Entretien avec Leonid Schneider : l’intégrité scientifique et la justice allemande

Dans le cadre de notre engagement pour la lutte contre la fraude scientifique, nous avons réalisé un entretien avec le biologiste et journaliste scientifique allemand Leonid Schneider. Le but est surtout de comprendre les rapports entre la justice allemande et la lutte contre la fraude scientifique.

La justice doit-elle intervenir dans les questions liées à la fraude scientifique et dans le travail des journalistes scientifiques qui essayent de protéger la vie des patients? Ce travail n'est-il pas celui des offices pour l'intégrité scientifique et des comités d'éthique?

La Fondation allemande pour la recherche (Deutsche Forschungsgemeinschaft; DFG) fait un bon travail pour protéger l’intégrité scientifique en Allemagne, sa décision récente de sanctionner lourdement Kathrin Mädler le prouve. 

Biologiste et journaliste scientifique, Leonid Schneider est fondateur de la plateforme «
For Better Science » (pour une science meilleure). Il a récemment été condamné par la justice allemande en lui demandant de supprimer un paragraphe d’un texte qu’il a publié en novembre dernier sur l’affaire du chirurgien italien Paolo Macchiarini et de ses anciens collaborateurs allemands. Macchiarini est coupable d'un grand scandale de fraude scientifique en Suède qui a coûté la vie à sept patients.

Les adversaires de Leonid Schneider sont le couple allemand Thorsten et Heike Walles. Le premier est chirurgien de thoracique générale et professeur à l'hôpital universitaire de Wurtzbourg (Würzburg) en Bavière. Thorsten Walles est connu en particulier par ses travaux sur la chirurgie de la trachée, la médecine régénératrice, l'ingénierie tissulaire et le diagnostic précoce du cancer du poumon. Heike Walles, l’épouse de Thorston, est biologiste.

(L'entretien en langue allemande)

Seraya Maouche (S.M.) : Bonjour et merci d’avoir accepté de répondre aux questions d'Éthique & Intégrité.

Leonid Schneider (L.S.)
:  Merci de m'avoir invité à cet entretien.

S.M. : Nous avons appris récemment la décision de la justice bavaroise qui vous a condamné suite à votre article sur les effets indésirables dans le cadre de l’affaire connue par « Walles’ trachea transplants » (transplantations de la trachée des Walles). La décision de la justice a été faite le 20 décembre 2016, votre article qui annonçait cette condamnation est daté du 3 janvier, quand est-ce que vous avez reçu cette décision?

L.S. : J'ai reçu la décision du tribunal le 28 décembre. Avant la réception de cette décision, j'ai reçu aussi une lettre de l'avocat des professeurs Walles dans laquelle il me demande de payer une indemnité d'environ 3000 euros parce qu'ils s'estiment êtres diffamés par mes révélations. Ces dernières sont basées sur un livre qu'ils ont eux-mêmes approuvé! En même temps, les Walles, ainsi que leurs employeurs académiques, l'université de Würzburg et la Société Fraunhofer ont catégoriquement refusé de m'accorder des explications sur les expérimentations de transplantations de la trachée qui ont été décrites dans un livre publié en 2013.

La décision du Tribunal régional de Bavière à Würzburg contre Leonid Schneider. © Leonid Schneider La décision du Tribunal régional de Bavière à Würzburg contre Leonid Schneider. © Leonid Schneider


S.M.
: Saviez-vous que le tribunal régional de Bavière à Würzburg
travaillait sur votre dossier ?

L.S.
: Je n'avais absolument aucune idée. Je ne m'y attendais pas, mais c'est apparemment comme ça que fonctionne le système juridique allemand.
Le tribunal a simplement considéré que si les accusations portées contre moi étaient infondées, je serais en mesure de payer plusieurs milliers d'euros en frais judiciaires pour me défendre! Sinon, je serais coupable et mérite d'être envoyé en prison par la vertu d'être pauvre, je présume. Les faits et mes arguments n'ont pas d'importance, à moins que je ne puisse rivaliser financièrement avec mes accusateurs. Avec un tel système juridique en place, il est évident que l'Allemagne considère les blogs et les lanceurs d’alertes comme une activité si méprisable qu'une personne comme moi est coupable en justice par défaut.

S.M. : Vous avez publié la décision du tribunal du 20 décembre 2016, avez-vous vérifié si cela est conforme à la législation en Allemagne ?

L.S. : Je n'ai aucune idée. La lettre du tribunal n'interdit pas sa publication, mais je ne suis pas un avocat. Peut-être que ce procès est censé être confidentiel, rien ne me surprendrait plus.

