Attention, ça tourne, et… action politique !

Comment agir et est-ce que "ça sert à quelque chose" ? Je vous livre ici la synthèse de mes lectures sur la question, avec un parti pris que j'emprunte avec joie au journaliste, député, et camarade François Ruffin : « Mon adversaire, c’est la finance, mais c’est surtout l’indifférence. La résignation, voilà l’ennemi. »

Le dérèglement climatique a déjà provoqué le déplacement de 83 millions de réfugiés (les prévisions annoncent 250 millions d'ici demain), les dégâts se chiffrent en milliers de milliards, et les pertes humaines en centaines de milliers. Dans le même temps, les inégalités qui s'étaient réduites au cours du Xxème siècle sont reparties à la hausse, drastiquement. Ces deux phénomènes sont d'ailleurs liés : les inégalités sociales sont une des premières causes de pollution, le réchauffement climatique va conduire des centaines de millions de personnes dans l'extrême pauvreté, et de manière générale les pays les plus polluants sont ceux où les inégalités sont les plus fortes. Le futur proche de l'humanité s'annonce sombre. Et on fait quoi ? On met des cartons dans la poubelle jaune …

tri-selectif

Nos actions ne semblent-elles pas condamnées à l'insignifiance face aux défis mondiaux qui se présentent à nous ? Le plus dur dans l'action politique moderne, dans notre monde globalisé, c'est de pouvoir mesurer son impact. Certains grands penseurs politiques de la démocratie (Tocqueville, Rousseau, Dewey) pensaient qu'il était bien plus aisé de produire une action commune et concertée dans des petites communautés. Si nous sommes cent à vivre ensemble, je vois les conséquences de mes actes et celles des autres, je saisis les enjeux de ma communauté, ma voix, mon vote et mon action comptent. Mais dans une ville d'un million d'âmes, un pays de soixante-dix millions d'habitants, une planète de huit milliards d'humains… ces chiffres immobilisent, découragent, résignent, replient, dépolitisent. Le lien entre une action et sa conséquence semble noyé, inopérant.

Alors comment agir et est-ce que "ça sert à quelque chose" ? Je vous livre ici la synthèse de mes lectures sur la question, avec un parti pris que j'emprunte avec joie au journaliste, député, et camarade François Ruffin : « Mon adversaire, c’est la finance, mais c’est surtout l’indifférence. La résignation, voilà l’ennemi. »

Je commencerai par expliquer pourquoi il faut refuser les pailles en plastique au restaurant, puis un petit détour par la sociologie des foules pour finir sur la nécessité d'une révolte imminente, en espérant vous trouver dans la rue côte à côte le moment venu.

Ps : Pour ceux qui ne veulent pas tout lire, rdv à la conclusion.
 

I - Conséquentialisme vs déontologie

D'abord, tordons le cou à cette première objection : « oui, c'est bien d'être végétarien, mais tant que les Chinois mangeront de la cochonnaille, ça ne sert à rien ». En philosophie éthique, on distingue deux raisonnements. Les conséquentialistes (comme Bentham, pour ceux que ça intéresse) jugent un acte à ses conséquences. On ne peut pas juger le meurtre a priori : tuer Hitler, ça n'aurait pas été si mal. À l'inverse, les déontologiques (comme Kant) nous disent : le meurtre c'est mal a priori, on ne peut pas l'accepter (ou alors à des conditions limites comme la légitime défense, et encore)

La plupart de nous raisonnent en conséquentialistes, et c'est plutôt une bonne chose (n'hésitez pas à tuer un Hitler si l'occasion se présente). Pour autant, ce raisonnement à ses limites. Si vous en aviez eu le choix, vous auriez sûrement refusé de vous faire embaucher comme gardien d'un Goulag sibérien au temps de Staline, même si votre refus n'avait rien changé à la situation. Si la société où nous vivons était cannibale et que refuser de manger un « pavé de fesses au citron sur son lit de cèpes » n'avait strictement aucune conséquence sur l'élevage et l'abattage d'humains, je doute que vous en mangiez. 

