A Mediapart, des salarié·e·s toujours en grève contre la réforme des retraites

Comment cesser le travail sans éteindre la lumière jetée sur la mobilisation sociale ? Bien souvent, dans les médias, la réponse est automatique : pas la peine de faire grève, notre engagement s’accomplit dans l’exercice de notre mission. C’est avec cette coutume qu’un certain nombre de salarié·e·s de Mediapart ont voulu rompre depuis le 5 décembre.

Comment faire grève quand on travaille dans un journal ? La question est lancinante car elle ouvre un dilemme : puisque notre travail consiste à décrire le monde et ce qui s’y passe, une part substantielle de nos activités professionnelles depuis le 5 décembre est dédiée à la compréhension, l’explication et l’analyse du mouvement de grève contre les retraites. Cela passe par de nombreux reportages sur les manifestations, les piquets de grèveles actions de perturbation et des analyses critiques argumentées du projet gouvernemental. Cela passe aussi par l’entretien technique du site, la valorisation des contenus éditoriaux sur les réseaux sociaux, les réponses aux abonné·e·s, la modération des commentaires, la mise à disposition d’outils numériques, l’accueil dans nos bureaux et l’entretien de nos lieux de travail.

Dans ces conditions, comment cesser le travail sans éteindre la lumière jetée sur la mobilisation sociale contre le projet de réforme des retraites ? Bien souvent, dans les médias, la réponse est automatique et mécanique : pas la peine de faire grève, notre engagement s’accomplit dans l’exercice de nos missions journalistiques. C’est avec cette coutume qu’un certain nombre de salarié·e·s de Mediapart ont voulu rompre.

Le 5 décembre, première grosse journée de grève et de manifestation contre la réforme des retraites, 21 personnes se sont déclarées en grève à Mediapart. Parmi elles, des salariée·e·s en charge des relations avec les abonné·e·s, des membres du service technique, des community manageurs, des membres du pôle marketing, des responsables produit, des journalistes. Le lendemain, 13 salarié·e·s ont de nouveau exercé leur droit de grève. Aujourd’hui, 17 décembre, 18 salarié·e·s du journal sont en grève. Et depuis le début du mois, plusieurs centaines d’euros ont été versés à la caisse de grève. 

Depuis le début du mouvement, la section CGT du journal appelle tou·te·s les salarié·e·s à cesser le travail et à aller manifester en nombre. L’échéance est cruciale : seules des manifestations massives permettront de combattre efficacement le projet d’Emmanuel Macron et de son gouvernement, seule une mobilisation exceptionnelle fera passer le message jusqu’à ceux qui ne veulent pas l’entendre.

Tous les grévistes de Mediapart ne sont pas adhérent·e·s à la CGT, ni même syndiqué·e·s. En tant que section CGT du journal, nous soutenons et sommes solidaires de tou·te·s nos collègues en grève. Ils et elles s’engagent avec une détermination et une créativité inédites. Ainsi, pour rendre la grève visible et expliquer les désagréments qui peuvent en découler, le service relations abonnés publie depuis le début du mouvement un message-type, dans la FAQ, le formulaire de contact et les accusés de réception automatiques. Le voici :

● Mouvement de grève à Mediapart ●
En raison d'un appel à la grève d'une organisation syndicale représentative de Mediapart, nous ne serons pas en mesure de répondre rapidement à vos demandes. Aussi, dans ce contexte exceptionnel, notre standard téléphonique sera fermé toute la journée du x décembre.
Pour connaître les raisons de ce mouvement nous vous invitons à consulter le billet mis en ligne ici.

Les community managers de Mediapart ont choisi d’utiliser leurs outils de travail, les réseaux sociaux, pour communiquer sur leur statut de gréviste. Concrètement, chaque publication ou tweet prévu normalement pour renvoyer vers un article doit être remplacé par un message indiquant que l’équipe CM est en grève. « Quand nous arrêtons de travailler, les posts Facebook, Twitter ou Instagram de Mediapart continuent d’être publiés automatiquement, peut-on lire dans leur billet de blog publié ce lundi. Même si nous choisissons d’interrompre ce flux automatique, aucun internaute n’en sera impacté car les algorithmes continuent à diffuser les publications pendant plusieurs jours. Comme pour les autres métiers de l’économie du numérique, l’arrêt du travail n’a pas d’effet. L’efficacité de cet outil démocratique devient quasi nulle. »

Du côté du pôle technique, plusieurs salarié·e·s ont signé le texte #OnEstLaTech des travailleuses et travailleurs du numérique qui appellent à la grève et aux manifestations, et au soutien au mouvement. « L'automatisation peut et doit servir l'humanité. Elle permettrait de travailler moins, de partir en retraite plus tôt, et dans d'excellentes conditions de vie, de dégager à tous du temps libre pour étudier, expérimenter, pratiquer les sports, les arts, passer du temps en famille ou entre amis », peut-on lire dans cet appel publié le 10 décembre.

Une personne membre de l'équipe explique les raisons pour lesquelles elle s’est mise en grève : « Il est important d'augmenter les chiffres du fameux secteur privé, car oui, nous en faisons partie en tant qu'entreprise. Je trouve que le discours macroniste qui consiste à dire qu'il s'agit d'une grève portée par le public ou le para-public est une véritable aberration car le pouvoir (et ce ne sont pas les premiers à le faire) joue sur cette méconnaissance ou ignorance du droit du travail et des mouvements de luttes sociales par les salarié·e·s du privé. Contrairement au discours que j'ai pu entendre "Ah vous devez vous frotter les mains à Mediapart car ces mouvements sociaux arrangent bien votre journal et votre ligne éditoriale", je veux montrer que nous sommes tout aussi concerné·e·s par cette réforme des retraites et que nous ne sommes pas juste des observateurs qui "couvrons" cette grève. Nous y participons, certains en étant grévistes eux-mêmes et d'autres en participant à la caisse de grève. »

Les journalistes sont les salarié·e·s les plus visibles d’une entreprise comme Mediapart. Mais rien ne pourrait être publié sur notre site sans le travail immense, sans cesse recommencé, de tous les autres métiers qui s’exercent dans notre équipe. La moitié de nos effectifs sont des femmes. Elles sont les premières touchées par l’idéologie néolibérale de la réforme des retraites.

Pour toutes ces raisons, nous appelons chacune et chacun à faire grève ce mardi 17 décembre et à manifester contre la réforme des retraites.

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