S.M. : Quelle a été exactement la décision de la justice ?

L.S. : le tribunal me demande de supprimer un paragraphe de mon article du 7 novembre 2016 et de payer les frais de justice, qui sont énormes. Si je ne me conforme pas à cette demande, je serai condamné à une amende de 250 000 euros ou 6 mois de prison. Pour moi, cette somme bizarre pourrait aussi être 250 millions d'euros! je ne suis pas un professeur allemand en médecine (ou un juge d'ailleurs). Ces chiffres n'ont aucun sens pour moi. Mais je suppose que c'est ma faute d'être pauvre. Heureusement, mes lecteurs m'ont apporté du soutien et aidé financièrement pour payer ces frais judiciaires .

S.M. : Vous avez écrit sur votre site que le tribunal vous a  « reconnu coupable de mensonges et de diffamation dans un procès auquel je n'ai pas été invité. »  Si vous n’avez été convoqué, c’est normal en Allemagne. La partie adverse a engagé une procédure urgente en invoquant probablement la protection de l’image de l’université ou les institutions où les Walles travaillent. Allez-vous faire un appel ?

L.S. : Bien sûr, je vais faire appel de la décision du 20 décembre 2016. Tout cela est ridicule et une honte pour le système juridique allemand.

S.M. : Thorsten Walles est-il le nouveau Paolo Macchiarini de l’Allemagne ?

L.S. : Apparemment, les Walles voient la simple référence à leurs travaux de recherche antérieurs avec Macchiarini comme une forme de diffamation, le juge a accepté cet argument.

 © Leonid Schneider - For Better Science © Leonid Schneider - For Better Science
Nous savons qu'ils ont effectué leur première transplantation trachéale en utilisant leur technique de l'intestin de porc avec leur ancien supérieur à l'École de médecine de Hanovre dans le nord de l'Allemagne. Leur supérieur est également l'auteur correspondant sur les deux publications cosignées par les Walles en 2004 (sur les publications, Heike Mertsching est la même Heike Walles, il s'agit du nom de son premier mari). Cette association avec Macchiarini, a été fièrement proclamée par Thorsten Walles lui-même, dans ses entretiens. Son épouse, Heike Walles a reçu un financement de la Deutsche Forschungsgemeinschaft (la DFG ou la Fondation allemande pour la recherche, NDLR) avec Macchiarini pour développer une technique de transplantation de la trachée. Mais les faits importent-ils ? Pas vraiment.

S.M. : En France, l'affaire Paolo Macchiarini a été suivie par la presse nationale. Le Monde a publié « Scandale au pays des Nobel » et dans Mediapart, Michel de Pracontal a parlé de « Tchernobyl éthique ». En Allemagne, l'affaire Macchiarini a-t-elle été médiatisée?

L.S. : Pas vraiment. Il n'y avait pas beaucoup d’articles sur l’affaire Macchiarini en Allemagne, bien que ses transplantations trachéales aient commencé à Hanovre et cela en collaboration avec Heike et Thorsten Walles. Ayant couru moi-même dans le système juridique allemand, je comprends maintenant pourquoi les médias allemands évitent de faire échos de tels cas. En fait, l'étudiant de Macchiarini, qui est aussi son bras droit, Philipp Jungebluth, a engagé des avocats contre moi. J’ai publié un billet sur cette affaire le 27 décembre dernier. Nous avons rarement des scandales médicaux en Allemagne, maintenant je sais pourquoi. Non pas parce que les médecins allemands sont les meilleurs et les plus intègres, mais parce que la loi est de leur côté par défaut.

S.M. : Pour l’intégrité, je ne pense pas que les médecins allemands sont un modèle, en tout cas ceux que j’ai fréquentés lorsque j’étais en Allemagne. Avez-vous essayé de contacter la Bundesärztekammer ou l’Ärztekammer de votre région  (l’ordre fédéral ou régional des médecins en Allemagne)?

L.S. : Oui, j’ai écrit à l’ordre fédéral des médecins allemands (Die Bundesärztekammer) en ce qui concerne Thorsten Walles, qui est chirurgien. Cela ne concerne pas Heike Walles parce qu’elle est biologiste. Elle avait préparé les transplantations dans son laboratoire à l'institut Fraunhofer que son mari a ensuite implanté dans une clinique à Stuttgart. J'ai également saisi l’ordre fédéral des avocats allemands (Bundesrechtsanwaltskammer) de l'action infondée et diffamatoire de leur membre, l’avocat des Walles, contre moi.

