Contre les gauches "suivistes" - par Emiliano Brancaccio

"Je le dis clairement aux représentants de Die Linke, de la France Insoumise et à ceux de chez nous qui sont plus ou moins désorientés : céder d'un seul millimètre, faire un seul pas vers les agendas politiques des droites réactionnaires, c'est renier d'un seul coup une histoire plus grande qu'eux." E. Brancaccio

27 SEPTEMBRE 2018 - PAR EMILIANO BRANCACCIO (L'Espresso)

Extraits du discours d'Emiliano Brancaccio à la conférence GUE/NGL tenue à Naples le 25 septembre 2018.

Il y a quelques mois, des journalistes bien connus en Italie, que l'on pourrait qualifier de "libéraux", ont pris part à une série de débats avec le dirigeant de CasaPound, tenus, entre autres, dans les locaux de l'organisation néo-fasciste. Enrico Mentana est le plus célèbre des grands noms du journalisme italien qui ont participé à ces débats.
Les motivations de Mentana et des autres journalistes libéraux peuvent se résumer dans la fameuse maxime attribuée à Voltaire, d'ailleurs apocryphe :  "je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire."
Eh bien, je ne peux pas dire exactement pourquoi, mais depuis quelques jours, mon esprit est constamment saisi par une image : celle d'un fasciste militant qui écoute avec attention et déférence cette maxime, en polissant sa matraque en attendant quelques nouvelles têtes à casser.

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Bien sûr, Mentana n'est pas le seul responsable d'une sous-estimation du potentiel de développement de la violence fasciste.
La minimisation de la menace brune, parfois même la connivence avec elle, sont des aspects typiques de la relation controversée que de nombreux libéraux ont historiquement entretenu avec les fascistes.
Même Benedetto Croce, le plus célèbre philosophe libéral italien et critique du fascisme, a finalement commis une erreur de sous-estimation : il a conçu le fascisme comme une banale "ivresse", un accident presque anodin, une "parenthèse" fugace causée par la guerre. D'autres chercheurs d'orientation similaire ont ajouté que le fascisme n'était qu'une simple réaction à la menace communiste et qu'en son absence, il ne pourra jamais refaire surface.
Les libéraux d'aujourd'hui pensent plus ou moins de cette façon, je dirais plutôt rassurante. Selon eux, le fascisme d'hier était une parenthèse accidentelle et aujourd'hui ce n'est pas une menace réelle.

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Or moi je suis une historiographie différente. À mon avis, bien que sous des formes constamment renouvelées, le fascisme est un virus interne à la mécanique même du capital, qui se nourrit des contradictions engendrées par les crises capitalistes.
Bien que sous une forme légère et camouflée, le virus fasciste est aujourd'hui à nouveau actif, son influence sur les actions de certains gouvernements est déjà un fait.
Bien sûr, nous ne parlons pas encore du fascisme de régime. Mais si quelqu'un se hasardait à dire que nous sommes déjà en train de risquer une hégémonie culturelle néo-fasciste, je ne trouverais pas cela absurde.
Pour l'instant, seules des émulations grotesques et même un peu ridicules circulent dans les arènes politiques, mais des formes subreptices de fascisme s'épanouissent réellement et semblent destinées à se renforcer à chaque crise économique ultérieure.
On parle souvent du "18 Brumaire", où Marx prétendait que l'histoire se présente d'abord comme une tragédie, puis comme une farce. J'ajouterais que parfois la séquence s'inverse : d'abord la farce, puis la tragédie.
Si nous voulons éviter de passer de la farce d'aujourd'hui à une tragédie future, nous ferions bien de considérer le militantisme antifasciste comme une discriminante fondamentale pour la politique de notre époque.

