Et si Jésus était arabe !

J’ai publié sur Mediapart un article intitulé: «Qui est responsable de la crucifixion de Jésus ?». J’ai recouru à une forme d’ironie qui n’a pas été bien comprise, et sur laquelle je bats ma coulpe. J’étais persuadé que la majorité des lecteurs de Mediapart savent que le Nouveau Testament n'est pas un ouvrage d'histoire, mais un livre totalement théologique. Je pensais que, si dans le système scolaire israélien «laïque» les élèves reçoivent un enseignement obligatoire de la Bible, la France était préservée de ce type d’endoctrinement.

J’ai publié sur Mediapart, il y a quelques jours, un bref article intitulé : « Qui est responsable de la crucifixion de Jésus ? » Les 280 commentaires et les nombreux courriers reçus en retour, m’ont confirmé que j’ai commis une grave erreur ! Ces commentaires, ne sont pas particulièrement agressifs (les articles que je publie en Israel, me valent souvent des réactions bien plus virulentes !). J’ai, toutefois recouru, dans l’article en question, à une forme d’ironie qui n’a pas été bien comprise, et sur laquelle je bats ma coulpe, et prie les lectrices et lecteurs de bien vouloir m’excuser.

J’étais persuadé que la grande majorité des lecteurs de Mediapart (à la différence, par exemple de ceux de La Croix), savent que le Nouveau Testament, tout comme les livres de l’Ancien Testament hébraïque, ne sont pas des ouvrages d’histoire, mais des livres totalement théologiques.

Je pensais que, si dans le système scolaire israélien « laïque » tous les élèves reçoivent un enseignement obligatoire de la Bible, depuis l’école élémentaire jusqu’au baccalauréat, en France, ils et elles sont préservé.e.s de ce type d’endoctrinement. Eh bien, non ! Un nombre non négligeable de commentaires adressés par les lecteurs de Mediapart m’a fait constater que ceux-ci ressemblent étonnamment aux israéliens : par delà leur laïcité, ils croient que les Evangiles constituent un témoignage crédible du passé.

 Dans l’article en question, j’ai rapporté une longue citation sur la crucifixion de Jésus afin de rappeler les origines de la forte haine irrationnelle envers les juifs, enracinée dans la mythologie du Nouveau Testament, et certainement pas pour montrer que Jean-Luc Mélenchon avait eu raison d’ajouter, hors de propos : « Je sais qui l’y a mis (sur la croix), paraît-il : ce sont ses propres compatriotes ». Cette affirmation a effectivement constitué le dogme chrétien pendant près de deux -mille ans. Il a fallu attendre l’an 1965 pour que le Vatican prononce la déclaration historique Nostra Aetate énonçant que les juifs ne sont pas responsables de la mort de Jésus Christ.

 Jean-Luc Mélenchon et de nombreux lecteurs de Mediapart semblent ne pas connaître cette importante déclaration destinée à faire régresser la judéophobie dans la civilisation européenne.

 Jésus Christ a-t-il existé ? La question revient à moult reprises dans les courriers que j’ai reçus. On ne dispose d’aucune certitude à ce sujet. Une telle figure a peut-être existé au début de l’ère chrétienne, mais comme pour Moïse ou le roi Salomon, le lien est ténu entre l’existence réelle et la représentation théologique imaginaire. 

 Moïse n’a pas ramené les fils d’Israel hors d’Egypte, et la Mer Rouge ne s’est pas ouverte devant lui. Salomon n’a pas régné sur un grand royaume ; il n’a pas, non plus, entretenu un dialogue nocturne avec Dieu, et il n’était pas le plus sage parmi tous les hommes. Jésus n’est pas né d’une mère vierge, et il ne semble pas qu’il ait ressuscité trois jours après sa mort sur la croix. Essayons d’imaginer quel aurait été l’état de son cadavre, au bout de trois jours sous la chaleur torride de la Judée/Palestine !

 Il est tout aussi étonnant de trouver dans le Nouveau Testament que Joseph, l’époux de Marie, mère de Jésus, est présenté, avec beaucoup d’honneur, comme le descendant direct du roi David, et non pas comme un simple habitant de la ville de Nazareth en Galilée (faut-il y voir un snobisme des origines ?). Si l’on considère qu’environ un siècle avant la naissance supposée du Christ, la Galilée avait été conquise par Aristobule 1er, roi de Judée, lequel avait converti de force à la religion de Moïse les Nabatéens arabes résidant en Galilée, Jésus est vraisemblablement d’origine arabe. Les chrétiens n’ont pas à s’en émouvoir, pas plus que les juifs, qui doivent se familiariser avec le fait qu’Hérode, fondateur du grand temple monothéiste de Jérusalem (ainsi que le Mur des Lamentations) était à moitié arabe. J’ai fait état de cette hypothèse dans mon livre : Une race imaginaire.

 Mais revenons-en à Jean-Luc Mélenchon ! Le fait d’avoir critiqué le dirigeant de La France Insoumise, en même temps que Meyer Habib, a irrité plus d’un lecteur. Petite confession : j’ai voté pour Mélenchon lors des présidentielles de 2012, après son très beau discours prononcé à Marseille, mais depuis qu’il a créé La France Insoumise, ses faits et gestes, et ses prises de position m’ont de plus en plus éloigné de lui : ne brandir que le drapeau tricolore dans les assemblées et les manifestations, entonner exclusivement La Marseillaise, et bannir L’Internationale, cette magnifique chanson française, m’a fortement déplu !

 Je n’aimerais pas que soient créés des mouvements nommés : L’Allemagne Insoumise, La Grande-Bretagne Insoumise, et bien évidemment pas non plus : Israel Insoumis ! (J'acceptera volontairementun mouvement nommé La Palestine insoumise). En critiquant constamment le sionisme à cause de sa teneur raciste (le sionisme est né comme réaction en miroir à l’antisémitisme), je le fais sur une base internationaliste, mais quand Jean-Luc Mélenchon s’en prend au CRIF, le 17 décembre 2017, il le fait sur une base « patriotique » : « Ici, c’est la Seine, ce n’est pas le Jourdain ».

 Vieillissant et observant ce qui se passe autour de moi, je m’identifie avec mon ami Tzvetan Todorov, qui s’interroge et répond : « Quel est le défaut du patriotisme ? C’est que, en préférant une partie de l’humanité au reste, le citoyen transgresse le principe fondamental de la morale, celui de l’universalité ; sans le dire ouvertement, il admet que les hommes ne sont pas égaux ».

 Le mot « compatriote » n’existe pas dans le Nouveau Testament. D’origine latine, il n’est, semble-t’il, entré en usage qu’à partir du 17ème siècle. Jean-Luc Mélenchon a vraisemblablement choisi de l’utiliser, pour éviter de dire : « les juifs ». Il me reste à espérer que, malgré leurs postions scandaleuses, Jean-Luc Mélenchon considère les partisans du CRIF comme ses « propres compatriotes », et ce pour une raison bien simple : je préfèrerais qu’une relation ambiguë envers les Français juifs, n’incite pas ceux-ci à émigrer en Israel.

Shlomo Sand

(Traduit de l’hébreu par Michel Bilis).

 

 

 

 

 

 

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