Avec une huitième rétraction et plus de 20% de publications corrigées ces deux dernières années, on peut se demander à quoi serviront les travaux de recherche erronés d'Olivier Voinnet. Heureusement que ses travaux portent sur les plantes et non pas sur les humains comme c'est le cas pour le chirurgien italien Paolo Macchiarini, l'ancienne star de l'Institut suédois Karolinska, dont ses fraudes et manquement à l'éthique biomédicale ont couté la vie à sept patients et ont déclenché le "Tchernobyl de l’éthique".

Dans notre article du 10 septembre 2016, nous avions rappelé les circonstances qui ont précédé le déclenchement de l'affaire Voinnet, ainsi que les différentes mesures qui ont été prises depuis juillet 2015.

Quelques semaines après l'ouverture d'une deuxième enquête au CNRS et à l’École polytechnique fédérale (ETH) de Zürich, qui concerne plusieurs publications du domaine de la biologie moléculaire, la revue Science a rétracté cette semaine un article d'Olivier Voinnet. Il s'agit d'une publication qui a déjà fait l'objet de deux corrections. Avant l’annonce de cette décision, la "star de la biologie végétale" a perdu sept articles dans des revues scientifiques prestigieuses. Le 10 juillet 2015, les résultats de deux enquêtes conduites de manière parallèle en France et en Suisse, ont été publiés. L'académicien Olivier Voinnet a été exclu pour deux ans du CNRS pour méconduite scientifique.

Plusieurs spécialistes de l'intégrité scientifique ont supposé un rapport entre les investigations qui ont été annoncées, le 8 septembre dernier, et les travaux de VoinnetAlan Niederer du quotidien en langue allemande la Nouvelle Gazette de Zürich (Neue Zürcher Zeitung;  NZZ) a publié "soupçons de manipulation de données" [Verdacht auf Datenmanipulation], dans lequel il révèle son échange avec l’ETH Zürich. Il a pu obtenir de Franziska Schmid, du service de communication de l’institution suisse, la confirmation qu’Olivier Voinnet est concerné en tant qu’auteur cosignataire des publications en cours d'investigation.

Selon le site allemand « For Better Science » [pour une science meilleure], la cible des nouvelles investigations au CNRS et à l'ETH Zürich est Guillaume Moissiard, un des collaborateurs d'Olivier Voinnet dont le nom est représenté sur le réseau de co-auteurs, ci-après. Ce dernier a été généré sur la plateforme VOSviewer (visualizing scientific landscapes), qui permet d'analyser les réseaux de collaboration scientifique.

Olivier Voinnet - réseau de co-auteurs © serayamaouche Olivier Voinnet - réseau de co-auteurs © serayamaouche

Tous les co-auteurs de l'article, qui a été retiré par Science, ont donné leur accord pour procéder à cette rétractation, sauf le premier auteur, Patrice Dunoyer (représenté par le nœud à droite de Voinnet sur le réseau, ci-dessus), qui n'était pas joignable.
Vendredi dernier, Declan Butler expliquait dans Nature que c'est Olivier Voinnet lui-même qui avait alerté la revue Science sur des problèmes dans l'article de son groupe après la publication de commentaires anonymes sur le site PubPeer (une plateforme de signalements anonymes d’irrégularités et de fraude dans les publications scientifiques). Selon Nature, Olivier Voinnet souhaiterait discuter cette situation mais il n'est pas autorisé à s'exprimer ou à commenter cette rétractation avant que l'enquête en cours soit terminée

"Je regrette énormément de ne pas avoir pris les mesures nécessaires durant le processus de publication et j'assume l'entière responsabilité pour toutes les erreurs. Je m'excuse sincèrement pour l'incertitude et les difficultés que cela a causé pour les membres de mon groupe et à mes collègues. Dans le futur, je travaillerai avec le plus grand soin possible lors de la publication des données", a déclaré Olivier Voinnet qui assume la responsabilité pour ces "erreurs"!

Sauf qu'il ne s'agit pas d'erreurs mais de manipulations d'images dans des publications scientifiques. Cela constitue une falsification des résultats de la recherche et donc une fraude scientifique.

"La manipulation sélective de données pour enjoliver et le trucage d'images avec des logiciels appropriés représentent une des facettes de la falsification contre laquelle les éditeurs de journaux scientifiques ont édité des recommandations aux auteurs pour qu'ils présentent les documents originaux lors de la soumission des publications, ou expliquent de quelle manière les images ont été traitées.", rappelle le rapport "promouvoir une recherche intègre et responsable" du Comité d'éthique du CNRS (Comets), qui a été publié en juillet 2014.

Si Olivier Voinnet regrette réellement les conséquences de ses méconduites scientifiques, il est nécessaire qu'il commence par renoncer à tous les privilèges et prix qu'il a pu obtenir avec ces travaux frauduleux. Il est également nécessaires qu'il puisse procéder à la correction de la littérature scientifique parce que si ses huit articles ont été retirés, ses revues de la littérature qui portent sur ses publications retirées n'ont pas encore été rétractées ou corrigées. Sans oublier tous les articles d'autres chercheurs qui citent et se basent sur les travaux erronés de Voinnet.