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Toutefois, il y a une chose qui doit être clarifiée ici. Le militantisme antifasciste signifie avant tout comprendre les causes matérielles du fascisme.
À cet égard, la thèse que j'essaie de défendre depuis un certain temps est que les libéraux ne sont pas simplement coupables de minimiser le phénomène fasciste. Les libéraux, avec leur politique économique de "laissez-faire", sont la cause principale du renouveau fasciste de notre temps.
L'année dernière, interviewé par l'Espresso, j'avais dit qu'au second tour des élections présidentielles françaises, je ne voterais pour personne : c'est-à-dire que je n'aurais pas voté pour Macron afin de tenter de faire obstacle a l'avancée de Le Pen. J'avais déclaré que si j'avais été français, je n'aurais pas voté pour le dauphin du "laissez faire" financier le plus rétrograde pour tenter de bloquer l'accession de la dame fasciste à l'Elysée.
Cette interview donna lieu à une discussion. Je fus critiqué par de nombreux membres de la gauche, y compris la soi-disant gauche radicale. Certains prétendirent que l'abstention de Brancaccio était une erreur, tandis que Varoufakis qui soutenait Macron avait raison.
Eh bien, aujourd'hui, je confirme définitivement ma position. Ce n'est pas seulement parce que Macron a révélé une demande claire d'émulation réactionnaire de droite dans de nombreux domaines : des immigrants, à la sécurité, à la gestion des conflits sociaux, à une lecture nationaliste de l'affrontement en Europe. Mais plus généralement, je confirme mon choix parce que voter pour ce que l'on appelle " le moins mauvais " est aujourd'hui plus que jamais une erreur : le " moins pire " d'aujourd'hui est la cause déclencheuse du " pire " de demain.
Le noeud du problème est que la culture néo-fasciste, réactionnaire et violente, ennemie des libertés civiles et ennemie de la classe ouvrière, cette culture brune n'est pas en train de surgir par hasard.

Les recherches du National Bureau of Economic Research et d'autres institutions importantes montrent que le germe du fascisme s'épanouit sous l'effet de politiques féroces de dérégulation des marchés : politiques déflationnistes et d'austérité, politiques de libéralisation des marchés financiers, politiques qui propagent crises et inégalités. Des politiques qui alimentent la pire des réactions obscurantistes.
Il y a quelques jours, j'ai donné une interview à Venerdì di Repubblica, le magazine glamour et libéral par excellence. Dans cet entretien, j'essaie d'expliquer quelque chose qui me semble crucial : aujourd'hui, nous devrions comprendre que la réaction souveraine brutale, et avec des relents de fascisme de ces temps-ci est la fille non désirée du libéralisme globaliste des dernières années.

Autrement dit, le fascisme comme hétérogenèse des fins du libéralisme.
Si nous comprenons ce rapport fondamental de cause à effet, nous comprendrons aussi pourquoi les appels de Massimo Cacciari et d'autres, qui ont été largement diffusés par la presse libérale de gauche et qui ont demandé que les prochaines élections européennes soient organisées avec un grand soutien anti-fasciste, allant de Macron à Tsipras, représentent une absurdité de la logique politique.
Ce sont là des appels fallacieux, car l'antifascisme libéral et déflationniste de Macron et de ses épigones est un oxymore, c'est une contradiction dans les termes. C'est de l'hypocrisie politique et c'est un échec annoncé.
Si nous voulons faire face à la vague brune du néofascisme qui se profile à l'horizon, nous devons d'abord nous attaquer logiquement au libéralisme qui a alimenté cette vague funeste.
C'est un point important, parce que la tentation de se joindre à nouveau aux libéraux est forte et répandue. Et c'est une erreur.

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Mais il y a aussi une autre tentation au suivisme, même plus pernicieuse.
C'est la tentation, qui se répand également au sein de la soi-disant gauche radicale, de singer maladroitement les droites souverainistes et réactionnaires dans leurs propos les plus noirs.
Je suis à la fois politiquement horrifié et scientifiquement fasciné par la transformation monstrueuse, digne du Dr Jekyll de Robert Louis Stevenson, que certains anciens camarades ont subi ces dernières années.
D'anciens camarades qui prennent aujourd'hui les immigrés comme boucs émissaires de tout mal économique et qui s'éloignent des luttes fondamentales pour les droits : pour l'égalité de genre, pour la liberté et l'émancipation sexuelle et contre toute discrimination, les luttes pour l'avortement, pour la critique de la superstition, pour une culture laïque et progressiste dans les écoles.
Je le dis clairement aussi aux représentants de Die Linke, de la France Insoumise et à ceux qui sont plus ou moins désorientés de chez nous : céder d'un seul millimètre, faire un seul pas vers les agendas politiques des droites réactionnaires, c'est renier d'un seul coup une histoire plus grande qu'eux.
Une histoire qui commence au siècle des Lumières, qui passe par les grandes révolutions rouges, qui traverse le siècle avec l'écologisme, avec le féminisme, avec la critique de la famille bourgeoise. C'est l'histoire de ceux qui interprètent et agissent dans le monde sur les bases scientifiques du matérialisme historique et de la lutte des classes. Ces bases sont aujourd'hui paradoxalement connues et appréciées par les grands magnats de la finance mondiale, mais elles échappent inexorablement aux prétendus tribuns des opprimés de notre temps.
Cette histoire exceptionnelle est la seule raison fondamentale pour laquelle, même en ces temps si sombres, nous pouvons encore rationnellement parier sur un avenir de progrès civil et d'émancipation sociale.
Jeter cette histoire extraordinaire au rebut pour mener à bien une stratégie "suiviste" à la traîne des pires droites réactionnaires, est l'idée politique la plus obtuse et perdante que j'aie jamais eu à commenter de toute ma vie. J'espère que les faits révèleront bientôt l'absurdité de cette idée.

