E. Brancaccio : Que la gauche dise adieu au laisser-faire une fois pour toutes!

Certaines idées éclairées restent dans les pourparlers des salles d'université, tandis que dans l'arène politique, seules deux visions du monde se disputent violemment le terrain : un vieux dogmatisme libéral dur à mourir et une nouvelle réaction obscurantiste destinée à s'amplifier. Il est très probable que nous nous retrouverons bientôt face à une synthèse monstrueuse entre l'un et l'autre.

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"Seul un changement radical de cap peut faire naître l'unité parmi les faibles." La lettre d'un économiste à Marco Damilano, rédacteur en chef de l'hebdomadaire italien L'Espresso, sur un programme possible d'une force progressiste unie.

5 SEPTEMBRE 2018 - PAR EMILIANO BRANCACCIO (L'Espresso)

Cher Damilano,

Je suis avec intérêt les initiatives de mobilisation promues par l'Espresso contre la vague de xénophobie qui, ici et ailleurs, devient de plus en plus menaçante. J'ai particulièrement aimé la couverture intitulée "Les hommes et les autres" qui a fait l'objet de nombreuses discussions cet été. Dans ce choix éditorial, il m'a semblé lire une tentative de tracer, comme l'aurait dit Althusser, une "ligne de démarcation".

D'un côté de la ligne on pourrait placer les professionnels de la mystification, savamment élaborée pour diviser et régner : aujourd'hui ils bonimentent les travailleurs natifs avec la fable noire selon laquelle leurs problèmes viendraient de l'invasion des immigrés, exactement comme ils trompaient hier les jeunes précaires, en affirmant que tout le mal venait des "privilèges" des vieux travailleurs "protégés". De l'autre côté de la ligne, par contre, nous devrions trouver ceux qui ne sont pas séduits par de telles falsifications de la réalité et donc, au moins en principe, pourraient se rallier à l'appel de votre belle couverture : "à l'unité des plus faibles."

" Les hommes et les autres "* a tracé cette ligne, et pour cette raison est devenue un embryon de programme politique qui a attiré l'intérêt de beaucoup. Je vous demande cependant : unité pour faire quoi ? Cette question semble toujours en suspens.

Photo-montage avec le syndicaliste italien Aboubakar Soumahoro et le ministre italien de l'Intérieur Matteo Salvini Photo-montage avec le syndicaliste italien Aboubakar Soumahoro et le ministre italien de l'Intérieur Matteo Salvini

Depuis des semaines, vous citez des groupes, des associations, même des simples noms, plus ou moins convaincants. Mais le problème principal me semble être un autre : aujourd'hui plus que jamais, le "qui fait" ne peut surgir que d'une clarification du "quoi faire".

La raison en est que les anciennes certitudes sur le contenus se sont effondrées. Pour ne citer que quelques exemples, la Banque mondiale a reconnu qu'il n'y a pas de confirmation empirique de la thèse selon laquelle la flexibilité du travail crée de l'emploi et du développement ; l'OCDE a admis que les entreprises privées ne sont pas nécessairement plus efficaces que celles avec participation publique ; le FMI va jusqu'à déclarer que les marchés financiers, abandonnés à eux-mêmes, peuvent provoquer de sérieux épisodes d'instabilité macroéconomique et que, partant, il serait bon de considérer la restauration de contrôles des mouvements internationaux des capitaux. Bref, malgré leurs réticences et contradictions, même les apologistes du libéralisme les plus influents et les plus célèbres du monde reconnaissent aujourd'hui l'existence d'abîmes entre les magnifiques lendemains de progrès qu'ils avaient promis et les effets réels des politiques qu'ils ont longtemps prônées.
Je vous pose la question : sommes-nous sûrs que parmi les groupes, les associations et les noms que vous mentionnez, il y ait une prise de conscience générale et, surtout, la volonté politique de se confronter sur ces changements globaux de perspective d'importance majeure ? Y a-t-il les conditions pour lancer en Italie une critique de ce "libéralisme de gauche" qui, depuis plus de vingt ans, a sévi et fait des dégâts, en termes économiques et en termes de consensus politique ?

