Intégrité scientifique : la duplication des publications scientifiques

Cette semaine du 19 au 25 septembre se déroule la 2ème édition de la "peer review week", ou ce qu’on appelle l’évaluation par les pairs. Ce processus connait ces dernières années de sérieux problèmes. De la création de fausses identités pour effectuer de fausses évaluations à la duplication des publications, la corruption de ce processus est une des fraudes académiques les plus répandues.


La moitié des études biomédicales seraient fausses. Le Dr Richard Horton, rédacteur en chef de la revue médicale The Lancet, écrivait ceci dans le volume 385 du 11 avril 2015, à propos de la littérature scientifique en recherche biomédicale : « une grande partie de la littérature scientifique, sans doute la moitié, pourrait être tout simplement fausse.»

La science a pris un mauvais tournant, conflits d'intérêts, fraude scientifique, falsification des données et manipulation des figures dans les articles biologiques, la fraude intervient également au cours du processus de relecture et de validation des publications scientifiques par les pairs (le peer review, en anglais). Hank Campbell écrivait dans The Wall Street Journal du 13 juillet 2014 : "la corruption du peer review porte préjudice à la crédibilité scientifique".

La duplication des publications consitute une des dérives de ce processus de relecture et de validation des publications. On parle également de publications multiples ou de publications redondantes. Cette méconduite consiste à republier le même travail de recherche, en partie ou dans son intégralité, sans référence transparente et visible à la publication initiale. C'est la définition qui a été proposée par l'ICMJE (International Committee of Medical Journal Editors), un groupe d'éditeurs de revues médicales générales, qui publie des recommandations sur la publication des travaux académiques.

Cette duplication est une méconduite scientifique qui peut conduire à la rétractation de la publication redondante. En anglais, les expressions qui sont souvent utilisées pour décrire ce phénomène sont : « duplicate publication » , « redundant publication » , « text recycling » ou aussi   
« salami slicing ». Cette dernière expression décrit une approche qui consiste à découper les résultats d’une étude ou d’un projet de recherche pour les publier séparément dans plusieurs articles.

Cette méconduite ne devrait pas être confondue avec la publication par un tiers d'un article déjà publié de manière non autorisée, ce qui constitue un plagiat ou une violation des droits d’auteur (ou souvent les deux en même temps).

Une règle qu’on appelle la Règle d’Ingelfinger (the Ingelfinger rule, en anglais), d’après le nom de Franz J. Ingelfinger, un ancien rédacteur en chef de la revue New England Journal of Medicine (NEJM), vise à limiter la duplication des publications.  Franz J. Ingelfinger a formulé une politique pour ne pas autoriser la duplication des publications mais aussi pour faire respecter les embargos de publication. Il a publié, en 1969, un article pour expliquer cette règle et la politique du NEJM, qui a été suivie par d’autres revues. En 1981, Arnold S. Relman a publié un article pour préciser cette règle, qui est considérée par certains scientifiques comme un frein à la diffusion de la recherche scientifique.

D’autres revues scientifiques telles que BMJ (The British Medical Journal) exige de l’auteur une copie de l’article déjà publié dont le contenu se chevauche de plus de 10% avec le contenu de l’article qui a été soumis à BMJ. Le journal précise dans sa politique d’édition

 « Lorsqu’un article est soumis à BMJ, si son contenu se chevauche de plus de 10% avec un article déjà publié, ou un travail soumis à une autre revue, nous exigeons de l’auteur qu’il nous transmet ces articles. »

Hervé Maisonneuve, médecin et spécialiste de la rédaction médicale et scientifique, considère la duplication des articles comme « le biais miroir de la non-publication des études négatives ». L’auteur a écrit dans un billet, qu’il a publié, le 18 octobre 2011 :

« Le problème est bien la multiplication des publications des mêmes données, ou duplication des publications. La prévalence des duplications est inconnue. Plus de 5 % des publications seraient dupliquées. »

Dans son guide "promouvoir une recherche intègre et responsable", publié en juillet 2014, le comité d’éthique du CNRS (COMETS) interdit
« la publication des mêmes travaux dans plusieurs journaux ». Le guide recommande également d’éviter « le fractionnement des résultats dans plusieurs publications ».


L’auto-plagiat est-il une duplication ?

Duplication des publications scientifiques. L'article rétracté de Marshall Schminke © @Ethics&Integrity Duplication des publications scientifiques. L'article rétracté de Marshall Schminke © @Ethics&Integrity

Selon Eldon R Smith, éditeur de la revue The Canadian Journal of Cardiology, la réponse est oui, il explique :

«Si un auteur publie deux fois le même article, il (elle) est coupable, non seulement, d'une fraude de la duplication des publications, mais aussi de plagiat; Dans ce cas, l'auteur s'est auto-plagié.»

Un exemple très connu pour illustrer ce cas de fraude est l’article de Marshall Schminke sur l’intégrité scientifique ! Cet auteur a publié, en 2009, un article intitulé « Ethics and Integrity of the Publishing Process: Myths, Facts, and a Roadmap» dans la revue Academy of Management Review. Deux années après, il duplique le même article dans la revue Management and Organization Review. Il plagie donc son propre texte. Le second article a été rétracté par l’éditeur, qui a publié une notice détaillée.

L'article de Marshall Schminke est un cas célèbre de fraude dans un article sur la fraude scientifique !


Pourquoi la duplication des publications constitue un problème en recherche biomédicale ?