Gravure de Theodore de Bry Gravure de Theodore de Bry

Être végétarien pour ne pas participer à la boucherie, refuser d'acheter des chaussures « made by children », aider un migrant à traverser la frontière, sont autant d'actes que la justification déontologique pourrait suffir à légitimer : s'ils nous semblent justes, s'ils représentent la vie humaine à laquelle nous aspirons, alors il faut les faire. Qu'ils servent ou non « à quelque chose » importe finalement peu d'un point de vue individuel et moral.

Camus disait : « qu'est-ce qu'un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s'il refuse, il ne renonce pas : c'est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. Un esclave qui a reçu des ordres toute sa vie juge soudain inacceptable un nouveau commandement. » Pourquoi ? Parce qu'il prend conscience de ce qu'il est, et à travers lui, ce qu'est un humain ; par son refus, il affirme ce qu'il devrait être, ce qu'il doit être. « Il ne cherche pas d'abord à conquérir, mais à imposer ». Voilà : affirmons notre vision de l'homme, vivons en accord avec elle, et arrêtons de nous justifier à coup de « de toute façon, ça sert à rien ». 

Voilà donc une première raison d'agir.

II - Action individuelle, conséquences collectives

Bon, mais tout de même me direz-vous : si savoir si une action « sert à quelque chose » n'a pas d'importance d'un point de vue individuel, c'est moins vrai d'un point de vue collectif. Essayons de voir comment l'individuel est connecté par - et influence - le collectif pour tenter de prouver que nos petites actions peuvent déboucher sur de grands changements. Cette influence est difficile à saisir pour l'humain puisqu'elle suit des progressions non linéaires, mais la sociologie des foules, la psychologie des rumeurs ou encore les modèles de diffusion des idées nous fournissent des résultats intéressants.

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Dans un précédent article, j'avais montré à quel point il était difficile de sortir de nos manières de penser le monde, et partant de là, difficile de changer nos manières d'agir. Pourtant, force est de constater que ce qui paraissait absurde hier, comme l'égalité de salaire homme-femme, peut devenir non seulement une évidence partagée, mais aussi une revendication voire une pratique réelle. Cette idée a sûrement émergé dans la conscience et la révolte individuelles des premières féministes (comme quoi, ça n'a pas que des vertus morales…). Comment s'est-elle diffusée, comment est-elle devenue un problème public et politique mobilisateur ? Aucune réponse simple ne peut être donnée, mais nous pouvons dégager des schémas généraux. Pour faire simple, certains sociologues comme G. Tarde (ou encore le journaliste M. Gladwell) se servent de l'analogie de l'épidémie pour comprendre comment les idées se diffusent dans une société.

 D'abord pour se diffuser, une idée doit être facile à comprendre et à transmettre. La "hausse des taxes sur les carburants", c'est plus facile à saisir dans ses conséquences que "la réforme de la SNCF", bien que dans les deux cas les conséquences aillent dans la même direction : l'inégalité territoriale. Mais dans un cas elle mobilise les foules et pas dans l'autre. Une idée doit donc être « adhérente ». Pour ceux qui s'en souviennent : les produits laitiers sont nos amis pour la vie. Ils ne le sont pas forcément, mais cette idée continue à circuler chez 90% des Français et impacte leur consommation. Les mots, les dictons et les formules générales, principaux véhiculent des idées, façonnent bien plus qu'on ne le pense nos manières de penser et d'agir. G. Orwel dans 1984 avait déjà saisi la puissance de la novlangue pour saper toute possibilité de critique (comme le reprend si bien Franck Lepage dans la vidéo ci-dessous). À nous de nous battre individuellement contre les petits mots qui n'ont l'air de rien mais qui oppriment insensiblement (« oh la jolie petite fille, oh le grand garçon! »). À nous d'inventer des formes d'idées (texte, musique, film), des formules, des slogans (« fâchés, mais pas fachos ») de les transmettre de manière positive, d'en faire des objets de désir plutôt que des objets moralisateurs. Avis aux communicants.

