Filles / garçons à l'école : la lutte des places

Il n’y pas seulement les inégalités sociales qui traversent la société et l’école. Les inégalités hommes / femmes, filles / garçons ne sont pas moins structurantes de notre société. Le Ministère de l’Education permet d’avoir les idées claires sur le sujet en publiant un recueil de statistiques : « Filles et garçons à l'École, sur le chemin de l'égalité ». Ces données donnent à voir les causes de l’inégalité persistante en défaveur des femmes. En fait, le résultat est très attendu. Pourtant il y a matière à étonnement si l’on détourne la question.

Il n’y pas seulement les inégalités sociales qui traversent la société et l’école. Les inégalités hommes / femmes, filles / garçons ne sont pas moins structurantes de notre société. Le Ministère de l’Education permet d’avoir les idées claires sur le sujet en publiant un recueil de statistiques : « Filles et garçons à l'École, sur le chemin de l'égalité ». Ces données donnent à voir les causes de l’inégalité persistante en défaveur des femmes. En fait, le résultat est très attendu. Pourtant il y a matière à étonnement si l’on détourne la question.

C’est un article de Louis Maurin dans l’Alternatives Economiques de ce mois-ci qui a attiré mon intention sur ce sujet.

Les données d’abord. Elles confirment toutes nos images d’Epinal : L’inégalité hommes / femmes demeure mais les filles sont meilleures à l’école. Les garçons sont plus à l’aise dans les abstractions (donc meilleurs en mathématiques) alors que le français « c’est un truc de filles » (notamment la lecture).

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Les filles sont mieux « adaptées » au système scolaire

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L’idée repandue que les filles réussissent mieux que les garçons se confirme très nettement. D’abord, elles sont scolarisées plus longtemps [page 2 du document du ministère]. Elles redoublent moins, quel que soit le niveau socioprofessionnel des parents [p.13]. Elles sont plus présentes dans les classes européennes, classes « d’excellences » [p.15]. Ensuite, elles sont plus nombreuses à décrocher les baccalauréatsgénéraux (séries L, S et ES : filières de la réussite scolaire) alors que les garçons sont plus nombreux à obtenir les baccalauréats des filières professionnelles (moins « coté » dans notre société) [p.7]. Elles ont de meilleurs résultats que les garçons dans tous les bacs. Les bacs scientifiques, clefs pour l’obtention d’une position dominante dans la société, sont aussi dominés par les filles, y compris les bacs option mathématiques et physique-chimie [p.8]. « Pire », pour la gente masculine, 27% des filles obtiennent des mentions « bien » et « très bien » au bac S alors que seuls 22% des garçons y parviennent [p.8]. Au terme de la scolarité, elles sont plus diplômées [p.11]. Les filles sont meilleures en français [p.13].

Le seul indicateur qui ne soit pas favorable aux filles est visible aux évaluations CE2 et 6ième. Les garçons réussissent mieux en mathématiques [p.13] et ils progressent mieux dans cette discipline [p.14]. Quand on sait que le système éducatif français utilise les mathématiques comme moyen de sélection… C’est là le point précis qui permet de comprendre comment se répartissent les positions sociales après l’école.

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Les causes de l’inégalité hommes / femmes

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Quels sont donc les choix de carrières scolaires que les filles font ? Elles choisissent les filières biologiques, médico-sociales, langues, lettres et arts. Ainsi, au lycée, elles sont majoritaires en L et en ES et minoritaire en S. Cela se confirme après le bac, dans les universités [p.17, 18, 19, 21, 22 et 25]. Les jeunes hommes savent « instinctivement » à quelles soirées étudiantes ils doivent se rendre pour avoir le choix des rencontres…Les données de l’Education nationale valident cet instinct comme pertinent. Ainsi, les jeunes femmes se dirigent vers les métiers qui ne les porteront pas vers des positions dominantes dans la société alors même qu’elles ont de meilleurs résultats au bac S [p.8].

