Contrairement à Dominique Vidal, je voterai pour Mélenchon pour battre MLP et Macron

Dans deux billets de son blog Mediapart, l'ancien journaliste du Monde Diplomatique Dominique Vidal annonce publiquement sa décision de ne pas voter pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l'élection présidentielle 2017. Au nom du danger de l'extrême-droite, il ne votera donc pas pour le seul candidat en mesure de disputer le vote populaire à Marine Le Pen. Décomposition de la gauche zombie ?

C'est assez triste de voir un aussi éminent journaliste tomber dans une telle confusion, et user d'une telle mauvaise foi dans l'argumentation.

Que d'amalgames et de contre-vérités, en effet, dans ces deux billets de Dominique Vidal : https://blogs.mediapart.fr/dominique-vidal/blog/200317/pourquoi-je-ne-voterai-pas-melenchon et https://blogs.mediapart.fr/dominique-vidal/blog/210317/t-le-droit-de-vouloir-l-union-melenchon-hamon.

Sur le risque de victoire de Marine Le Pen, par exemple, Vidal estime que les Insoumis le minimisent lorsqu'ils refusent de céder au chantage au vote utile dont le PS use depuis des années pour pouvoir continuer à mener précisément les politiques qui génèrent la montée du FN. Mais pourtant, absolument aucun sondage n'accrédite l'hypothèse d'une victoire du FN au second tour de la présidentielle. Et c'est pourtant ces mêmes sondages qu'il prend comme parole d'évangile lorsqu'ils nous disent que Mélenchon ne sera pas au deuxième tour. Allez comprendre.
Certes, il est indéniable que le FN a su conforter son assise électorale, à plus de 6 millions d'électeurs encore lors des scrutins de 2015. Mais cela ne permet pas une victoire au second tour : Hollande a gagné en 2012 avec 18 millions de voix. Sarkozy avec presque 19 millions en 2007. Il faudrait donc que plus de la moitié des voix de droite se reportent sur MLP pour qu'elle ait une chance. C'est d'autant plus improbable si elle affronte un candidat de droite, justement, que ce soit Fillon ou Macron. Et si elle affronte un candidat de gauche comme Mélenchon, on peut raisonnablement supposer un sursaut de participation des dégoûtés de la gauche, et peut-être même un sursaut républicain d'une partie de la droite. Enfin j'ose espérer que malgré son anti-mélenchonisme sectaire, Dominique Vidal se reporterait lui aussi sur JLM au deuxième tour.

Il ne s'agit pas, disant cela, de minimiser le risque que représente le FN. Vidal est d'ailleurs ici d'une totale mauvaise foi en évoquant la "dédiabolisation" du FN : s'il y a bien quelqu'un qui n'a jamais été dupe de cette dédiabolisation, et qui n'a cessé de la combattre, en gagnant même le droit jusque dans les tribunaux de qualifier Marine Le Pen de "fasciste", c'est Jean-Luc Mélenchon. Personne parmi les militants de la France Insoumise ne considère MLP autrement que comme un danger à combattre. Vidal ferait mieux d'adresser ses reproches aux grands médias qui servent les plats quotidiennement au FN en diabolisant JLM, d'une part, et en dédiabolisant l'héritière fasciste d'autre part (ou en focalisant l'actualité sur des sujets sécuritaires qui font tout le boulot pour elle). Et peut-être aussi aux apprentis sorciers qui se sont contentés pendant des années d'afficher face au FN une posture morale tout en l'utilisant cyniquement comme épouvantail pour se maintenir au pouvoir à la faveur du vote utile. Sauf que Dominique Vidal semble les avoir rejoints, ceux-là. Il a beau se défendre d'appeler à voter Hamon, son premier billet s'intitule bien "pourquoi je ne voterai pas Mélenchon" et non "pourquoi je ne voterai pas Hamon". 
Au sujet de cette "union de la gauche" fantasmée par Dominique Vidal comme instrument de la lutte antifasciste, je renvoie à l'analyse de la philosophe Chantal Mouffe dans Fakir (http://www.fakirpresse.info/la-democratie-c-est-du-conflit-entretien-avec-chantal-mouffe) :
"Et la réponse des partis classiques, des intellectuels autorisés, n’a fait qu’exacerber ce problème. Ont-ils examiné les causes, politiques, économiques, sociales, de cette montée des populismes ? Non, ils ont condamné moralement : la « peste brune » revenait, montrait son horrible visage, et les forces démocratiques devaient s’unir contre cette puissance maléfique."
Il serait temps, pourtant, de prendre acte du fait que la posture morale n'est d'aucune utilité pour combattre le FN, qu'elle y a toujours échoué, et que, pour empêcher le peuple de sombrer dans l'abstention qui fait monter le FN, ou même dans l'adhésion au populisme de droite, il conviendrait enfin de développer une stratégie populiste de gauche. Au lieu de quoi Vidal nous somme encore de refaire la même éternelle "union de la gauche" avec ce parti, le PS, qui a gouverné à droite pendant 5 ans et que le peuple dégoûté ne peut plus voir en peinture. C'est cette stratégie qui est suicidaire et qui ne ferait encore qu'alimenter le FN si JLM y souscrivait en signant sur un coin de table un accord avec le PS à un mois de l'échéance. Il faut d'ailleurs être singulièrement accro à la méthode Coué pour continuer à plaider à un mois de l'élection en faveur d'une union que les deux intéressés, quoi qu'on en pense, ont refusé : qui peut imaginer à ce stade, alors que les candidats ont déjà contracté des prêts pour financer chacun leur campagne, engagé des dépenses, et sont contraints d'essayer de faire plus de 5% pour obtenir les remboursements de l'Etat, qu'ils pourraient tout d'un coup par un improbable coup de théâtre décider d'obtempérer au chantage d'un Dominique Vidal ?