La force des mots © Le média

Ensuite, les idées ont besoin de relais pour se diffuser. Là, évidemment, la question des médias est latente. Comme je l'avais indiqué dans un précédent article, les grands médias ne seront jamais avant-gardistes puisqu'ils ne véhiculent que les idées générales, celles qui sont déjà les plus communes, et qui sont généralement déjà diffusées dans d'autres médias. Prenez les journalistes des éditions en ligne : ils ne font principalement que se (re)copier les uns les autres. Pire même, ils ne diffusent qu'une partie déformée/déformante de la réalité à travers des effets de langage (une étude de 700 articles sur les "gilets jaunes" montre la manière dont les médias français caricaturent le mouvement pour le dépolitiser), en excluant certains penseurs, économistes et experts des plateaux, en adoptant des formats qui empêchent de sortir du prêt à penser (P. Bourdieu), en somme, on pourrait dire avec N. Chomsky qu'ils fabriquent du consentement. Pour autant, la transmission des idées n'est pas restreinte aux grands médias, et, une fois répandues, il est difficile pour eux (bien qu'ils le fassent parfois) de les passer sous silence. Tout un ensemble de corps intermédiaires existe : la discussion entre amis et en famille, les maisons de quartier, la presse locale, les réseaux sociaux, les blogs, les pétitions, les médias indépendants, les vidéos en ligne sont autant de lieux où circulent les idées nouvelles, où lentement elles touchent et s'enracinent. Le « non » au traité constitutionnel européen de 2005 constitue un des exemples les plus révélateurs qu'ont étudiés les politologues : il démontre l'influence qu'a eue la blogosphère face aux médias dominants conquis à la cause du « oui ». Le Brexit ou l'élection de Bolsonaro sont autant d'exemples moins glorieux, mais tout aussi parlants : les médias n'ont pas le monopole de l'opinion. À nous de lutter sur ces terrains.

Comment ? Dans ces dynamiques complexes, certaines figures sont plus importantes que d'autres : les influenceurs en particulier, insérés dans des réseaux sociaux hétérogènes, parviennent à toucher un grand nombre d'individus. Mais la psychosociologie des foules nous enseigne également l'importance des seconds (si un homme se lève et crie dans le métro en alertant à la bombe, il ne sera généralement suivi qu'à condition qu'un deuxième se lève également). Les structures du groupe, le second rôle, le troisième et les suivants sont souvent négligés, mais ils sont essentiels à la dynamique de l'histoire. Howard Zinn dans Une histoire populaire des États-unis l'illustre en relatant le récits de ces milliers d'inconnus qui ont, dans l'angle mort de l'histoire officielle, fait progresser les combats pour la paix et la justice. Dans cette circulation d'idées, ou dans le déclenchement d'une action de masse, nous avons tous un rôle à jouer, à condition de nous exprimer et de sortir de notre 'zone de confort'. Évidemment, partager une vidéo, dire et revendiquer qu'on est végétarien, parler du dernier article féministe qu'on a lu, inciter ses collègues à aller manifester, tout cela ne suffit pas, mais ça y contribue. Les recherches montrent que les idées comme les mouvements atteignent parfois un seuil critique, un point de bascule, entre les « avant-gardistes » et la majorité. Or le passage de l'un à l'autre ne se joue parfois pas à grand-chose. Peut-être que votre action peut contribuer à cette bascule. Ce qui est sûr, c'est que votre inaction n'y contribuera pas.

 III - Passons aux choses sérieuses

 Vos actions individuelles comptent donc non seulement en elles-mêmes, mais influencent également - insensiblement, mais sûrement - les dynamiques sociales. Cependant, il nous reste à voir l'action politique à proprement parler : celle qui ne peut être que collective. Ce dernier chapitre sert à montrer, en prenant appui sur notre histoire politique, que seule cette dernière nous permettra d'être à la hauteur des urgences politiques et climatiques que personne ne viendra régler à notre place. Dans son dernier rapport, le GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) a donné sa date butoir en 2030. Si un mouvement d'ampleur s'initie d'ici là (suivez mon regard jaune…) il n'y aura pas d'autre cohérence possible que celle de le rejoindre, dans la parole comme dans les actes, dans les clics comme - et surtout - dans la rue.

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Le biologiste Henir Laborit, nous dit « confronté à une épreuve, l’homme ne dispose que de trois choix : fuir, combattre, ou ne rien faire ». Face au dérèglement climatique, la dernière voie est celle que nous semblons déjà emprunter, et il n'est pas besoin de rappeler qu'elle nous conduira droit au mur. La fuite, parfois noble, semble ici impossible (à moins qu'Elon Musk n'invente en dix ans un vaisseau pour tous nous envoyer sur Mars et les outils pour y reconstruire une aussi belle planète que la nôtre). Il nous reste donc le combat. Je répète : il ne nous reste donc que le combat. Reste à savoir comment le mener.

