prêtre, il n'est pas libre et ne peut pas l'être, puisqu'il exécute un ordre étranger. Au contraire, comme savant, s'adressant par des écrits au public proprement dit, c'est-à-dire au monde, ou dans l'usage public de sa raison, l'ecclésiastique jouit d'une liberté illimitée de se servir de sa propre raison et de parler en son propre nom. Car vouloir que les tuteurs du peuple (dans les choses spirituelles) restent eux-mêmes toujours mineurs, c'est une absurdité qui tend à éterniser les absurdités. » [Kant Qu’est que les lumières ?]

Peut-on accorder à l’instit laïque du XXIe siècle que je suis le droit que Kant souhaite voir advenir pour le prêtre du XVIIIe. Puis-je avoir un droit au moins aussi égal à celui du prêtre ?

Au final, aucune sanction ne sera prise contre moi. J'ai continué à écrire sur Mediapart et j'ai éprouvé ce qu'était la liberté de parole en démocratie.

Grâce à l'écriture, j'ai su résister aux pressions de la droite qui a utilisé l'administration à des fins politiques pour piétiner la liberté d'un citoyen. D'autres, encore aujourd'hui, n'ont pas eu cette chance, comme Karin professeure agrégée d'allemand au lycée Marguerite de Flandre de Gondecourt.

Au final, cette droite n’aime du peuple que son silence.

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* J'ai cherché un autre mot que résister pour ne pas tomber dans la polémique vaine de la comparaison avec la Résistance. Je n'y suis pas arrivé. Chacun doit avoir à l'esprit que ma "résistance" n'est lesté d'aucun poids historique mais seulement du sens physique : "ne pas céder sous l'effet d'une force" selon Le Robert.

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