S.M. : Dans le cas de Paolo Macchiarini, il y a eu sept morts, qu’en est-il pour les transplantations de Thorsten et Heike Walles ?

L.S. : Eh bien, le problème est que personne ne voulait divulguer aucune information, y compris les employeurs universitaires ou cliniques des Walles. Avant et après mes révélations sur cette affaire, je me suis posées plusieurs fois les questions : combien de patients ont été transplantés au total, quel genre de transplantation ont-ils reçu, quel a été leur diagnostic et si les patients transplantés étaient toujours vivants. Aucune réponse! Toutes mes enquêtes et demandes d’information ont été refusées. Rappelons que cette recherche a été financée par des fonds publics. Les résultats de ces travaux ne sont toujours pas du domaine public. J'ai seulement eu ce livre de 2013, que j’ai évoqué précédemment, pour commencer mon travail. Ce livre a évoqué trois patients, dont deux qui sont décédés peu de temps après les transplantation, l'un a été décrit comme souffrant d'une transplantation présumée un échec. Le troisième, un patient indien, s'est suicidé, mais le livre suppose un lien entre son suicide et l’échec de la transplantation. Sa trachéotomie a été ouverte pour lui permettre de respirer, ce qui le gênait beaucoup. Si vous avez besoin d'une trachéotomie malgré une nouvelle trachée, cela signifie que la transplantation n’était pas un succès. C'est ce que j’ai écrit, il n’avait aucune diffamation, ce sont des faits.

Après avoir reçu la lettre de l'avocat des Walles, j'ai fait une recherche approfondie sur Internet et j'ai pu établir les détails de ces trois transplantations. J'ai également découvert que les deux derniers patients transplantés de la trachée ont été décrits dans des publications ultérieures des Walles et même dans un livre de 2015 de Thorsten Walles. Ce dernier décrit les patients comme s'ils sont toujours en vie alors qu’ils sont morts depuis des années. Les détails médicaux essentiels de leurs cas ont également été omis. Vous pourrez lire plus de détails dans mon billet du 10 décembre 2016.

S.M. : Vous avez écrit : « en Bavière, vous pouvez évidemment citer "Mein Kampf", mais pas un livre de 2013 sur une transplantation trachéale. » S’agit-il du livre de Bernhard Albrecht ? Je n’ai pas lu ce livre, est-il focalisé exclusivement sur les Walles ?

Le livre de Bernhard Albrecht. http://www.droemer-knaur.de/buch/7986110/patient-meines-lebens © Droemer Le livre de Bernhard Albrecht. http://www.droemer-knaur.de/buch/7986110/patient-meines-lebens © Droemer

L.S.
: Oui, il s’agit du livre de Bernhard Albrecht ("
Patient meines Lebens: Von Ärzten, die alles wagen").
Le livre décrit plusieurs médecins et raconte les cas les plus marquants de leurs patients. Dans le cas de Thorsten Walles,
Bernhard Albrecht décrit le cas de son troisième patient, un immigré indien qui a été transplanté. En fait, j'ai échangé avec l'auteur du livre qui m'a confirmé que la trachéotomie de ce patient a été rouverte peu de temps après la transplantation. Pourtant, Walles ne mentionne jamais cette trachéotomie. Dans son livre de 2015, « quoi de neuf dans la chirurgie?», ce patient n'avait eu aucun traitement post-opératoire et est présenté comme vivant et complètement guéri! La vérité est que le patient s'est suicidé en 2011.

S.M. : Dans le cadre de l’affaire Macchiarini, la revue scientifique Nature a fortement critiqué le silence
des institutions. Pensez-vous que ces publications seront un bon argument pour votre procédure d’appel ?

L.S. :  La Suède est le pays le plus transparent du monde, c’est un désastre que Macchiarini a été couvert pendant longtemps. Il a été finalement reconnu coupable grâce au travail courageux des journalistes. Actuellement, l'Allemagne est probablement à l'exact opposé de la Suède sur la question de la transparence dans les milieux universitaire et médical. Il n'y a pas de liberté d'information, soit les lois n'existent pas dans les États fédéraux, soit les universités en sont quasiment exemptes, soit les institutions fédérales de recherche comme la "Fraunhofer Society" les ignorent. Pour vous donner un exemple, Macchiarini est toujours professeur adjoint à Hanovre. La faculté de médecine de Hanovre a refusé de me répondre s'il donnait encore des conférences là-bas. Cette faculté a même reçu une protection de la part des autorités de protection des données de l’État de Hanovre, qui a, sans doute, considéré que le curriculum vitae (CV)  d’un professeur universitaire relève de la sphère privée et doit être protégé!

