Vichy: la Ville face au «Régime»

Je rassemble ici divers textes ou déclarations relatives à la façon dont la Ville de Vichy fait face au «Régime» qui a bien malgré elle reçu son nom.

Un été 2020

Une histoire d’illuminations. Pendant l’été 2020, la longue façade du Palais des Congrès-Opéra (c’est-à-dire de l’ancien Grand Casino de Vichy et du théâtre Art nouveau qu’on lui a accolé en 1903) s’est trouvée chaque soir illuminée, dans le cadre des « Lumières sur le Bourbonnais » qui visent à faire de l’Allier « le premier département de France à proposer un parcours de sites faisant l’objet d’un mapping vidéo sur la saison estivale [sic] ».

Expert ès «bullshit». © 28 minutes - ARTE

Le programme en question est surtout la déclinaison locale du programme « La Région des Lumières » initié par Laurent Wauquiez, qui a dupliqué en Auvergne-Rhône-Alpes (et d’abord dans les villes “amies” de Tournon-sur-Rhône, Aubenas, Saint-Flour, Romans-sur-Isère, Riom et Châtel-Guyon) un concept inauguré en 2016 dans son fief altiligérien : « Le Puy de Lumière » (avec toujours le même prestataire, y compris dans l’Allier depuis l’été 2019). Normalien (Ulm) et major de l’agrégation d’histoire 1997 ― ses brillantes études ne l’ont bizarrement pas immunisé contre les visions d’Eric Zemmour ―, le disciple de M. Buisson avait aussi lancé en 2017 l’opération « La Région fière de son histoire » (lire au bas de ce billet).

Les années 40-44 sont censées être évoquées entre 13' & 15'. © Vichy Destinations

Censé raconter l’histoire ― toute l’histoire ― de la ville, le spectacle vichyssois de l’été 2020 (voir ci-dessus), long de 20 minutes, consacre un tableau de 2 minutes à la période 1940-1944. Intitulé « Assemblée nationale » sur le site officiel de la manifestation, il se décompose ainsi :

  • Un défilé militaire (25’) ;
  • Des “unes” de journaux du printemps 1940 (20’) ;
  • Les noms des 80 parlementaires ayant voté «Non» le 10 juillet 1940 (30’) ;
  • Un intermède (30’) ;
  • D’énormes «NON» (15’).

Il s’avère donc que, contrairement à ce qu’affirment les organisateurs ou ce twitto qui a capturé le passage en question, la période de « l’Etat français » n’est à aucun moment évoquée dans le spectacle :

  • Le défilé militaire et les “unes” de journaux signalent l’invasion allemande et le début de l’Occupation, deux événements qui ne sont d'ailleurs pas propres à l’histoire de la Ville de Vichy... et peut-être pas même véridiques : les troupes nazies ont-elles seulement défilé dans la station thermale à la fin du printemps ou au début de l'été 40 ?
  • Les noms des 80 parlementaires (dont les Bourbonnais Dormoy, Jardon et Thivrier) et leur « Non » évoquent le vote du 10 juillet 1940, lequel a certes provoqué l’avènement du « Régime de Vichy », mais n’en fait pas à proprement parler partie ;
  • Le spectacle passe ensuite sans transition du 10 juillet 40 à la Libération : reprennent alors les festivités, pétillantes et parieuses, et revient le charleston déjà entendu dans le tableau mêlant Belle Epoque et avant-guerre, qui fait d’autant plus apparaître les quatre années sombres comme une parenthèse (une bulle ?) vite refermée...

Vichy est la ville où l’on a dit «non», si l’on en croit le spectacle présenté par MM. Aguilera, Riboulet et Wauquiez. © SR Vichy est la ville où l’on a dit «non», si l’on en croit le spectacle présenté par MM. Aguilera, Riboulet et Wauquiez. © SR

Dans la foulée de la projection inaugurale du 17 juillet, j’ai réagi “à chaud” ici, et : je ne pense pas avoir été excessif en affirmant qu’avec ce « mapping », la Ville ― à travers son maire, également 1er vice-président du Conseil départemental et fidèle soutien du président de région Laurent Wauquiez ― a pour le moins confirmé ses difficultés à faire face à cette période de son passé, et maintenu son choix historique de faire du 10 juillet 40 un « jour de gloire » et des 80 parlementaires les « premiers résistants » à Pétain.