Celui-ci peut prendre plusieurs formes. D'ailleurs, la méthode divise souvent les militants presque autant que le contenu : faut-il se changer soi-même pour changer le monde, créer des initiatives à l'échelle locale, manifester pacifiquement, foutre le feu… Plongeons dans notre histoire politique pour voir quelles stratégies nos prédécesseurs ont adopté (une partie de cette typologie est inspirée de : Utopies réelles d'Erik Olin Wright, d'autres éléments sont tirés de La dynamique de la révolte d'Eric Hazan, la somme historique L'âge des extrêmes de Hobsbawm et des passionnantes conférences d'Henri Guillemin).

Révolution

Commençons par la stratégie la plus radicale. Une révolution consiste à s'emparer du pouvoir (généralement de l'État) pour renverser un ordre établit (colonial et/ou bourgeois) et en substituer un autre (national et/ou socialiste). Cette option semble aujourd'hui impossible. Pourtant, je m'étonne moi-même de la considérer comme telle. Car quelques lectures ou documentaires à propos des deux derniers siècles permettent de décoloniser nos esprits fatalistes et de rouvrir des possibles. Ils nous montrent que l'histoire, celle où se mêlent le hasard et les peuples, est grande ouverte ; qu'elle ne se joue pas à grand-chose (comme au coup d'oeil d'un certain Jean-Baptiste Drouet qui, à Varennes, « apercevant un homme dans le fond de la voiture à gauche » reconnu Louis XVI et déclencha l'alerte) ; et qu'elle ne se referme qu'une fois inscrite dans les manuels scolaires. De la révolution américaine (qui, en 1775, commença « au cours d'un frisquet matin de printemps par une épidémie de bouche à oreille ») ; aux révolutions françaises (1789, 1792 et février 1848 alors qu'à la nuit tombée, après une première émeute, la situation semblait apaisée, un manifestant brandit sa torche vers un officier, le sentant menacé la garde ouvrit le feu : 52 morts. En quelques heures, 1500 barricades s'érigèrent dans Paris) en passant par la Révolution Russe (où, à Petrograd, le 20 février 1917, l'usine d'armement Poutilov, contrainte de fermer pour cause de rupture d'approvisionnement, déversera dans les rues des milliers d'ouvriers qui viendront grossir, trois jours plus tard, les rangs des ménagères Moscovites manifestant pour du pain, manifestation qui sera à l'origine d'une grève générale et précipitera la révolution d'octobre), la révolution Chinoise (1949), Cubaine (entamée en 1959 sur les flans de la Sierra Maestra par Guevara, quelques insurgés et « vingt-trois armes en bon état ») ou encore Burkinabaise (1983) : toutes ces révolutions et le récit passionnant de leur déroulement nous dévoilent des hommes et des femmes, simples, mais déterminés qui un jour « en ont eu assez ». Comme les révoltés de Camus, ils sont allés, physiquement, occuper leurs usines, les gares, les centrales téléphoniques, les places, les palais, écrire des constitutions qui nous servent encore de modèle.

Deux enseignements d'abord : E. Hazan nous montre que 1) la grande majorité des révoltés n'était pas politisée avant que « la colère ne déborde soudain » (ce qui se vérifie de 1789 à 1968) et 2) que les révoltes se déclenchent le plus souvent spontanément et de la base. Si nous n'entrerons pas dans le détail de toutes ces révolutions, livrions au moins le troisième enseignement, de loin le plus important : elles sont toutes des lanternes qui éclairent du passé une vérité immortelle : le rapport de force peut toujours s'inverser. Il lui faut certes quelques coups de pouce : 1) de la chance 2) la mise en mouvement des masses 3) la défection d'une partie des forces de l'ordre. « Il est dans la nature de toute insurrection d'être en situation d'infériorité à l'heure de son déclenchement », mais je le répète : le rapport de force peut toujours s'inverser. À Paris, le 14 juillet 89 et le 18 mars 1871, il s'est renversé en une journée.