S.M. : En chirurgie thoracique, les travaux de Thorsten Walles ont abouti aux premières applications cliniques de tissus bioartificiels pour la reconstruction des voies respiratoires. Les effets indésirables que vous évoquez dans votre article du 7 novembre dernier concerne-t-il ces applications ?

L.S. : Nous ne sommes pas autorisés à savoir quoi que ce soit sur ces transplantations, ou même commenter ou citer le livre de Bernhard Albrecht sans être poursuivis par l'avocat des Walles. Nous savons que le deuxième patient est décédé peu de temps après, et nous pouvons présumer, sans se tromper, que la troisième transplantation n'a pas fonctionné comme l’on essaye de faire croire. Nous savons également que les Walles ont reçu, il y a plusieurs années, un financement du ministère allemand de l'Éducation et de la recherche pour appliquer cette méthode à 15 patients. Ce nombre a ensuite été réduit à cinq, mais cet essai clinique n'a toujours pas eu lieu (le financement a probablement expiré). J'essaie maintenant de savoir les raisons en interrogeant les autorités compétentes.

S.M.
: Le juge vous a ordonné à supprimer un court paragraphe de votre article du 7 novembre 2016 qui discute l’affaire Paolo Macchiarini et les transplantations de la trachée des Walles. Où est le problème dans ce paragraphe ?

L.S. : Le problème? Aucune idée, comme vous le savez, je ne suis pas avocat, j’écris sur l’intégrité et la bonne conduite scientifique. Le livre d’Albrecht est beaucoup plus critique que moi en ce qui concerne les transplantations des Walles. Même ces derniers n'ont jamais  nié les événements décrits dans leur lettre à la cour où ils m'accusaient de diffamation, de cacher mon identité, de ne pas avoir une lecture "correcte" du livre d’Albrecht, etc. Le problème avec mon billet, c'est qu’il a été écrit en anglais et qu’il a été publié en ligne, tout le monde peut le lire. Deux professeurs allemands ne sont pas contents avec ça, cela suffit en Allemagne pour poursuivre les gens en justice.

S.M. : Thorsten Walles est confronté en Allemagne et en Europe au cadre juridique sur le génie tissulaire et à la médecine régénérative. En 2010, Il a publié, avec Ulrike Brucklacher, dans Pharma recht (droit pharmaceutique), un article sur le cadre national et européen pour l'ingénierie tissulaire. Pourquoi le juge, qui vous a condamné, n'a pas pris cela en considération ?

L.S. : Eh bien, le patient indien a été opéré trois mois seulement avant l'adoption d'une nouvelle réglementation européenne qui aurait interdit l’intervention clinique des Walles sur ce patient. Conformément au livre d'Albrecht, il y a eu une enquête qui a mis Thorsten Walles en difficulté pendant une période. Thorston Wallesa a-t-il été totalement inconscient de la loi en vigueur ? Il semble être un expert dans de ce type d’affaires, selon le livre que vous avez mentionné. Alors pourquoi a-t-il procédé à ces transplantations? Pour battre l'horloge?

S.M. : Actuellement, il y a énormément de débats sur la protection des lanceurs d’alertes notamment en économie, dans le cadre de la lutte contre l’évasion fiscale, mais l’intégrité scientifique est également concernée par ces débats. En France, la nouvelle loi Sapin II (la loi n° 2016-1691 du 10 décembre 2016) incluent des mesures de protection des lanceurs d'alerte sauf secret couvert par les exigences de la défense nationale, les règles déontologiques des professions médicales et d’avocat. Qu'en est-il pour la réglementation en Allemagne ?

L.S. : En Allemagne, les lanceurs d’alertes sont peut-être considérés comme des escrocs. Personne ne les protège et ils peuvent être facilement poursuivis et condamnés au tribunal pour des accusations de diffamation et d’atteinte à la réputation des gens. Ces dénonciateurs ne seraient jamais capables de produire suffisamment de preuves pour se défendre parce que tout dans les universités allemandes est considéré comme une information privée et protégée. Mais personne ne s'en soucie, parce que nous n'avons presque jamais de scandales de recherche en Allemagne, nous n'avons pas besoin de dénonciateurs, n'est-ce pas? Vous voyez, le système fonctionne bien!

