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Billet de blog 28 mai 2010

Ecole : externalisation, contrôle et rock n'roll

Lorsqu'une entreprise va mal, les génies de l'économie libérale connaissent la recette : externaliser certaines de vos activités, concentrez vous sur votre cœur de métier. C'est la méthode appliquée à l'école de moins en moins républicaine.

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Lorsqu'une entreprise va mal, les génies de l'économie libérale connaissent la recette : externaliser certaines de vos activités, concentrez vous sur votre cœur de métier. C'est la méthode appliquée à l'école de moins en moins républicaine. Trois exemples : la formation des enseignants, les rythmes scolaires et la Base élèves.

La formation des enseignants

Chacun sait qu'il n'y a plus de formation des enseignants, sauf le ministère qui jure que le nécessaire sera fait pour l'avenir de nos enfants. Tout est mis en place, par la « masterisation » pour améliorer la performance des élèves. Mais nous savons aussi que le secteur marchant sait s'engouffrer dans les interstices (des trous de plus en plus béants) laissés par les pouvoirs publics. Le marché connait pas la morale, il n'est ni bon, ni mauvais, il va où il y a de l'argent à se faire et là où l'Etat a déserté, délibérément, le terrain.

Forprof, entreprise de formation professionnelle, l'a bien compris et s'adresse aux titulaires du nouveau concours de professeur des écoles : « Vous allez réussir le concours de juin 2010 et, dès le 1 septembre 2010, vous allez vous retrouver devant une classe sans avoir été préparé techniquement à faire ce métier. Or, prendre une classe en main sans formation est difficile, voire risqué. Réussir sa première quinzaine de classe est indispensable pour réussir son année. »

Merveille gestion de la part de cette droite : dévalorisation des IUFM, suppression de la formation et des postes des enseignants stagiaires, récupération par les entreprises des « pôvres » débutants. Voyez bien comment l'entreprise dramatise la situation sans forcer puisque le constat indiscutable.

Avec cinq jours de stage du 23 août au 27 août, l'entreprise fait mieux que l'Etat ! Et puisque toutes les formations sont à la charge du débutant, pendant les vacances, l'Etat fait une très bonne affaire : il supprime une dépense, la fait payer par ses employés et récupère des impôts sur l'activité. Mais que l'on se rassure, je suis certain que le débutant aura droit à une réduction d'impôts de 50%...

Qu'en est-il du projet de l'école républicaine de la formation d'un citoyen libre et pétri de l'esprit de laïcité ?

Le remplacement

Comme les enseignants ne sont plus formés, on peut raisonnablement, envoyer des personnes encore moins préparées pour « garder » les élèves. C'est le principe de la perte d'énergie : plus un élément est éloigné de la source d'énergie (ici savoir enseigner), moins il reçoit d'énergie donc autant y placer un appareil (ici le remplaçant) qui consomme peu (beaucoup moins qu'un agent de l'Etat, porteur des valeurs républicaines de l'Etat Français). Mythe ?

Réalité à Bobiny : « Nous soussignés, enseignants de l'école Marie CURIE, vous demandons votre soutien. En effet, un enseignant de l'école est malade et nous avons depuis lundi une remplaçante, envoyée par l'Inspection. Mais cette remplaçante n'est pas une institutrice. C'est une étudiante, qui n'a reçu aucune formation pour enseigner. C'est la conséquence du non remplacement d'un fonctionnaire sur deux qui a été décidé par le gouvernement. Plutôt que d'embaucher et de former au métier d'enseignant des remplaçants, le gouvernement envoie maintenant n'importe qui dans les classes. » Voici ce que l'on peut lire sur la pétition lancée par des parents d'élèves et des enseignants. Le coeur de métier est-il d'apprendre aux élèves ou de garder les enfants ?

Hummm...Qu'en est-il du projet de l'école républicaine de la formation d'un citoyen libre et pétri de l'esprit de laïcité ?