 Symbiotique

La seconde stratégie, plus ordinaire, mais peut-être plus efficace et moins violente, consiste à changer le système de l'intérieur, par le débat argumenté, les élections, le processus législatif. Il faut reconnaître que la majorité les lois sociales et démocratiques (vote au suffrage universel, abolition de la peine de mort, légalisation de l'avortement, droit du travail protégeant les salariés, réduction du temps de travail, etc.) ont été obtenues à l'intérieur de la société bourgeoise/capitaliste dans laquelle nous vivons depuis deux cents ans. Ces avancés sont appelées progressistes : elles améliorent nos vies par à-coups. Mais certains militants plus radicaux leur reprochent de ne rien changer aux structures sociales et économiques, de n'être pas suffisantes pour lutter contre l'urgence climatique et d'endormir le peuple. Comme le montrent les recherches de l’économiste Thomas Piketty, si ces lois progressistes (les crises économiques et les deux guerres mondiales) ont permis tout au long du Xxème siècle de stabiliser les inégalités, on assiste depuis la « révolution conservatrice » et néolibérale initiée dans les années 1980 par Thatcher et Reagan à l'abandon de l'État providence (souhaité par nos élites politiques) et partant de là, à une nette progression des inégalités. De nombreuses enquêtes ces trente dernières années montrent la symbiose entre l'élite politique et l'élite économique (qui ne date pas d'hier), partageant les mêmes modes de vie, se croisant dans les mêmes lieux, défendant les mêmes intérêts. Ils se confondent aujourd'hui à tel point que ce sont des membres de l'élite économique qui occupent les plus hautes responsabilités politiques : l'ancien banquier Macron en est le plus bel/affreux exemple et l'Europe n'est pas en reste. (pour ceux qui voudraient des preuves, s'il en faut, voir cette belle conférence animée par F. Ruffin). Il faut "changer l'Europe", changer le système de l'intérieur ... mais comment faire si ceux qui s'y trouvent nous empêche d'entrer ? La bonne question à se poser serait alors : comment faire pour forcer la porte.

Interstices

Face à ce système oppresseur et irrémédiablement injuste, il y a finalement ceux qui ont préféré créer leurs communautés et agir dans les interstices du système. Ce sont les fouriéristes du XIXème siècle (pour ceux qui ne connaissent pas les phalanstères, ça vaut le détour), les kibboutz israéliens de l'après-guerre, les hippies américains des années 1970, les colibris de Pierre Rabbhi et les Zadistes de Notre-Dame-des-Landes. Leur idée principale est que le jeu éléctoral comme la société sont viciés incurablement. Ce n'est qu'aux marges du système qu'on peut réellement changer les choses, par un changement individuel de conscience, un retour à la terre et à la vie communautaire.

Si l'idée que « la solution vient du local » est de plus en plus répandue et que l'invention de nouvelles manières de vivre a été salutaire par le passé, on ne peut s'empêcher de faire remarquer - en ayant l'histoire avec nous - qu'à elles seules, ces solutions n'ont jamais permis (et ne permettrons pas) de changer durablement les choses. Il faut rappeler que si certaines ont subsisté, la majorité de ces expériences communautaires ont été des échecs, soit qu'elles reproduisirent des phénomènes de domination qu'elles cherchaient à combattre, soit qu'elles ne subsistèrent pas dans le temps (sur les Kibboutz ou les communautés hippies). Pierre Rabhi, dans la fable amérindienne du colibiri qu'il ne se lasse pas de répéter conférence après conférence, oublie de préciser que son petit oiseau fétiche, luttant goutte par goutte contre l'incendie de la forêt en affirmant, modeste mais fier, qu'il « fait sa part » (on peut dire que c'est un oiseau déontologique, pour ceux qui suivent) n'éteint finalement pas le feu…et meurt d'épuisement.

En 1972 avait lieu la première Conférence des Nations unies sur l’environnement. Le mot d’ordre emprunté à Jacques Ellul qu’on proposa à l’époque pour guider l’action des écologistes fut le suivant : « Penser globalement, agir localement. ». Un slogan qui constitue encore aujourd’hui une des devises de l’écologie « avec le succès que l’on doit bien lui reconnaître » : dérisoire. 

Deep Green Resistance © Derrick Jensen


CONCLUSION - Alors qu'est-ce qu'on fait ?