Pour citer l'un des nœuds concrets à dénouer, le moment est-il venu de tenter de contrer la proposition viscérale de la droite réactionnaire d'"arrêter les immigrants" par la proposition alternative, rationnelle et progressiste, d'"arrêter les capitaux" qui se déplacent librement d'un coin à un autre du monde, en quête de taxes risibles pour les riches, de l'absence de protections du travail et de profits élevés ?

Ces points doivent être vérifiés si vous voulez vraiment vous placer du côté de "l'unité des plus faibles". Et j'ai l'impression qu'à ce sujet, chez nous, nous sommes encore au point zéro.

Bien sûr, mettre ces questions sur la scène politique n'est pas une tâche facile. Lors d'un débat que nous avons tenu il y a quelque temps à l'université de Bologne, Romano Prodi a affirmé partager pleinement la proposition sur laquelle j'insiste depuis des années avec de nombreux autres, de réintroduire des formes de contrôle des raids internationaux de capitaux. J'en ai été ravi, mais j'ai fait remarquer que ce consensus le professeur l'exprime seulement maintenant, dans le rôle d'un illustre mais simple observateur du monde.

Voilà le problème. Certaines idées éclairées restent dans les pourparlers des salles d'université, tandis que dans l'arène politique, seules deux visions du monde se disputent violemment le terrain : un vieux dogmatisme libéral dur à mourir et une nouvelle réaction obscurantiste destinée à s'amplifier. Il est très probable que nous nous retrouverons bientôt face à une synthèse monstrueuse de l'un et de l'autre.

Dans ce piètre contexte, sans une discussion remettant en cause les erreurs du passé et sur le "quoi faire" d'aujourd'hui, je crains qu'il n'y ait pas de place pour l'unité tant souhaitée des faibles. Par ceux-ci, la gauche sera de plus en plus appelée "gauche caviar", l'épithète élitiste dénigrant qu'elle a tout fait pendant ces années pour mériter. Et le risque, en perspective, est que cette épithète se transforme en une "gauche spread" encore plus infamante : celle qui, désormais incapable de contrer la progression des droites réactionnaires sur le terrain politique, se réfugie dans l'espoir obtus que tôt ou tard, les marchés s'occuperont de les faire disparaître.

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*Dans sa couverture de juin 2018, L'Espresso reprend le titre du célèbre roman d'Elio Vittorini, Uomini e no, sur la résistance au fascisme, paru en français sous le titre Les hommes et les autres.

À côté de la photo du ministre de l'Intérieur : Aboubakar Soumahoro, un des syndicalistes les plus importants actuellement en Italie, militant dans la USB, l'Union des Syndicats de Base (membre de la FSM), 38 ans, diplômé en sociologie, il était ami et collègue de Sacko Soumayla, le syndicaliste tué à coups de fusil en Calabre (source).  

En sous-titre, l'Espresso écrit le texte suivant : "le cynisme, l'indifférence, la chasse au consensus fondée sur la peur. Ou bien la rébellion morale, l'empathie, l'appel à l'unité des plus faibles. Vous, de quel côté vous rangez-vous ?"Dans le bandeau jaune supérieur "Enquête sur les pots-de-vins des honnêtes", titre d'un dossier sur l'enquête sur l'ancien leader de la Ligue du Nord suspecté de détournement d'argent pour des financements personnels.

Laisser-faire : voir laisser-faire et physiocratie.

source : http://espresso.repubblica.it/affari/2018/09/05/news/ora-la-sinistra-dica-addio-al-liberismo-una-volta-per-tutte-1.326491

L'enregistrement vidéo de la rencontre-débat Prodi/Brancaccio qui a eu lieu en mars 2017, intitulée Histoire de l'Union Européenne, en deux parties :

https://www.youtube.com/watch?v=1jNeIn8i-p4

https://www.youtube.com/watch?v=8N2dverodpA

D'autres articles d'Emiliano Brancaccio ici.

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