Transparence et cohérence

Si la décision du CNRS d'exclure Olivier Voinnet a été largement saluée par les scientifiques et les spécialistes de l'intégrité scientifique, la position de l'ETH Zürich, où Voinnet est en détachement depuis novembre 2010, a été jugée trop clémente et ambiguë. L’ETH Zürich tout en reconnaissant la présence de problèmes dans la publication des résultats de Voinnet, lui a tout simplement adressé un « avertissement » en lui proposant d'être "accompagné d’un spécialiste externe afin de mettre en place les mesures nécessaires pour améliorer son comportement de travail".
Paradoxalement, contrairement au CNRS, l'institution suisse a agi avec beaucoup plus de transparence en publiant son rapport d'investigation dans deux langues. Publier le rapport d'investigation d'un cas de fraude scientifique est une pratique courante, notamment en Europe. A titre d'exemple, la prestigieuse institution suédoise Karolinska a publié récemment les rapports d'investigation dans le cas Macchiarini. La question de non pubication du rapport du CNRS a été posée plusieurs fois par nos lecteurs. Elle a également été posée sur le site rédaction médicale et scientifique du Dr Hervé Maisonneuve.
Contacté par téléphone ensuite par courriel, Julien Guillaume, adjoint à la directrice de la communication du CNRS en charge des relations presse, nous a répondu que "le droit français ne nous permet pas de publier le rapport." Ignorant le texte de loi en question, nous avions, de nouveau, posée la question au CNRS. Monsieur Julien Guillaume nous a promis de "se renseigner et de revenir vers nous s'il obtient une réponse précise".
Dans la dernière émission "la Méthode scientifique" de Nicolas Martin, le Dr Nicolas Chevassus-au-Louis est revenu sur les différences dans les méthodes d'investigation et de communication entre les institutions suisse et française.

Enfin une réaction de l'Académie des sciences

Après plusieurs mois de commentaires sur les réseaux sociaux, d'interpellations et de questions, l'Académie des sciences a enfin réagi. Elle a publié ce communiqué :

"Une commission mixte CNRS-ETH Zürich examine de manière approfondie les pratiques et les démarches scientifiques d’Olivier Voinnet et de son équipe. Olivier Voinnet a été élu à l’Académie des sciences en novembre 2014 avant la mise en cause de plusieurs de ses publications. À ce jour, il n’a pas été reçu sous la Coupole, acte solennel d’intronisation de tous les membres de l’Académie des sciences. Dès que les conclusions de la commission mixte CNRS-ETH seront connues, notre Académie prendra alors les décisions nécessaires. Pendant cette période d’attente, notre Compagnie s’abstiendra de tout commentaire."

Les membres de la plateforme française pour l'éthique et l'intégrité scientifique ont interpellé plusieurs fois l'Académie des sciences, d'abord le 17 juillet 2015 par téléphone, le 20 juillet 2015 par courriel, ensuite plusieurs fois sur son réseau Twitter (numéro un en France pour l’intégrité scientifique). Le bureau de l'Académie des sciences n'a jamais répondu. C'est sans doute, la lettre ouverte d'Antoine Blanchard qui a poussé cette institution à réagir.

En Suisse, l'Académie des sciences, qui dispose d'un groupe d’experts « Intégrité scientifique», a désigné une personne à contacter pour l’intégrité scientifique. L’institution française ne devrait pas être sélective dans ses réponses et surtout elle ne devrait pas ignorer des questions de très grande importance telle que l’intégrité scientifique.

Sous la Coupole du quai Conti, il n'y a pas que des scientifiques intègres

Selon le communiqué de l'Académie des sciences, Olivier Voinnet "n’a pas été reçu sous la Coupole, acte solennel d’intronisation de tous les membres de l’Académie des science", mais que ferait cette institution si un académicien déjà intronisé est impliqué dans des cas de méconduite scientifique ou dans des situations de violence contre les femmes ?
L'académicien Olivier Pironneau, qui dirigeait la délégation à l'intégrité scientifique de l'université Paris VI, a signé en 2013 un document avec des informations fausses pour soutenir la méconduite scientifique d'un groupe de chercheurs et intimidait une femme victime de plusieurs cas fraude scientifique à l'INSERM/Université Paris VI. La plateforme éthique et intégrité reviendra prochainement sur ce cas avec beaucoup de précisions et de détails, qui ne laissent aucune chance à cet académicien pour contester ces propos ou engager une procédure en diffamation comme il l’avait déjà fait savoir. Signer une lettre envoyée à un éditeur en précisant son appartenance à une grande institution telle que l'Académie des sciences laisse très peu chance à une victime pour défendre ses droits d'auteur devant les éditeurs de revues scientifiques. Il faut préciser que la lettre contenant la signature de cet académicien a été reçue de l'éditeur de la revue PLOS ONE.

Signature d'Olivier Pironneau sur une lettre envoyée à la revue PLoS ONE en 2013. © serayamaouche Signature d'Olivier Pironneau sur une lettre envoyée à la revue PLoS ONE en 2013. © serayamaouche
Ce même académicien est impliqué dans l'affaire du journaliste « embobiné », qui a été publiée par le Dr Michel de Pracontal.

Cependant, la présence, à l'Académie des sciences, de scientifiques engagés publiquement pour promouvoir l'intégrité scientifique tel que le Professeur Pierre Corvol est sans doute un élément très rassurant pour les jeunes chercheurs et pour l'intégrité scientifiques en France. Son rapport remis mercredi 29 juin 2016 à Thierry Mandon, secrétaire d'État chargé de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, contient des recommandations et propositions de mise en œuvre de la charte nationale d’intégrité scientifique, qui a été adoptée en 2015 par plusieurs institutions de recherche.

 

Pierre Corvol - L'intégrité scientifique - Académie des sciences © Académie des sciences

 

 

 

 

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