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Permettez-moi de faire un dernier commentaire sur les propositions.
Développer un point de vue autonome et de classe, tant contre l'agenda obsolète de la droite libérale que contre la propagande des droites réactionnaires montantes, est une entreprise colossale. C'est une entreprise qui exige un travail continu sur le terrain très difficile de la conquête de crédibilité dans le domaine de la politique économique.
Donner de la crédibilité à une politique économique alternative : l'hégémonie passe aussi par cette tâche difficile.
Poursuivre l'objectif de crédibilité, signifie être pleinement conscient de l'ampleur gigantesque des problèmes auxquels nous sommes confrontés.
Il s'agit donc d'éviter des raccourcis improbables, comme celui des petites enclaves équitables et solidaires, ou de l'autonomisme municipal dans le domaine monétaire, pour ne citer qu'un exemple qui fait l'objet de discussions ces jours-ci dans ma ville.
Mais surtout, poursuivre l'objectif de crédibilité, c'est mettre de l'ordre dans les choses. Par exemple, cela signifie comprendre que la réduction du temps de travail ou le revenu de base, qui sont mentionnés dans le titre de cette session, sont des objectifs qui ne peuvent être poursuivis de manière réaliste d'un point de vue de classe que dans un contexte de rupture avec le régime actuel d'accumulation du capital basé sur la centralité du marché financier. Un régime qui tire sa force de la liberté aveugle de mouvement des capitaux à l'échelle mondiale et qui, à travers elle, répand les crises, les inégalités, le gaspillage et l'inefficacité dans le monde.
Contre la barbarie qui pointe à l'horizon, la construction d'un avenir alternatif, de progrès civil et d'émancipation sociale passera nécessairement par une critique de l'illusion d'efficacité et d'équité des marchés, à commencer par les marchés financiers.

Dans la phase actuelle de chaos et de désorganisation, cet objectif gigantesque peut aussi être poursuivi par de simples mots d'ordre, autour desquels essayer de réunir une opposition efficace aux hypocrisies "populistes" des droites réactionnaires. Par exemple, contre la proposition obscurantiste d'un contrôle rigide de l'immigration, sur laquelle ces droites font des prosélytes, on peut se rassembler autour de la proposition alternative, rationnelle et progressiste d'un "standard social" pour le contrôle des mouvements internationaux des capitaux. C'est une proposition qui se reflète aujourd'hui même dans la remise en question de grandes institutions libérales comme le Fonds monétaire international, mais qui lutte encore pour s'enraciner dans les programmes des forces dites progressistes.

Mais plus généralement, au-delà des craintes de la phase actuelle, l'essentiel est que la construction d'un avenir de progrès et d'émancipation passe nécessairement par un renouveau et un remaniement, dans une perspective moderne, d'un discours beaucoup plus large et systématique. C'est le discours sur la planification : sur l'historicisation des graves limitations et erreurs de la planification soviétique ; sur les possibilités de planification discutées même par le Congrès américain en 1975, peu avant l'avènement de la désastreuse reaganomique ; et sur le potentiel de développement des droits de liberté dans le contexte des nouvelles expériences en planification démocratique et socialiste. Parce qu'il est également temps de dépasser la conception naïve du capitalisme de Hayek comme garantie de la liberté en soi.
Il faudra peut-être de nombreuses années et beaucoup de travail pour rendre hégémonique la critique de l'efficacité du marché et le discours sur la modernité de la planification. Mais c'est la seule façon sérieuse d'avancer. J'espère que nous commencerons à y travailler ensemble, plutôt que de nous tortiller à chaque rendez-vous électoral qui approche.
Ceci est donc mon seul espoir. Que les nouvelles générations travaillent sur une dialectique renouvelée entre les luttes pour le progrès et l'émancipation civile et sociale et la théorie de la politique économique, et qu'elles se tiennent à l'écart de toute tentation de seconder des pathétiques stratégies "suivistes" de l'époque : des petits groupes luttant pour obtenir un petit rôle de serviteur parmi les porteurs d'eau de la droite libérale en déclin ou de la droite réactionnaire qui monte. Ou de leur funeste synthèse à venir.

Traduit avec www.DeepL.com/Translator

Source : http://brancaccio.blogautore.espresso.repubblica.it/2018/09/27/contro-le-sinistre-codiste/

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