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Quelles sont les causes de ce renoncement ? J’évoquerai nos plus fidèles préjugés pour expliquer ce choix mais en utilisant les mots d’autres.

« Les femmes sont surreprésentées dans les professions incarnant les « vertus féminines » (communication et don aux autres) et de niveau hiérarchique limité : services aux particuliers, employées, professions intermédiaires de la santé et du travail social, instituteur/trices et professeur(e)s. Elles sont par contre toujours peu nombreuses dans les professions incarnant les « vertus viriles » (force et technicité) ou hiérarchiquement élevées : ouvrier(e)s qualifié(e)s, chauffeur(e)s, policier(e)s, militaires, chefs d’entreprise, ingénieurs et cadres techniques d’entreprise.

De même, la présence de femmes varie selon les secteurs d’activité : largement majoritaires, à 73,9%, dans le secteur de l’éducation-santé-action sociale, et dans une moindre mesure dans les activités financières, immobilières, les services ou l’administration, elles se raréfient dans les industries, l’énergie ou les transports et ne sont plus que 8,9% dans la construction. »

Pour accentuer cette impression, il n'y a qu’à regarder le nombre d’étudiantes en Lettres (75%) puis le nombre de maître(sses) de conférences en Lettres (51%) et de professeurs de l’université femmes en Lettres (30%) alors qu’elles sont à 81% de professeurs des écoles dans le premier degré. Elles choisissent les positions les moins nobles, les rapprochant le plus de la maternité et de la sensibilité (affection à donner aux petits enfants contre l’abstraction nécessaire pour les étudiants)

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Le renoncement comme lutte des femmes contre un monde trop « dur » ?

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Avec ces données, nous avons les idées plus claires sur les inégalités hommes/femmes mais nous n’avons rien appris : les filles sont meilleures à l’école mais les hommes occupent au final une meilleure position sociale. C’est bien sûr les représentations sociales du rôle que chacun se doit de tenir dans la société qui commandent le choix des parcours scolaires. Louis Maurin, dans Alternatives Economiques, tente d’expliquer cette inégalité par un relativisme social : les filles fuient la compétition de certaines filières (plus douces ; refusant la « bagarre) ou cherchent des emplois qui demandent moins d’investissement personnel (le repli sur la maison, la sphère familiale et les enfants). Elles font le choix d’une vie différente et renoncent à une autre vie qui n’est pas forcement meilleure. Là encore, des images d’Epinal.

Le phénomène du renoncement est attesté puisque « quand elles se sentent très bonnes en mathématiques » 6 filles sur 10 vont en S contre 8 garçons. Et inversement, le phénomène de recherche de la meilleure position sociale est confirmé par la donnée suivante : « quand ils se sentent très bons en français » 1 garçon sur 10 va en L contre 3 filles sur 10 [p.20].

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L’inégalité hommes / femmes comme matrice des inégalités sociales

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Si les faits n’ont rien d’étonnant et les causes non plus, c’est bien à la question qu’il faut s’intéresser. En effet, à quelle question veut-on que ces faits et causes répondent ? Louis Maurin propose « Filles et garçons seront-ils bientôt égaux devant l’école ? ». On pouvait penser à « est-ce que l’école (re)produit l’inégalité sociale ? (note 1)

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Je proposerai la question suivante : pourquoi un groupe social qui a tous les moyens d’occuper une position sociale dominante et qui bénéficie du système méritocratique (qui met en valeur la réussite par l’école) n’est pas en position dominante dans la société ?

