Femmes en sciences : Il faut mettre fin à l’impudence de la Fondation Jérôme Lejeune

L’université Notre Dame aux États-Unis a décidé d’attribuer l’« Evangelium Vitae Medal » 2017 à la Fondation Jérôme Lejeune. Jusqu'ici, tout est normal, mais déposséder une femme scientifique de sa découverte est un geste d'une violence extrême. La découvreuse de la trisomie 21 est une femme et elle s’appelle Marthe Gautier, la Fondation Jérôme Lejeune doit cesser son impudence.

Nous l’appelons souvent la « Rosalind Franklin de France » parce que comme cette « Dark Lady de l’ADN », elle a été oubliée pour une contribution majeure à la science. La scientifique britannique Rosalind Franklin a joué un rôle déterminant dans la découverte de la structure de l'acide désoxyribonucléique (ADN), mais c’est James Dewey Watson et Francis Crick qui obtiennent le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1962 pour cette découverte. C’est Marthe Gautier qui découvre que les enfants ayant le syndrome de Down ont une anomalie chromosomique congénitale provoquée par la présence d'un chromosome surnuméraire pour la 21e paire (trisomie21), mais c’est Jérôme Lejeune qui obtient les honneurs pour cette découverte.

Marthe Gautier, 91 ans depuis le 10 septembre dernier,
intimidée en 2014 par Fondation Jérôme Lejeune, continue de subir des violences extrêmes à chaque fois que cette Fondation ou un de ses collaborateurs décide d’occulter son rôle dans la découverte de la trisomie 21.

« En 1958, en étudiant les chromosomes liés au syndrome de Down, il [Jérôme Lejeune] découvrit un troisième chromosome inattendu surnuméraire  pour la 21e paire, une anomalie génétique qu'il nomma la trisomie 21. Il s’agit de la première découverte qui mettra en évidence un lien entre une déficience intellectuelle et une origine génétique.», écrit le communiqué du Centre pour l’éthique et la Culture de L’université Notre Dame aux États-Unis.

Copie d'une partie du communiqué de l'Université Notre Dame. Copie d'une partie du communiqué de l'Université Notre Dame.

S’agit-il de l’ignorance ou de la mauvaise intention de la part de cette université ? Comment peut-elle ignorer que la publication princeps, dans les Comptes Rendu de l’Académie des Sciences (séance du 26 janvier 1959), décrivant cette découverte a été co-signée par trois auteurs : Jérôme Lejeune, Raymond Turpin et Marthe Gautier  (figure ci-après).

La publication princeps, dans les Comptes Rendu de l’Académie des Sciences (séance du 26 janvier 1959), décrivant la découverte de la trisomie 21. © BNF La publication princeps, dans les Comptes Rendu de l’Académie des Sciences (séance du 26 janvier 1959), décrivant la découverte de la trisomie 21. © BNF

Comment l'université Notre Dame peut-elle ignorer l’avis du comité d’éthique de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), qui a publié en 2014 un rapport soulignant que la contribution de Jérôme Lejeune a « peu de chance d’avoir été prépondérante » dans la découverte de la trisomie 21.

Après la publication de cet avis et la réponse de la Fondation Jérôme Lejeune à cet avis, la plateforme française éthique et intégrité a mené un travail objectif et indépendant pour examiner les archives et tous les documents liés à ce travail de recherche en associant les trois parties concernées par cette découverte. Si Madame Birthe Lejeune, la veuve de Jérôme Lejeune a accepté de nous répondre, le dirigeant de la Fondation qui porte son nom n’a jamais pris l’initiative de répondre à notre étude ou aux nombreuses erreurs et contradictions que nous avions pu soulever dans la réponse de la Fondation Jérôme Lejeune à l’Inserm.

« La découverte de la trisomie n’ayant pu être faite sans les contributions essentielles de Raymond Turpin et Marthe Gautier il est regrettable que leurs noms n’aient pas été systématiquement associés à cette découverte tant dans la communication que dans l’attribution de divers honneurs. », écrit l’avis du comité d’éthique de l’Inserm du 14 septembre 2014.

En 1996, l’avocate des héritiers du Pr Turpin a fait parvenir à la Fondation Jérôme Lejeune un pli recommandé avec accusé de réception dans lequel elle lui a demandé de respecter le droit de leur père à la co-paternité de la découverte de la trisomie 21.