L’expression «Régime de Vichy», encore et toujours. Lors de son discours du 10 juillet 2020 (lire ci-dessous), le maire a dit encore une fois, dans la droite ligne de ses prédécesseurs depuis le 20 novembre 1944 (lire tout en bas de ce billet), qu’il n’apprécie pas l’expression « Régime de Vichy ». Et il a jugé utile de le répéter les 16 (ici et ), 22, 27 (tweet depuis lors épinglé), 29 (ici et ) et 31 juillet. Avec quel objectif véritable ? Et pour quel résultat ?

© PierreLaurent Mazars

Dans un billet paru le 18 juillet sur le blog « Communistes à Vichy », on peut notamment lire : « Je me demande si, dans un futur musée, intégrer l’Etat Français comme une étape, un épisode dans l’histoire de la ville de Vichy n’est pas une mauvaise idée, si ce n'est pas le risque de dire le contraire de ce que l’on voulait dire. L’Etat Français a sans doute sa place dans un musée national, mais dans l'histoire de France, pas à l’intérieur de l’histoire de la ville de Vichy… et pas obligatoirement à Vichy ! »

Dans la vaste enquête parue le 5 juillet dans Le Journal du Dimanche (un aperçu de la version papier est disponible ici, la version numérique, accessible aux seul-e-s abonné-e-s, est ), Frédéric Aguilera avait aussi fait ces déclarations : « On multiplie les signaux historiques, mais la ville entière a été occupée, je ne peux quand même pas mettre des plaques tous les deux mètres. Ni devenir une vitrine d’une époque que la France a tant de mal à assumer. C’est un peu facile de faire le procès de la ville. Ce n’est pas Vichy, c’est la France entière qui est dans le déni. Dire “le régime de Vichy” au lieu de “l’Etat français” arrange les gens. Il faut dire les choses clairement : notre pays a envoyé des dizaines de milliers de Juifs à la mort. Notre ville n’a pas à porter le fardeau que le président de la République refuse de porter. »


«Commémoration du vote des 80 Parlementaires», discours de Frédéric Aguilera (10.07.2020)

Extraits : « Il aura fallu attendre le 16 juillet 1995, soit plus d’un demi-siècle, pour que les plus hautes autorités françaises reconnaissent officiellement la responsabilité pleine et entière de l’État. C’est Jacques Chirac qui, le premier, dira haut et fort ce qu’aucun président n’avait osé dire avant lui. [...] Il était plus commode pour tout le monde d’isoler cette période sombre de notre histoire, y compris sur le plan géographique, en la réduisant à une ville. [...] Que pèsent 25.000 Vichyssois présumés coupables, face à 60 millions de Français exonérés d’office ? Vichy est la victime expiatoire parfaite. »

Le verbatim et les images du discours prononcé ce 10 juillet 2020 par le maire de Vichy ne sont pas disponibles. Mais il a fait une déclaration à France 3 Auvergne-Rhône-Alpes à l'issue de la cérémonie. © France 3 Auvergne-Rhône-Alpes

« Nous allons encourager et soutenir la recherche sur le rôle de l’Etat français entre 1940 et 1944. Mais nous refusons d’incarner seuls, une fois encore, le travail de mémoire pour le compte de la Nation. Nous avons besoin que les plus hautes autorités de notre pays s’emparent de ce sujet, s’investissent et nous accompagnent. »

Devant le président Gérard Larcher, il a lancé « un appel solennel » : « Je vous demande de nous aider à faire comprendre à l’État qu’il doit enfin se mettre à la hauteur de ces 80 courageux parlementaires […] La France peut compter sur Vichy, Vichy aimerait pouvoir compter sur la France. »