Vidal joue à se faire peur et à nous faire peur avec le risque fasciste, mais il tape sur le seul candidat qui combatte vraiment et concrètement le fascisme (voir par exemple comment JLM semble avoir convaincu une calaisienne promise au vote FN de revenir vers la gauche : 
http://www.nordlittoral.fr/21656/article/2017-03-06/presentee-comme-une-electrice-du-fn-sur-france-2-la-calaisienne-valerie-gloriant). La gauche zombie incarnée par Vidal, cette gauche qui s'obstine à vouloir ressusciter "l'union de la gauche" ou "la gauche plurielle" comme si nous étions toujours en 1972 ou en 1997, rejette donc le seul candidat qui essaie de toucher le peuple et de le détourner de l'abstention et du FN alors qu'elle devrait tout faire pour le pousser le plus haut possible. Vidal le reconnaît pourtant lui-même : "la clé d'une bataille efficace contre la présidente du FN, c'est la capacité à lui disputer cet électorat populaire qu'elle a conquis depuis plusieurs années". C'est précisément ce que fait Mélenchon, et ce qu'empêcherait une alliance avec un Hamon empêtré dans ses contradictions et discrédité par son appartenance à un PS dont l'appareil roule en réalité de moins en moins discrètement pour Macron. La prestation de Mélenchon lors du débat des 5 candidats sélectionnés par TF1 n'a fait que confirmer qu'il était le seul en mesure de rivaliser avec MLP. Et c'est le moment que choisit un Dominique Vidal pour annoncer qu'il ne votera pas pour lui. Quel aveuglement !

Il est étonnant de voir aussi comme un journaliste ayant travaillé pour le Monde Diplomatique, journal si critique sur la politique du PS, prend pour argent comptant l'idée que la primaire du PS aurait été la "primaire de la gauche" (ni la FI, ni le PCF, ni EELV, ni Nouvelle Donne, ni le MRC, ni le MDP ni les organisations d'extrême-gauche n'y ayant participé) et que le vainqueur, Benoît Hamon, ayant bénéficié d'un vote anti-Valls dépassant le cadre du PS (et peut-être même de la gauche : il semble de bon ton dans ce cirque qu'on nomme "primaires", d'aller voter à celle de droite quand on est de gauche et à celle du PS quand on est de droite ou d'extrême-droite), serait crédible dans son discours "mélenchonisé", nonobstant ses votes des budgets austéritaires, sa non-participation aux manifs contre la loi El Khomri, sa fidélité à un PS qui soutient pourtant presque ouvertement un autre candidat (Macron) et les incohérences de son programme : soumission aux traités ordolibéraux européens qui rendent impossible toute politique de gauche et propositions bidon sur la 6e République (sans Constituante populaire, aucune chance, avec un sénat de droite et des élus PS majoritairement hostiles, de réviser l'actuelle constitution par voie parlementaire). 
Vidal reprend aussi les éléments de langage de l'anti-mélenchonisme primaire sur le méchant JLM qui aurait placé Pierre Laurent "devant le fait accompli en présentant sa candidature sans jamais consulter ses partenaires de l’ex-Front de gauche". Vidal sait pourtant très bien (parce que j'ai déjà échangé avec lui à ce sujet) que c'est faux. Mélenchon et Laurent se sont rencontrés après les régionales (à l'occasion desquelles Laurent avait d'ailleurs placé ses partenaires du FdG devant le fait accompli de sa propre candidature en IdF sans aucune "primaire" !). Et ils ont constaté leur désaccord sur la stratégie à mener pour la présidentielle. Olivier Dartigolles a alors acté la "mort clinique" du FdG. Et Mélenchon s'est donc lancé dans une candidature conforme à la stratégie qu'il prônait depuis des années, tandis que la direction du PCF suivait (en zigzagant) ses propres priorités (toujours sans consultation de ses partenaires du FdG, Pierre Laurent avait d'abord pris position pour des primaires de toute la gauche, Hollande inclus, avant de rétropédaler face à la grogne de ses propres militants).
JLM n'a pas "humilié" le PCF, quoi qu'en pensent certains communistes. Le PCF s'est mis tout seul, à force d'attermoiements et de têtes à queue stratégiques, dans une position intenable. Certains communistes trouvent peut-être commode d'en faire grief à Mélenchon. Mais beaucoup d'autres ont adhéré à l'aventure de la FI ou soutiennent avec enthousiasme le candidat officiellement choisi par leur parti. Quant à la compétition qui se profile entre PCF et FI aux législatives, elle est malheureuse, mais elle relève d'une divergence stratégique de fond : la FI veut une campagne nationale derrière un label commun tandis que le PCF veut des arrangements locaux à géométrie variable. Aux dernières nouvelles, c'est la FI qui a fait quelques propositions de compromis... que le PCF a rejetées en bloc... pour l'instant. 