Si l’université américaine Notre Dame ne lit pas la presse française et n’est pas informée du travail des journalistes scientifiques Nicolas Chevassus-au-Louis dans le Monde et Sylvestre Huet dans Libération, peut-elle ignorer les articles d’Elisabeth Pain dans Science ou celui de Barbara Casassus dans Nature ?

Contacté par téléphone, ensuite par courriel, Kenneth Hallenius, l’auteur du communiqué de l’université Notre Dame, qui a été publié le 2 octobre dernier, nous a promis de modifier le texte du communiqué. Marthe Gautier a été très affectée par cette nouvelle violence.

RETOUR SUR CETTE DÉCOUVERTE CONTROVERSÉE

Marthe Gautier est née le 10 september 1925. Après des études de médecine à Paris, son maître, le professeur Robert Debré, père de la pédiatrie en France, décide en 1955 de l'envoyer à Harvard aux États-Unis pour s’y former à la cardio-pédiatrie, une discipline qui n’était pas encore développée en France. Marthe Gautier ne se limitera pas à la cardio-pédiatrie, elle s’est y initiera également aux techniques de cultures cellulaires.

A son retour en France en 1956, elle rejoint le service du Professeur Raymond Turpin à l’Hôpital Trousseau, où elle est nommée chef de clinique des Hôpitaux de Paris. Le Professeur Turpin s’intéressait aux anomalies chromosomiques et au syndrome de Down, connu à l’époque par « le mongolisme »

Dans son article publié dans Médecine/Science en 2009, Marthe Gautier revient sur cette histoire :

«Donc, à la rentrée 1956, le Patron, revenant du Congrès International de Génétique Humaine à Copenhague, nous apprend que le nombre de chromosomes de l’espèce humaine n’est pas de 48, mais de « 46 » ; il dit alors regretter qu’il n’y ait pas à Paris de lieux où faire des cultures cellulaires pour pouvoir compter les chromosomes des mongoliens. Surprise par cette remarque, je m’en étonne et, forte de mon expérience américaine, je propose « d’en faire mon affaire, si l’on me donne un local ». Je sais qu’il faut agir vite, sans se tromper, et réussir les premiers, car les équipes internationales vont ou sont déjà entrées en compétition, rivalité habituelle dans le domaine de la recherche, comme ailleurs. Je m’inscris en Sorbonne au certificat de biologie cellulaire. »

Marthe Gautier proposa alors de lancer ces recherches. Elle monta en solitaire le premier laboratoire de culture cellulaire en France en utilisant des biopsies d’enfants normaux et d’enfants mongoliens. En 1958, elle découvrit que les enfants mongoliens disposaient d’un chromosome surnuméraire, qui sera classé ultérieurement comme chromosome 21.

Après les premières observations sur un microscope avec des fonctionnalités limitées, Marthe Gautier confia les lames de ses expériences à Jérôme Lejeune, qui lui proposa de faire le tirage des photos à l’étranger.

 © MartheGautier © MartheGautier
A son retour d’un colloque génétique au Canada, Jérôme Lejeune et Raymond Turpin décidèrent de soumettre les résultats aux Comptes Rendu de l’Académie des Sciences. Le Pr Turpin offrit à Jérôme Lejeune de signer en premier auteur la publication princeps bien qu’il n'a aucunement contribué à la mise au point de la technique de cultures cellulaires et aux expériences, qui ont abouti à la découverte de la trisomie 21.

Dans un article publié en 2005 dans La Revue du Praticien, le Dr Marie-Hélène Couturier-Turpin (la fille du Professeur Raymond Turpin) écrit :

« Raymond Turpin offrit alors à Jérôme Lejeune de développer ces recherches par une thèse de doctorat ès sciences. De façon à faciliter son élaboration tout en respectant les usages universitaires, il avait proposé à Jérôme Lejeune d’être le premier signataire de la publication princeps

Une autre déclaration intéressante, qui confirme comment l’ordre des auteurs a été établi, est cet article publié, le 21 octobre 2014, par Madame Birthe Lejeune (veuve de Jérôme Lejeune et vice-présidente de la Fondation qui porte son nom) dans le journal La Croix dans lequel elle écrit :

« C’est Raymond Turpin qui a proposé à Jérôme d’être le premier signataire de la publication. »

Plus tard, Jérôme Lejeune, non seulement il sera présenté comme le découvreur de la trisomie 21, mais c’est lui qui va recevoir les honneurs. Marthe Gautier deviendra une des icônes de la violence envers les femmes scientifiques, à qui on a dérobé la gloire et la reconnaissance comme l’a très bien rappelé Nic Fleming dans New Scientist.