« L’histoire est l’histoire. Et le gouvernement de 40-44 était à Vichy, la ville ne doit pas être dans le déni, elle doit accepter cette part d’histoire sombre. Mais mon problème, c’est que la France, elle, est dans le déni. »

Déclaration à l’issue de la cérémonie : « Si on donne le sentiment que notre république est infaillible, et qu’à chaque fois qu’elle a failli dans l’histoire, ce n’était pas la République, ce n’était pas la France, on se trompe. Donc ce qui me dérange le plus dans les expressions utilisées et dans le fait de dire “c’était Vichy, ce n’était pas la France”, c’est le fait qu’on fait une entrave au devoir de mémoire, et que c’est extrêmement dangereux. »

© Simon Rötig

Précisions : A ma connaissance, le discours prononcé le 10 juillet 2020 sur la scène de l’Opéra de Vichy par le maire de la Ville n’a pas été filmé et son verbatim n’est pas non plus disponible. Les extraits retranscrits ci-dessus sont issus des articles publiés le soir même par La Montagne (le titre de l’édition numérique, « Pour en finir avec les amalgames Vichy/Pétain », constitue d’ailleurs une prise de position selon moi tout à fait déplacée dans un tel cadre, et de surcroît très contestable du point de vue de l’éthique journalistique) et par France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, puis par La Semaine de l'Allier (le 16.07.2020). La déclaration de M. Aguilera à l’issue de la cérémonie est issue de l’entretien qu’il a accordé à la même équipe de France 3 (visionner le sujet reproduit plus haut). J’ai réagi “à chaud” ici et . L’article « Cérémonie d’hommage aux 80 parlementaires du 10 juillet 1940 » (5 p.), publié le 4 juillet par Michel Promerat, président du CIERV, peut être téléchargé ici ; j'en ai proposé une lecture sous la forme d'un "thread"


Le maire (LR) de Vichy, Frédéric Aguilera, en mode Actors Studio. © La Semaine de l’Allier, 11.04.2019 Le maire (LR) de Vichy, Frédéric Aguilera, en mode Actors Studio. © La Semaine de l’Allier, 11.04.2019

«80 ans après, stop au déni français», tribune du maire de Vichy, Frédéric Aguilera (1.07.2020)

Extraits : « L’Etat n’a pas hésité à sacrifier la ville qui l’avait accueilli […] Vichy était une proie facile : [elle] possédait – dans l’esprit des gouvernants – les atouts suffisants pour incarner la culpabilité de tout un peuple [sic]. Pour sauver les apparences et refonder la nation, la IVème République a écrit un récit historique dédouanant l’Etat. Notre cité thermale est donc devenue la victime expiatoire d’une France vivant dans le déni autour d’un postulat simple : “C’était à Vichy, donc ce n’était pas la France.” […]

Le déni persiste. Le nom de Vichy reste associé à la honte française. Depuis plus de 40 ans, pas un seul Président en exercice n’a visité Vichy. Aucun Président de la Vème République dans le cadre d’une visite mémorielle. Cette indifférence traduit un vrai mépris à l’égard d’une population chargée d’endosser seule le fardeau d’une histoire nationale. Il est grand temps que cela cesse. Grand temps que la France regarde son histoire en face et remplisse son devoir de mémoire sur la période 1940-1945. A cet égard, l’affirmation claire et systématique de la responsabilité de “l’Etat Français et de son gouvernement” et non du “Régime de Vichy” serait une avancée bienvenue. A Vichy, nous n’avons pas peur de mener le combat du devoir de mémoire.