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Les données et la réponse correspondent à ce qui a été dit plus haut mais nous avons, je crois, déplacer le problème. Elle permet de voir que ce n’est pas l’école qui est en cause dans la reproduction des inégalités mais bien les représentations et les structures de la société puisque les inégalités ne se résolvent pas par la réussite scolaire. Sachant cela, l’école peut-elle agir ? Pas par des contenus de programmes (l’histoire des femmes), des cours de morale (se respecter lutte contre la discrimination sexuelle) ou des méthodes pédagogiques promouvant l’égalité (par exemple par une pédagogie institutionnelle), tout cela est fait, mais par l’action directe sur les structures sociales. Il s’agit de faire passer tous les élèves (et donc surtout les bons) avec leurs parents devant un conseiller d’orientation qui dirigera systématiquement les filles et les garçons au regard de leur mérite. Or, ceci est impossible car la méthode est un peu « soviétiste » et qu’elle fait entériner institutionnellement la « mort » de certaines filières. Ce qui pour le coup serait très inégalitaire. Il nous faudra donc attendre la prochaine génération, une évolution des mentalités ou une prise de conscience collective par la politique.

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Notre déplacement a produit un autre effet me semble t’il. Si les inégalités ne se résolvent pas par la réussite scolaire, une autre question se pose. Qu’est ce qui est la cause de l’amélioration des résultats scolaires chez les filles depuis les années 50 (date où elles commencent à ne plus être exclues du système) ? La réussite si éclatante des filles à l’école est liée à l’instauration d’un changement radical des mentalités impulsé par deux mesures : la mixité (qui correspond à « leur » démocratisation du système scolaire ((note 2)) et la pilule (ouvrant la voie à la carrière professionnelle et à l’appropriation de son propre corps et de ses choix).

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Quelles seront les mesures qui permettront aux enfants des milieux défavorisés de réussir à l’école ? Après la démocratisation du système scolaire, et si cela passait par l’appropriation de son propre corps et de ses choix au sein du monde du travail ?

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PS 1 :

ce billet avait été rédigé il y a deux semaines mais l'actualité de contestation m'avait conduit à choisir de reporter son « postage ». Cela a été une bonne chose car il gagne en actualité aujourd'hui avec la remise en cause de la mixité opérée par le gouvernement et qui a donné l'occasion à Claude Lelièvre de poster un billet d'alerte tout à fait pertinent.

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PS 2 : Ce billet fait aussi écho à l'interview de Pap Ndiaye où il est rappelé un fait majeur dans la non-émergence de la question des « minorités » pour la gauche. Les inégalités que les femmes, les noirs, les homosexuels pouvaient subir n'étaient que secondaires par rapport aux inégalités sociales nées des structures économiques et conduisant à la seule véritable lutte, celle des classes. Or, ce que je crois que ces statistiques nous montrent très clairement, c'est que loin de cacher les inégalités sociales par des questions qui étaient parfois qualifiées de bourgeoise (« ce sont les femmes bourgeoises qui réclamaient leurs libérations »),elles révèlent les logiques de répartitions des places dans la société. Etudier les « autres » inégalités, c'est peut-être l'occasion de repenser les anciennes inégalités et se donner de nouvelles armes.

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PS 3 : J'ai eu un vif débat avec ma femme sur le terme de « renoncement ». Elle le trouvait mal approprié. Un renoncement est conscient et « assumé » comme tel. Or, ce que j'évoquais, c'était un renoncement inconscient de personnes ayant tous les attributs pour la prise de positions dominantes. Elle proposait donc le terme de « choix dirigés » ou « choix prescrits socialement ». J'ai décidé de laisser le terme car, premièrement, c'est moi l'homme de la maison (quand même !) et, secondement, il recouvre une intention de ma part visant à produire un effet...

 

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Notes :

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1 Ceci est exclu puisque selon les données du Ministère, les filles font ces choix parce qu’elles ont les meilleurs résultats [p.16]. Louis Maurin pensent que l’école renforce cette inégalité en utilisant les données de la page 20 comme le signe d’une mauvaise orientation. Or, dans les faits, les collèges et les lycées n’orientent pas les bons élèves, sauf si ces derniers en font la demandes en allant voir un conseiller d’orientation.

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2 CF. le commentaire de Claude Lelièvre du 11 mai sur ce sujet qui apporte un éclairage sur la mixité : http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/claude-lelievre/100508/des-violences-scolaires-en-hausse-en-raison-du-laxisme

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