« nous vivons une époque en suspens où chacun attend la fin -et celle-ci ne vient pas précisément parce que tout le monde est occupé à l'attendre » E. Hazan

1) On agit (en bons déontologues) selon ce qu'on croit bon de faire, surtout si des humains (ou d'autres êtres vivants) sont en jeu.

2) Les petits gestes comptent, mais (nous dit le conséquentialiste) uniquement s'ils sont publicisés, si vous en parlez, si vous le diffusez autour de vous afin qu'ils s'insèrent dans une dynamique globale.

3) Mais surtout, surtout, on entre dans un rapport de force. Aucune des trois stratégies vues plus haut (révolte, symbiose, interstice) ne marche à elle seule : seule une habile combinaison des trois peut fonctionner. Et à choisir, mieux vaut un rapport de force que des petits gestes. Voici ma proposition :

Je ne pense pas qu'une révolution soit envisageable. Et je pense - j'espère - qu'on pourra changer notre société à travers la reconquête de l'État par voie pacifique sans (trop) de violence. Mais au vu de la domination des élites, de la force des lobbies pétroliers comme financiers, de l'inertie des forces en présence, il n'y a qu'un puissant mouvement de masse, une lutte politique organisée, persévérante dans la durée, qui pourra faire plier nos dirigeants. Vous voyez une autre solution ? Moi pas. Toutes les avancées sociales et démocratiques, je dis bien toutes, ont été obtenues suite à des manifestations, des grèves générales ou des menaces sociales crédibles (que ce mot est important…). Le repos dominical en 1904, les congés payés en 1936, la sécurité sociale en 1945 ont été obtenus par la pression populaire, même sous un gouvernement de gauche, comme le montre Serge Halimi dans Quand la gauche essayait. Donc même si un Hamon/Mélenchon/Ruffin/etc. est élu aux prochaines élections, même dans ce cas, il faudra faire pression pour lui permettre de mettre en place les mesures nécessaires (dont certaines sont exposées dans cet excellent article du Monde Diplomatique). Et je ne vous parle même pas d'une réélection du Mac ou d'un retour de Sarkozy. Il faut se faire à l'idée : nous n'avons pas d'autre choix que le conflit.

climat

Evidemment, on ne nous laissera pas faire, ça sera parfois pénible et il faudra se mouiller. Les leçons de notre passé insurrectionnel commun nous seront utiles : réapproprions-nous-le. Entreprenons des actions en justice contre nos gouvernements. Et descendons dans la rue le moment venu, boycott après boycott, manifestation après manifestation, grève après grève, soyons stratégiques et inventifs, que certains prennent les data-centers si besoin : bref, mobilisons-nous. Et si possible, connectons-nous à l'international. Si vous ne vous sentez pas d'aller si loin, au moins trouvez une association qui vous parle et tenez-vous au courant des prochaines actions (Greenpeace , Attac, AlternatibaExtinction rébellion etc.) ; au moins venez battre le pavé avec la populace, une ou deux fois, quand l'occasion se présentera (par exemple avec les 'gilets jaunes'  (qui d'après les récentes études sociologiques, ne sont pas les racistes anti-écolo qu'on nous dépeint) ou à la marche mondiale pour le climat du 8 décembre prochain) ; allez-y avec des ami(e)s, juste pour voir, histoire de vous dégourdir politiquement les jambes. Peut-être y prendrez-vous goût.

« Démanteler globalement, reconstruire localement. » 

Pour finir, je pense que les luttes interstitielles, les luttes à la marge, comme celle des Zadistes, ont et auront également leur importance : elles peuvent non seulement décoloniser nos imaginaires et donner de l'espoir en associant la contestation à un projet positif, mais aussi rendre crédible des alternatives et préparer le monde d'aujourd'hui/demain. Je pense en particulier au mouvement des communs pour produire et gérer durablement nos ressources alimentaires, nos nappes phréatiques, notre savoir sur wikipedia, aux monnaies alternatives, à l'Économie sociale et solidaire : autant d'expériences concrètes qui mettent au centre du système productif non seulement l'humain, mais aussi la démocratie, l'égalité et l'écologie ; autant d'expériences concrètes d'un éco-socialisme qu'il devient urgent d'imposer. 

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