affiche-exposition-vichy

Dans le cadre de notre candidature transnationale pour une inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO, nous allons créer un vaste espace muséographique doté d’un centre de recherche pour raconter les 2000 ans de notre histoire prestigieuse. La période de l’occupation y occupera une place prépondérante. Le rôle exact joué par les autorités françaises y sera expliqué. Nous prendrons donc notre part. A l’Etat, maintenant, de prendre la sienne. Car il est inenvisageable que nous portions seuls cette mission pour le compte de la nation. Je demande solennellement à l’Etat de nous accompagner dans cette démarche, et de reconnaître enfin le statut de victime de notre ville injustement marquée au fer rouge depuis 80 ans. »

Précisions : La tribune complète est disponible ici (accès aux abonnés de La Montagne). Je n’ai pu m’empêcher de gazouiller ma réaction “à chaud” ici et , ainsi que et , puis ici et quelques jours plus tard. Dans l’entretien que le maire de Vichy a donné, le même jour que sa tribune, au même journal (La Montagne, édition de Vichy, groupe Centre France), il a considéré qu’entre 1940 et 1944, et depuis 80 ans, « Vichy et les Vichyssois ont été et restent des victimes ».

Modeste tentative de déconstruction. © SimonRotig


«Courrier à Virginie Bloch-Lainé (Libération)», par Frédéric Aguilera (3.12.2019)

Extraits : « Vous vous inscrivez […] dans une longue tradition nationale, visant à exonérer la France de ses responsabilités en circonscrivant la Collaboration et sa politique mortifère à cette seule petite ville du centre de la France. […] Avec un minimum de recherches, vous auriez appris que la Ville de Vichy n’a aucune difficulté à assumer son passé. […] Vous auriez aussi découvert que, durant l’été 2019, nous avons créé au Palais des Congrès-Opéra une exposition intitulée “Il était une fois la Reine des Villes d’eaux” destinée à raconter l’histoire de Vichy — toute l’histoire de Vichy. Sept temps chronologiques avaient été définis, parmi lesquels “Vichy, capitale de l’Etat français”. Plus de 30 000 visiteurs ont apprécié la richesse d’une histoire bimillénaire au développement de laquelle, que cela vous plaise ou non, Napoléon III a largement contribué. Vous auriez appris que nous travaillons actuellement à la création d’un grand centre d’interprétation historique qui, d’ici 5 ans, constituera tout à la fois une forme de “musée” et de centre de recherche permettant de mieux comprendre une histoire beaucoup plus complexe que les raccourcis paresseux ne le laissent croire. Une histoire née à l’époque romaine et qui s’écrit encore aujourd’hui. »

Précisions : La version complète du courrier du maire de Vichy peut être lue ci-dessous. Elle était une réponse à l’article « Vichy, régime allégé » publié le 29.11.2019 par Virginie Bloch-Lainé dans Libération (pages « Voyages », photos Pascal Aymar).

Frédéric Aguilera en mode épistolier indigné (again). © Aguilera_Fred


«Commémoration du vote des 80 Parlementaires», discours de Frédéric Aguilera (10.07.2019)

Extrait : « A Vichy, plus que dans toute autre ville de France, nous supportons, 79 ans après, la stigmatisation, l’amalgame et le poids pesant de toute la honte française. Une population d’autant plus injustement pointée du doigt que son histoire s’est construite à travers l’ouverture sur le monde, la curiosité et la bienveillance à l’égard des étrangers, à l’image de son patrimoine architectural.

En réalité, Vichy est victime d’un mal récurrent qui touche toute notre Nation : le déni français. Ce déni français, c’est notre réticence collective à regarder notre passé droit dans les yeux. Notre refus d’assumer les pages les plus sombres de notre roman national. Notre incapacité à nommer la réalité. Ce déni français s’exprime à travers la confusion verbale systématique entre le nom de notre Ville et le régime politique de l’Etat français. »

Frédéric Aguilera, en mode pas assuré, 79 ans après le 10 juillet 1940. © VilleDeVichy