Pour quelqu'un qui a quitté le PCF il y a longtemps et qui est si prompt à traiter  le premier venu de "stalinien" (j'y ai eu droit plus qu'à mon tour), Dominique Vidal semble avoir conservé une certaine aptitude à épouser sans retenue les éléments de langage du Parti.

Ce qui ne l'empêche pas de relayer aussi les calomnies gauchistes sur JLM, la fin justifiant pour lui, dirait-on, les moyens. A propos de l'immigration, il persiste obstinément dans une erreur que je lui avais pourtant signalée, attribuant la citation sur "la Corrèze" et "le Zambèze" à Raymond Cartier alors qu'elle est de Jean Montalat (
http://www.lemonde.fr/livres/article/2009/11/26/petit-inventaire-des-citations-malmenees-de-paul-deslamand-et-yves-stalloni_1272329_3260.html), et omettant surtout de préciser que JLM prend précisément le contrepied du "cartiérisme", ne parlant nullement de placer la Corrèze "avant" le Zambèze, mais parlant au contraire d'éviter à chacun le déchirement de l'exil forcé. Pire : Vidal se rend coupable d'une odieuse falsification en prétendant que JLM aurait reproché aux travailleurs détachés de "voler le pain des Français". En réalité, Mélenchon avait parlé du "travailleur détaché" (qui peut très bien être lui-même français mais soumis à un régime de cotisation étranger) qui "vole son pain" aux "travailleurs qui se trouvent sur place" (qui peuvent très bien être eux-mêmes étrangers et soumis au régime de cotisation français). Aucune dimension xénophobe, donc, dans ce propos. JLM avait précisé ensuite qu'il fallait comprendre la phrase comme reflétant le sentiment avec des guillemets de celui qui perd son boulot. Il a encore récemment admis sur RMC qu'il n'aurait "jamais dû parler comme ça car le guillemet est une nuance, même orale, qui échappe au gauchiste moyen et au journaliste ordinaire". Les billets de Vidal me laissent penser qu'il peut se ranger dans les deux catégories, puisqu'il relaie à la fois les exagérations du NPA et les approximations paresseuses de la presse.

Il s'enfonce aussi en amalgamant l'attachement de JLM à la laïcité à des positions anti-musulmanes : on croitait lire là un brûlot du Parti des Indigènes de la République. Comme si la critique des prières de rue ou du voile devait être l'apanage de l'extrême-droite ! Que la tradition "laïcarde" de la gauche ne soit pas la sienne, c'est bien son droit, mais ce n'est pas une raison pour la rejeter dans les limbes du cryptofascisme. Ce n'est pas parce que MLP instrumentalise la laïcité (dont elle se fout éperdument et qu'elle n'a jamais défendue contre l'intégrisme chrétien) que la gauche devient lepéniste dès que "laïcarde". 

Sur l'Europe également, Vidal raconte absolument n'importe quoi. Il n'y a rien de commun entre la stratégie du plan A et du plan B défendue par JLM et le prétendu souverainisme du FN (qui dit tout et son contraire sur l'euro et l'UE). JLM ne s'est pas aligné sur le FN : il a pris acte des traités européens qu'il combat depuis 1996 et surtout des événements survenus en Grèce (avec la capitulation de Tsipras et le pillage du pays par la Troïka) qui devraient normalement conduire toute personne de gauche à vouloir ou bien changer l'Europe ou bien la quitter. Non, ce slogan n'a aucun parfum d'extrême-droite. Peut-être Vidal gagnerait-il à ce sujet à lire un peu plus souvent le journal auquel il a longtemps contribué : un certain Frédéric Lordon y écrit par exemple des choses fort intelligentes qui poussent plutôt d'ailleurs à être sceptique sur l'hypothèse du plan A. 

