Quel musée pour Vichy ?

Que cela plaise ou non, quand dans une phrase les mots «histoire» et «Vichy» sont associés, c'est aux années 1940-1944 qu'on pense d'abord. Ces quatre années maudites, le maire de la cité thermale entend aujourd'hui les traiter à sa façon, dans un musée de dimension locale dont lui seul aurait les clés. Ce projet me paraît néfaste, j'explique ici pourquoi.

Les trois textes que je rassemble ici ont été d’abord publiés les 13 et 15 juillet 2020 sur le réseau social Twitter (ici, et ), au fil d’une discussion provoquée par un tweet publié le 11 juillet par le maire de Vichy, c'est-à-dire le lendemain du 80e anniversaire du vote du 10 juillet 1940. Certaines des prises de position que j’évoque ici sont rassemblées dans un autre billet (« Vichy: la Ville face au “Régime” »). J'ai résumé ma position dans ce thread, également inséré plus bas dans ce billet.

Dans le 114e numéro du bulletin municipal, page 7 : «Même les quatre ans de Vichy capitale seront présents.» Dans le 114e numéro du bulletin municipal, page 7 : «Même les quatre ans de Vichy capitale seront présents.»

Un triple constat

Le débat « sémantique » (autour de l’expression « régime de Vichy ») fait écran de fumée : il bloque la réflexion et le débat.

Mentions et plaques : quand on marche aujourd’hui dans les rues de Vichy, il n’est pas possible de comprendre ce qu’il s’est passé dans la ville entre 1940 et 1944.

Il existe à ce jour deux plaques commémoratives : en hommage aux 80 parlementaires du 10 juillet 1940, sur le parvis Simone-Veil (devant l’Opéra) ; face à l’hôtel du Parc, sous la galerie du parc des Sources (voir aussi la plaque-stèle à l’arrière du monument aux morts, square du Général-Leclerc). Ces deux plaques ont bien sûr le mérite d’exister, mais elles ne sont pas non plus sans soulever des questions (cf. le thread ci-dessous).

A ma connaissance, aucune mention ou plaque n’a par ailleurs été apposée sur les bâtiments ayant accueilli entre 1940 et 1944 les principaux lieux de pouvoir de l’Etat français, ainsi que du régime nazi. De telles mentions ou plaques pourraient venir rappeler, de façon neutre et « factuelle », la fonction qu’ont eue alors ces bâtiments. Ceux-ci sont connus : la plupart constituent des “étapes” de la visite « Vichy, capitale de l’Etat français » organisée par l’office du tourisme (Vichy Destinations).

© Simon Rötig

Un musée ? Le maire de Vichy a le projet de créer « à l’horizon 2026 [et] dans le cadre de la candidature UNESCO », un « musée sur les 2000 ans de l’histoire de Vichy » (visiblement sur le modèle de l’exposition présentée l’été dernier au Palais des Congrès-Opéra, « Vichy, 2000 ans d’histoire - Il était une fois la reine des Villes d’eaux »): « Même les quatre ans de Vichy capitale seront présents. Il n’est pas question de cacher cette époque-là », précise le maire dans le bulletin municipal (C’est à Vichy, n°114, juillet 2020, p. 7). Il est aussi arrivé au maire de Vichy de parler d’un « grand centre d’interprétation historique » (3.12.19) ou encore d’un « vaste espace muséographique doté d’un centre de recherche pour raconter les 2000 ans de notre histoire prestigieuse » (La Montagne, 1.07.2020).

Ce projet s’inscrit toujours, à ma connaissance, dans le programme « La Région fière de son histoire », lancé le 30.10.2017 par le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez. (Un bilan provisoire de la politique mémorielle du maire de Vichy est par ailleurs disponible ici.)