Précisions : Le texte complet du discours est disponible ici. Le discours lu par M. le maire sur la scène de l'Opéra de Vichy peut être vu ici (1ère partie) et ci-dessus (2e partie). Il est à noter que, le même jour et au même endroit, l’historien Olivier Wievorka a donné, à l’invitation du Centre international d'études et de recherche de Vichy sur l'histoire de la France de 1939 à 1945 (Cierv), une conférence intitulée : « Les 80, une opposition parlementaire à Pétain ? »


«L’expression “Régime de Vichy”», par l’historien Michel Promerat (11.04.2019)

Sa déclaration : « L’expression “Régime de Vichy” ou le raccourci “Vichy” sont malheureux, regrettables et nuisibles à l’image de la ville. Mais depuis près de 80 ans, depuis une proclamation du Conseil municipal de Vichy de novembre 1944, des protestations, des manifestes, des courriers, des discours n’ont cessé de demander que ces expressions ne soient plus utilisées. Résultat : l’expression est toujours utilisée. Il faut donc cesser de dépenser inutilement une énergie considérable dans ce combat. Il faut changer de stratégie, et faire en sorte que cet épisode funeste pour la ville soit pleinement reconnu comme faisant partie de son histoire. »

Précisions : Michel Promerat est président du Cierv. Il a fait la déclaration ci-dessus dans les colonnes de La Semaine de l’Allier, et « à titre personnel ». La proclamation de novembre 1944 à laquelle M. Promerat fait référence est bien connue des utilisateurs vichyssois du réseau social Twitter depuis le début de l’année 2020 et la mise sur orbite de @BotVichy ; on peut notamment la lire ici et .

Michel Promerat, inspecteur d’académie honoraire, agrégé d’histoire : «Quatre-vingts ans après, l’assimilation entre la ville de Vichy et le gouvernement [de l’Etat français] n’est peut-être plus tout à fait d’actualité.» © La Montagne / Groupe Centre France, 14.11.2016


Parution de Vichy contre Vichy, une capitale sans mémoire, d’Audrey Mallet (janvier 2019)

Livre paru en janvier 2019 dans la collection "Contemporaines" des éditions Belin. Livre paru en janvier 2019 dans la collection "Contemporaines" des éditions Belin.

Extrait de « La Marche de l’histoire » du 13.06.2019: « Une visite à Oradour-sur-Glane, quand j’avais environ 14 ans, a déclenché [chez moi] un intérêt pour la Seconde Guerre mondiale en général et pour Vichy en particulier. A Oradour, je pouvais voir l’histoire dans les ruines et je pouvais la comprendre dans le musée, alors qu’à Vichy, qui était ma ville, je ne pouvais ni la voir, ni la comprendre. Comparer Oradour et Vichy n’aurait bien sûr aucun sens, mais je me suis demandé pourquoi il y avait une différence aussi flagrante : pourquoi, dans un endroit, je pouvais voir et comprendre l’histoire, et pourquoi, chez moi, je ne pouvais pas. […] Vichy est une exception mémorielle depuis les années 1980. La mémoire de la guerre est partout, sauf à Vichy, où le régime du même nom est né. »

Précisions : Le 7 février 2019, Audrey Mallet est venue présenter à Vichy, dans la salle des fêtes (qui fait face à l’hôtel de ville et qui était ce samedi-là pleine à craquer), son livre paru aux éditions Belin. Et, le 13 juin suivant, elle était donc au micro de l’historien et journaliste de France Inter Jean Lebrun, qui se trouve être un bon connaisseur de Vichy et de son histoire.


«Wauquiez et “l’âge d’or” de Vichy», article de Lucie Delaporte (9.11.2017)

auvergne-wauquiez-2017

Extrait : « Féru d’histoire, Laurent Wauquiez a lancé le 30 octobre une opération de communication en Auvergne-Rhône-Alpes intitulée "La région fière de son histoire". […] Le candidat à la présidence de LR a voulu proposer à ses administrés de sélectionner 12 sites emblématiques de l’histoire de la région, parmi une cinquantaine proposés. Certains n’ont donc pas manqué de s’étrangler en découvrant la manière dont la ville de Vichy était présentée : "Situé au bord de la rivière Allier, Vichy est connu dès l’Antiquité pour la qualité de ses sources minérales. […] Aux XIXe et XXe siècles, la ville connaît un véritable âge d’or et accueille jusqu’à 110 000 curistes par an dans les années 1930." […]