Sur la Syrie, je renvoie à la controverse que nous avions déjà eue, Vidal et moi, et à la lettre ouverte que je lui avais adressée : 
http://cut.the.crap.free.fr/?p=912. Lui qui se permet de traiter ses interlocuteurs de la FI de "trolls mélenchonistes", il lui est arrivé de troller avec insistance sur ma page Facebook pour y déverser insultes et contre-vérités, au point que plus d'un ami lecteur du Monde Diplo peinait à croire qu'il pût s'agir de ce même Dominique Vidal dont nous avions souvent lu les articles. J'ai par exemple montré sources à l'appui dans cette lettre ouverte que Vidal (comme d'autres) mentait en affirmant que JLM niait la dimension populaire de la révolte syrienne et en prétendant qu'il verrait dans la dictature syrienne une quelconque dimension anti-impérialiste et laïque. Il n'a d'ailleurs toujours aucune source à donner à l'appui de cette thèse farfelue. J'ai également montré qu'il inventait la vision chez JLM d'une quelconque continuité entre la Russie de Poutine et l'URSS. Lorsqu'il évoque la nécessité d'une entente franco-russe, JLM se situe dans le temps long et cite tout autant l'entente entre la IIIe République et le tsar qu'entre de Gaulle et Staline. Vidal ne fait que projeter sur JLM ses propres travers d'ancien membre d'un parti longtemps aveugle à toute critique de l'URSS. Il oublie que JLM, contrairement à lui, n'a jamais été membre du PCF.

Bien sûr, mis en difficulté par des arguments factuels sourcés, Vidal botte en touche en accusant ses contradicteurs d'être des fanatiques adeptes d'un "gourou" ou d'un "lider" (et pourquoi pas d'un "Führer", tant qu'on y est, hein ?). Diabolisation désormais classique : relire à ce sujet l'excellent article d'André Gunthert "Mélenchon malpoli Mélenchon nazi" (
https://blogs.mediapart.fr/andre-gunthert/blog/190513/melenchon-malpoli-melenchon-nazi). Avec même une pointe de mépris de classe contre ces partisans de Mélenchon décidément pas assez policés, employant un langage populaire parfois cru et dru, parfois excessif (ne le nions pas)... et donc forcément suspects de toutes les tares aux yeux du grand intellectuel de gauche drapé dans sa posture olympienne face au bas-peuple.

Vidal ment encore en affirmant que personne n'a répondu à sa question :
« Admettons que Mélenchon fasse 10-15 %. Et après ? Comment, exclu du second tour, fera-t-il barrage à la droite et à l’extrême droite ? ». Nous avons été plusieurs à le faire, pourtant, mais la réponse ne lui a sans doute pas plu. Il faut dire que la question est biaisée. Pourquoi devrions-nous admettre une telle hyptohèse ? Nous nous battons justement pour que cela se passe autrement. Contrairement à monsieur Vidal. Et si cette éventualité devait arriver, eh bien, nous continuerions à nous battre. La lutte ne s'arrête pas au premier tour de l'élection présidentielle. Il y a aussi les législatives, il y a aussi à mener la recomposition politique nécessaire à laquelle le PS, justement, fait obstacle, et avec lui tous les tenants d'une gauche zombie décomposée qui refuse obstinément d'admettre sa propre mort. Il y a surtout les luttes sociales à mener et la lutte contre l'hégémonie de l'extrême-droite. 

Quant à Vidal, critiqué pour n'avoir pas osé dire pour qui d'autre que Mélenchon il comptait voter pour faire obstacle à la droite et à l'extrême-droite, il se défend d'appeler à voter Hamon, et "rappelle qu’il y a d’autres candidats à gauche que Mélenchon et Hamon…" On est obligé dès lors de se pincer : Dominique Vidal envisagerait-il de voter pour Poutou ou Arthaud ? Le vote d'extrême-gauche est très respectable, mais enfin, soyons sérieux : le même Vidal qui n'accorde aucune chance à JLM de se qualifier pour le second tour sur la foi des sondages irait donc voter pour un candidat que les mêmes sondages donnent à des niveaux bien inférieurs à 5% ? Quelle folie est-ce là ? La gauche zombie n'est décidément plus à une contradiction près. Laissons-la à sa décomposition et continuons le combat.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.