S.M. : Selon The Guardian, un papier divulgué (Leaked paper) et partagé avec le groupe de radio allemand NDR et le consortium international des journalistes d'investigation a révélé que le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, aurait agi secrètement pour bloquer des initiatives de l’UE qui s’attaquent à l’évasion fiscale des multinationales lorsqu’il était Premier ministre du Grand-duché du Luxembourg. Selon vous, que faut-il faire pour protéger les lanceurs d’alertes ?

L.S. : Nous pourrions devoir renverser la charge de la preuve. Au lieu de cela, les juges émettent des injonctions sans même regarder les preuves, parce qu'ils assument simplement que toute personne condamnée de manière injuste sera assez riche pour payer des avocats et des frais judiciaires. Mais le juge doit également agir au nom des accusés en diffamation. Le juge doit examiner les éléments de preuve et inviter l'accusé à donner sa version des faits dans les cas où ce n'est pas clair. Mais mieux encore, les juges devraient simplement refuser d’intervenir dans les cas de controverses scientifiques. Parce que c'est exactement le cas pour l'affaire Walles, c'est de la critique scientifique, rien d'autre. Oui, en tant que scientifique votre réputation souffre si votre recherche est réfutée. On peut même vous refuser un poste de professeur si vous faites l’objet d’une telle critique. Et alors? Est-ce une raison pour recevoir une injonction judiciaire? Verrons-nous bientôt des retraits forcés de documents de recherche critiques ou des jeunes chercheurs postdoctoraux sans un centime d’euro mis en prison pour avoir dénoncé les mauvaises pratiques en recherche scientifique de leurs professeurs?

S.M. : Le site PubPeer, qui a permis de révéler plusieurs cas de fraude scientifique dont l’affaire Voinnet en France, a remporté  récemment un procès contre le Dr Fazlul H. Sarkar. Envisagez-vous d’utiliser cet exemple en tant qu’argument pour votre appel ?

L.S. : C'est intéressant que vous rappeliez l'affaire Voinnet. Les dénonciateurs ont révélé toute cette évidence de manipulation de données sur la plateforme PubPeer, mais c'est grâce aussi à mes publications régulières sur cette affaire qu'un magazine allemand a décidé de reprendre mon travail. Ce magazine a réussi à attirer l'attention du public et à empêcher une éventuelle protection institutionnelle. Retour à l'affaire Sarkar : PubPeer n'était pas la partie directement poursuivie. La cour a exigé que l'équipe de PubPeer révèle l'identité du dénonciateur, qui a initialement signalé des manipulations de données dans les papiers Sarkar sur leur plateforme. Sarkar envisageait de poursuivre ensuite le dénonciateur qui a écrit sur PubPeer. Ce dernier a remporté le procès parce qu'ils ont reçu un formidable soutien bénévole de diverses sources. Récemment, l'équipe de PubPeer a reçu, d'une fondation américaine pour l'intégrité de la recherche, plus de 400 000 dollars de financement, ce qui rendra leur position encore plus forte, en particulier pour affronter de nouvelles affaires judiciaires. J'ai également reçu un soutien financier (et beaucoup de soutien moral !) de mes lecteurs, ce qui est très important pour ma défense. Il s'agit ici d'un cas de menace contre la liberté d'expression élémentaire.

S.M. : J’ai lu en ligne beaucoup de messages de soutien pour vous. Quel est votre sentiment de voir une telle mobilisation internationale, notamment de la part des chercheurs pour vous soutenir?

L.S. : C’est génial de voir un tel nombre de gens et de chercheurs qui protègent l'intégrité scientifique et l'éthique biomédicale. Cette mobilisation montre qu'il y a effectivement une grande exigence et une sensibilité toujours plus grande pour ces questions de l’intégrité. Je continuerai à travailler et à écrire pour tous ces gens. J'espère qu'il y aura plus de scientifiques mais aussi des citoyens qui vont rejoindre cette quête d'une science meilleure. Plus nous serons nombreux, plus il sera difficile pour les intimidateurs universitaires d’essayer de nous effrayer dans le silence. Nous serions peut-être sur le point de faire une grande révolution dans la science. J’appelle les scientifiques et tous les gens intègres à rejoindre ces initiatives.

S.M. : Merci pour cet entretien et bonne chance pour votre appel.

L.S. :  Encore une fois, merci à vous !

 

 

Pour information : Une version en langue allemande a été publiée en ligne sur la plateforme Ethique & Integrity (sur le blog en allemand). Pour nous contacter : contact@ethics-and-integrity.net

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