« Un quart de la surface totale » du futur musée serait consacré à la période de l’Etat français (Le JDD, 5.07.2020). Aucune communication n’a été faite sur l’équipe chargée de mener à bien ce projet (est-elle issue de la seule municipalité de Vichy, là encore sur le modèle de l’exposition de l’été 2019 ?). On sait seulement que les historien.ne.s Audrey Mallet (Vichy contre Vichy, éd. Belin, 2019), Michel Promerat (président du CIERV, à Vichy) ou Henry Rousso n’y ont, à ce jour, pas été associé.e.s (Le JDD, 5.07.2020) et qu’Audrey Mallet (qui n’est j’imagine pas la seule à tenir cette position parmi la communauté des historien.ne.s) plaide pour « un lieu spécifique consacré à la période » de l’Etat français (La Croix, 3.07.2020). 

L’appli élaborée par l’historienne Audrey Mallet est à ce jour le seul moyen de découvrir la période juillet 1940-août 1944 à Vichy. L’appli élaborée par l’historienne Audrey Mallet est à ce jour le seul moyen de découvrir la période juillet 1940-août 1944 à Vichy.

Deux projets muséaux distincts

Un projet de dimension locale sur l’histoire de la Ville :

La volonté du maire est de mettre en lumière, dans le cadre de la candidature à l’UNESCO, les différentes facettes de l’histoire de la Ville de Vichy : thermalisme, eau minérale, savoir-faire hôtelier, public international, histoire sportive, etc., et d’y intégrer les années 1940-1944.

Pour rappel, l'histoire de la ville est récente. Vichy était encore un gros village en 1850 (787 habitants en 1812, 6 000 en 1873). Elle compte aujourd’hui 25 000 habitants. Son passé de « reine des villes d’eaux » (avec un pic d’affluence et de notoriété dans les années 1930) fait la singularité de cette petite ville de province, qui est sous-préfecture du département de l’Allier depuis le 28 août 1941.

Depuis une dizaine d’années, j’ai constaté un regain d’intérêt pour l’histoire de la ville. Je me souviens par exemple que, lorsque Fabienne Pouradier-Duteil a publié à l’automne 2007 Villas de la Belle Epoque, l’exemple de Vichy (éd. Bleu autour), son livre était alors l’un des rares (avec celui de Pascal Chambriard) à la documenter.

Un musée national spécifiquement consacré aux années 1940-44 :

Un tel projet, imaginé avec des historien-ne-s spécialistes de la période et des questions mémorielles (de nombreuses réussites existent à travers le monde), aurait de multiples vertus pour la Ville :

• Personne ne pourrait plus dire que Vichy n’affronte pas, ou tourne toujours le dos, ou n’assume pas son passé, comme c’est encore (de façon justifiée) le cas ; et les indignations du maire, pour certaines justifiées elles aussi, porteraient tout autrement (cf. Serge Klarsfeld, cité dans le JDD).

• Vichy y gagnerait une image d’ouverture et d’exigence intellectuelle, voire une réputation universitaire, qui ne correspondent pas à la première image qu’on se fait d’elle aujourd’hui ; la période 1940-45 fait actuellement l’objet de vifs débats et de travaux novateurs et stimulants : Vichy, qui accueille régulièrement depuis plusieurs années des historien-ne-s de haut niveau (via le CIERV), pourrait être l’un des lieux principaux où ces débats s’incarneraient.

• Un projet ambitieux d’envergure nationale, voire internationale, est le seul capable de faire venir, de loin et spécifiquement pour lui, du monde à Vichy. Un tel projet permettrait à la Ville de s’ouvrir à de nouvelles formes de tourisme, alors que le musée, tel qu’actuellement imaginé, ne permettrait selon moi que d’étoffer à la marge l’offre culturelle existante.

• Dans sa tribune du 1er juillet, le maire de Vichy a visiblement (aussi) demandé à l’Etat qu’il subventionne le projet muséographique qu’il a en tête (« Je demande solennellement à l’Etat de nous accompagner dans cette démarche »). Il me semble qu’il est plus probable que l’Etat s’engage dans un projet de dimension nationale que dans un projet de dimension locale.