Les rythmes scolaires

Le 25 mai, « Luc Chatel annonce une expérimentation et des réflexions sur l'organisation des rythmes scolaires et le développement du sport scolaire. » Il « a par ailleurs, annoncé une expérimentation, dès la rentrée de septembre, dans 100 établissements : cours le matin, sport l'après-midi, à partir de l'exemple du lycée Jean Vilar de Meaux. ». Nous nous disons tous, voilà enfin un Ministre qui prend en compte les besoins des enfants. Du sport toutes les après-midi et des enseignements fondamentaux tous les matins, cela paraît une bonne idée. Comme pour le bouclier fiscal, on nous désigne l'Allemagne comme exemple à suivre mais comme pour le bouclier fiscal, on s'éloigne de la réalité. L'Allemagne, en fait, vante la France pour son organisation de la scolarité. C'est surtout pour augmenter les possibilités de conciliation entre carrière professionnelle et vie familiale que le sujet est évoqué même si donner plus d'école aux élèves issus des milieux défavorisés semble rentrer dans l'argumentaire allemand.

Pour aller plus en avant, on se doute déjà des délires des « gauchistes » nous parlant de suppression de postes et d'externalisation, de baisse de la qualité d'enseignement et d'abandon de l'idée républicaine d'éducation du citoyen.

Un délire ? Souvenons-nous d'un billet sur Mediapart. Celui d'un billet de notre cher Claude Lelièvre : il évoquait le programme de Sarkozy en 2007. Les points quinze et vingt-sept sont intéressants :

« Permettre à tous les parents qui le souhaitent de choisir pour leurs enfants un établissement réservant l'après-midi aux activités sportives, culturelles ou associatives. » « Expérimenter, avec des communes et des enseignants volontaires, une répartition des compétences entre, d'un côté, l'Éducation nationale chargée de " l'école du savoir ", de l'autre côté, la commune chargée de " l'école de la vie " (citoyenneté, culture, sport, activités d'éveil, découverte des métiers...) »

Donc externalisation, suppression de postes, report de la charge sur les collectivités territoriales et les familles. Est-ce le projet de Luc Chatel ? Veut-il ne garder que des enseignants de Maths-Français et supprimer tous les autres ? Veut-il reduire la semaine des enseignants du primaire à 15 heures (10 heures de Français + 5 h de Maths ?)

Et qu'en est-il du projet de l'école républicaine de la formation d'un citoyen libre et pétrit de l'esprit de laïcité ?

Base élèves

On connaît la base élèves (BE1D) qui fait parlait tant d'elle. Louise Fessard y a consacré plusieurs articles sur Mediapart. Xavier Darcos avait reculé sur ce point en juin 2008 et la Base ne devait recueillir uniquement les données « concernant les coordonnées de l'élève ainsi que celles du ou des responsables légaux de l'enfant » et celles « liées à la scolarité de l'élève ne porteront que sur des champs restreints : classe, date d'inscription, d'admission et de radiation ». Les champs concernant le dossier scolaire des enfants et leurs difficultés ont été supprimé. J'en ai fait le constat. « Xavier Darcos attach[ait] une attention personnelle à la mise en place effective et rapide de ces décisions » et pour cause, c'était une demande de Mme Anne Kerkhove, présidente de la Fédération (à droite) des Parents d'Elèves de l'Enseignement Public (PEEP).

Peu importe les plaintes des parents d'élèves (2094 plaintes qui ont été déposées dans 39 Tribunaux de Grande Instance) et les engagements vis-à-vis de son propre électorat, le gouvernement veut réintégrer les éléments de la scolarité dans la Base. Pour savoir cela, il faut regarder le "Projet Annuel de Performance 2010" à la page 311 : « Scolarité 1er degré : enrichissement et généralisation de la base élève 1er degré (BE1D) - sur laquelle s'appuient

notamment les évaluations en primaire- et mise en service de procédures d'interface avec des logiciels utilisés par les communes » « Enrichissements » donc avec les évaluations CE1 (7 ans) CM2 (11 ans) et bientôt Grande Section (5 ans).

Les noires idées de Pasde0deconduite reviennent de manière lancinante. Prévention de la délinquance, la détection très précoce des « troubles comportementaux » chez l'enfant, difficultés scolaires est un cocktail apprécié par notre Président. A la marchandisation de secteur de l'Education nationale, il faut donc ajouter le contrôle...

Et au fait, qu'en est-il du projet de l'école républicaine de la formation d'un citoyen libre et pétri de l'esprit de laïcité ?

Une chose est certaine ; nous perdons peu à peu les fondements de notre identité nationale...et ça, c'est pas rock n'roll ?

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