En 2014, la controverse de la découverte de la trisomie 21 refait surface à la suite ce qui est connu aujourd’hui par le « scandale de Bordeaux ». La Fédération Française de Génétique Humaine (SFGH) avait décidé d’inviter le Dr Marthe Gautier (Ordre national de la Légion d’honneur), le samedi 31 de Janvier 2014, pour la 7ème édition du congrès de la génétique médicale humaine à Bordeaux pour lui remettre un prix pour sa contribution à la découverte de la trisomie 21. Une décision peu appréciée par la Fondation Jérôme Lejeune qui décide d’envoyer des huissiers à la SFGH afin d’enregistrer la cérémonie de remise du prix et le discours de Marthe Gautier. Devant cette situation inhabituelle dans un congrès scientifique, les organisateurs ont préféré annuler, à la dernière minute, cette cérémonie et l’intervention du Dr Marthe Gautier. Cette dernière avait préparé une présentation dans laquelle elle envisageait de revenir sur les circonstances de cette découverte.

Le scandale a suscité beaucoup d’indignation dans la communauté scientifique, aussi bien française qu’étrangère. « La vieille dame et les huissiers de la Fondation Lejeune », titrait un article de Nicolas Chevassus-au-Louis, dans Le Monde du 1er février 2014.Tandis que Sylvestre Huet a choisi le titre « Trisomie 21 : La Fondation Lejeune menace par huissier » pour son article dans Libération.

Cette fondation a été créée en 1996, deux ans après la mort de Jérôme Lejeune, pour mener des travaux sur les anomalies génétiques et poursuivre son engagement contre l’avortement et l’euthanasie. Cette Fondation est aussi impliquée dans la procédure de béatification de Jérôme Lejeune au quelle des scientifiques se sont opposé publiquement. Avec un de ses collègues, la généticienne britannique Patricia Jacobs a envoyé une lettre au Pape François pour lui demander de tenir compte, lors de l’examen de la demande de béatification de Jérôme Lejeune, de la controverse de la découverte de la trisomie 21.

Il FAUT CESSER LES VIOLENCES ENVERS LES FEMMES SCIENTIFIQUES

Souvent confrontées à l’« Effet Matilda », un phénomène qui a été décrit par la scientifique américaine Margaret W. Rossiter en 1993 pour désigner le "déni ou la minimisation systématique de la contribution des femmes scientifiques à la recherche, dont le travail est souvent attribuée à leurs collègues masculins", ces femmes sont souvent exclues de l’attribution des prix et de la reconnaissance pour leur contribution à la science.

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La contribution de Marthe Gautier à la découverte de la trisomie 21 sera mise à l’honneur lors de la prochaine exposition TOUCHDOWN, qui se tiendra au Centre National d’Art et d’Expositions de la République Fédérale d’Allemagne (Bundeskunsthalle), du 29 octobre 2016 au 12 mars 2017. Espérant vivement, que le nom de Marthe Gautier ne sera pas, de nouveau, occulté dans les publications de la Fondation Jérôme Lejeune ou ses partenaires en rapport avec la découverte de la trisomie 21.

La Fondation Jérôme Lejeune, très médiatisée ces derniers jours, notamment après la diffusion dans des lycées d'un « manuel » anti-IVG, son implication dans les débats sur la théorie du genre et le mariage pour tous, estime être mise en cause par deux ministres de la République, Madame Laurence Rossignol, la ministre de la Famille, de l’Enfance et des Droits des Femmes et Madame Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Ludovine de La Rochère, l’actuelle présidente de « La Manif pour tous », était la chargée de communication à la Fondation Jérôme Lejeune.
Le président de cette Fondation et gendre de Jérôme Lejeune, Jean-Marie Le Méné, est aussi impliqué dans les débats bioéthiques en France. Une question que nous souhaiterons lui poser : l’éthique n’est-il pas aussi le respect de la paternité ou la maternité d’une découverte scientifique ?

 

 

 

 

 Cet article est publié également sur la plateforme WinSTEM France.

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