En janvier 2015, Elizabeth Wager, une spéaciliste de l'intégrité académique, a publié un article intéressant qui répond à cette question. L’auteure donne trois raisons qui expliquent pourquoi les revues doivent interdire la multiplication des publications :

1- La duplication peut biaiser les résultats des méta-analyses et des enquêtes

Les publications redondantes peuvent biaiser les méta-analyses. L’auteur explique que les recommandations médicales sont de plus en plus basées sur l’évaluation de toute la littérature médicale. Lorsque plusieurs publications sur un traitement existent, les techniques de méta-analyse peuvent être utilisées pour combiner statistiquement les résultats de ces études afin d’évaluer, par exemple, l’efficacité d’un traitement. Inclure plusieurs fois la même étude dans une méta-analyse peut biaiser le résultat.

2- La duplication peut altérer l’utilisation des ressources des revues
.

 L’auteure explique :

« Trouver les pairs qui ont l’expertise pour évaluer les articles soumis à une revue constitue un grand défi pour les éditeurs de ces revues. Les examinateurs ne sont généralement rémunérés, mais sont prêts à consacrer du temps pour évaluer le travail de leurs pairs, sachant que, quand ils soumettrons eux-même leurs propres travaux de recherche, un service similaire leur sera rendu par d’autres pairs. Ce comportement altruiste constitue la base de la publication scientifique. Le temps des examinateurs est donc précieux, les éditeurs des revues ne veulent surtout pas le gaspiller. Sans oublier que le temps passé sur l’évaluation d’un manuscrit est pris sur le temps de l’activité du chercheur. Par conséquent, les revues ne veulent pas gaspiller le temps des examinateurs sur des articles qui ont déjà été évalués par des pairs et publiés dans d’autres revues (ce qui explique aussi pourquoi les revues ne permettent pas aux auteurs de soumettre leur travail à plus d’une revue en même temps, même si leur intention est de le retirer quand il sera accepté par l’une des revues)

L’auteure ajoute que le gaspillage concerne également le formatage des articles, leur indexation et leur mise en ligne. On peut également ajouter le temps pour trouver des examinateurs et leur envoyer les manuscrits à évaluer, ainsi que le temps utilisés pour les échanges entre les éditeurs et les auteurs.

3- La duplication peut compromettre le processus de l’évaluation académique des chercheurs

Les chercheurs sont souvent récompensés par leur productivité scientifique. Les publications constituent un des éléments qui sont utilisés pour les évaluer. Obtenir des financements, un grade académique ou une promotion, le nombre et la qualité des publications sont des criètres importants dans cette évaluation. Les publications, lorsqu’elles sont dupliquées, ont tendance à gonfler le dossier d’un chercheur et à biaiser le processus de l’évaluation des chercheurs.

La duplication peut également empêcher certains auteurs de publier leurs travaux. Les revues, notamment celles qui sont imprimées, ont une limite en terme de nombre d’articles et de pages à publier. Dupliquer les publications peut conduire à une utilisation inefficace des ressources des revues scientifiques.

Dans certaines circonstances, la duplication des articles est autorisée. Elizabeth Wager nous présente deux situations:

  •  Les guides : ces derniers sont souvent publiés dans plusieurs revues. Par exemple, le CONSORT (Consolidated Standards of Reporting Trials), qui constitue un ensemble de recommandations pour reporter les essais randomisés contrôlés (ERC), a été publié dans plus de huit revues.  D'autres guides d'éthiques sont également publiés dans plusieurs revues.
  • La traduction : dans certaines circonstances, des auteurs, afin de diffuser leurs travaux dans leur langue nationale, peuvent demander l’accord de la première revue pour traduire et republier leur article dans une seconde revue.

Cependant cette duplication doit être effectuée de manière transparente et avec une autorisation explicite des éditeurs (l’éditeur de la première revue et l’éditeur de la seconde revue dans laquelle sera publiée la duplication). Le guide de l’ICMJE précise les circonstances dans lesquelles une duplication est autorisée et exige le respect de six conditions, dont l’obligation d’informer les lecteurs, pour permettre cette redondance.

Comment détecter cette duplication?

Les duplications de publication sont souvent détectées par les lecteurs. Les éditeurs disposent seulement d’outils limités pour détecter de telles méconduites scientifiques. Une initiative a été lancée par l’équipe du Dr Harold Garner à l’université Texas Southwester pour créer une base de données contenant les publications redondantes. Cette initiative a été appelée Déjà Vu. L'équipe de recherche a développé un outil qu’ils ont appelé eTBLAST pour la détection des similarités dans les textes. En 2013, Qi et ses collègues ont proposé une stratégie pour détecter les publications dans les bases de données bibliographiques telles que PubMed, EMBASE et Cohrane Library.

Le Comité d'Éthique dans les Publications (COPE) a proposé un diagramme qui décrit la démarche à suivre pour gérer un cas de duplication de publications. COPE recommande de rétracter la publication dupliquée et que l’éditeur doit publier une notice pour informer les lecteurs et informer l’institution de l’auteur.

En attendant le 8ème Congrès International du "Peer Review", qui aura lieu en septembre 2017 à Chicago aux États-Unis, cette semaine, du 19 au 25, c'est la 2ème édition de la "peer review week". Le mot-dièse (hashtag) #PeerRevWk16 est utilisé sur les réseaux sociaux pour communiquer sur cet événement, qui revient cette année avec le thème "reconnaissance du processus de relecture et de validation des publications scientifiques par les pairs" (Recognition for Review, en anglais).

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.