En résumé: «Inculture historique + volonté de contrôle + instrumentalisations => la recherche de la "vérité historique" ne peut être le cœur du projet en cours.» © Simon Rötig

Les failles du musée projeté

Manque d'ambition et périls imminents :

• Un projet municipal (ou de dimension locale) sans comité scientifique composé d’historien-ne-s (et d’universitaires issu-e-s d’autres disciplines des sciences humaines) spécialistes de la période 1940-1945 et des questions mémorielles prend le risque de décevoir les (fortes) attentes d’un public avide de connaissances et de travaux de haut niveau sur ladite période.

• Un musée de réputation internationale à Vichy imposerait le respect. Avec un musée municipal, la Ville prend le risque de (continuer de) passer pour une sous-préfecture lambda.

• Si la Ville de Vichy est la responsable unique d’un tel musée, dont l’objectif est de mettre en valeur « 2000 ans d’une histoire prestigieuse » (Frédéric Aguilera, 1.07.2020), elle sera forcément suspectée, à tort ou à raison, d’instrumentaliser l’histoire et/ou de la présenter dans un sens qui lui paraît plus “favorable” ou “acceptable”. (Dans le même ordre d’idée, célébrer Napoléon III, apôtre du pouvoir personnel et assassin d’une République, jusque sur le parvis de l’Opéra de Vichy où les pleins pouvoirs ont été votés à un dictateur et une autre République assassinée, c’est clairement jouer avec le feu.)

• Si une erreur (dans l’appréciation de tel fait passé, dans la présentation de tel document, etc.) est commise au sein d’un musée dont la Ville de Vichy est l’unique responsable, l’effet boomerang risque d’être terrible pour son image ― et on obtiendrait alors l’exact inverse du résultat recherché.

Quelle place pour les années noires dans l'histoire de la ville ?

• La période 1940-1944 est extraordinaire dans l’histoire contemporaine de la France. Si elle l’est pour la France, elle l’est aussi particulièrement pour la Ville de Vichy. Dès lors, « traiter » ces « années noires » dans le même espace que des sujets plus classiques, et souvent heureusement beaucoup moins graves, me paraît logiquement très compliqué.

Comment concevoir en effet une transition “scientifiquement acceptable” entre la salle « Histoire du thermalisme » et une exposition temporaire qui s’intitulerait « La politique antisémite de l’Etat français » ? Comment évoquer, à quelques dizaines de mètres seulement l’un de l’autre, l’architecte vichyssois Antoine Percilly et le chef du gouvernement Pierre Laval ? Comment présenter dans le même espace l’assassinat de Jean Zay à la carrière des Malavaux et les Enfantines de Valery Larbaud ?

Pour moi, cette “cohabitation” n’est tout simplement pas possible, en tout cas pas durablement ― et l’exposition de l’été 2019, qui a suscité d’autant plus d’intérêt qu’une exposition comparable n’avait à ma connaissance jamais été organisée à Vichy, ne peut pas constituer un « modèle » pour un projet muséal pérenne, qui plus est décisif pour l’image de la Ville.

• Les années 1940-44 font bien sûr partie intégrante de l’histoire de la ville de Vichy. Ces quatre années doivent-elles pour autant faire l’objet d’une section, parmi d’autres sections, dans le musée historique de la Ville ? Réserver un lieu spécifique à l’histoire de la Collaboration ne permettrait-il pas justement de souligner que, si l’Etat français (son gouvernement, ses ministères, ses organisations de propagande, etc.) s’est installé à Vichy, la Ville et sa population ne sont pour rien dans ce choix d’implantation ? Un tel lieu spécifique ne pourrait-il pas justement contribuer, et ce d’une façon décisive, à l’objectif affiché par le maire ― et, je pense, partagé par tou-te-s : mettre fin à la confusion entre Vichy (la ville) et « Vichy » (le régime de l’Etat français) ?

Aux dernières nouvelles (octobre 2020). © Simon Rötig

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