Le maire LR de Vichy, Frédéric Aguilera, s’insurge face à la polémique [déclenchée par ladite présentation] : “C’est outrageant que vous me posiez même la question ! s’emporte-t-il. Heureusement que la région n’a pas mentionné le gouvernement de Pétain, nous aurions refusé de participer à ce projet.” L’élu, qui précise que sa ville est candidate pour figurer au patrimoine mondial de l’UNESCO des villes d’eaux, trouve parfaitement à propos le soutien de la région. “Le thermalisme est notre histoire. Nous avons un patrimoine extrêmement riche : est-ce que vous parlez du régime de Berlin pour parler du nazisme ?” s’agace-t-il. Le maire rappelle qu’il a d’ailleurs soutenu la proposition de loi déposée en 2003 pour “pour interdire l’expression ‘régime de Vichy’ dans les livres d’histoire”. »

Précision : L'article est disponible ici (accès abonnés Mediapart).


L’entrevue Pétain-Laval de mars 1942, dans la forêt de Randan (à une dizaine de kilomètres de Vichy), vue par Jean Marbœuf et Jacques Kirsner. © Tamasa Production L’entrevue Pétain-Laval de mars 1942, dans la forêt de Randan (à une dizaine de kilomètres de Vichy), vue par Jean Marbœuf et Jacques Kirsner. © Tamasa Production

«Ah ! Monsieur le Maréchal…», Jacques Kirsner (décembre 2004)

Extrait : « Malgré travaux d’embellissements, ravalement de façades, installation d’un nouveau mobilier urbain, malgré tout et son contraire, Vichy sue la mauvaise conscience historique. […] Ses 32 000 habitants, la ville elle-même, furent les premières victimes de la collaboration. Mais jamais Vichy n’a assumé cette situation, réclamé des dommages de guerre, d’honneur. Au contraire. La patrie de Valery Larbaud a choisi de brouiller les cartes, l’amnésie, l’oubli. Pour être plus précis, Vichy a décidé de collaborer honteusement avec son passé honteux. Y penser parfois, n’en parler jamais.

Pour l’opinion française et internationale, Vichy, c’est une époque, une politique, une injure. Il fallait assumer, tout flécher, tout montrer, éclairer l’obscurantisme, exhiber les blessures du pétainisme comme flétrissures d’une infamie imposée, subie. Au contraire, les édiles ont choisi de parler d’autre chose : co-mmu-ni-quer ! Thermalisme et opéra, séminaire et lifting, région et thalasso, dadas et nostalgie Napoléon III — bref, la modernité.

Mais l’histoire est impitoyable. Indocile, elle se rebelle, elle étudie, révèle, désigne, rappelle. La mémoire est une saloperie qui vous poursuit. C’est à Vichy évidemment, et nulle part ailleurs, qu’un institut d’études universitaires sur/de la collaboration aurait dû s’implanter, en liaison avec les chercheurs et les historiens du monde entier. C’est là qu’il aurait fallu créer un musée de l’ignoble Etat français, de sorte que tous les citoyens, à commencer par les plus jeunes, pussent s’informer, découvrir la réalité, nourrir le fameux devoir de mémoire.

De surcroît, une telle initiative eût connu un grand succès touristique, économique. De toute la France, des théories de touristes auraient convergé pour visiter le musée de la défaite, de la délation, de la réaction, le refrain « Maréchal, nous voilà » aurait alors pris un tout autre sens. La ville aurait tiré parti, revanche, de la tragédie que Pétain lui a fait supporter. Hélas ! on a préféré la politique de l’autruche. La mémoire courte. Ça ne marche pas. Vichy trimballe donc, de génération en génération, cette incurable maladie, si bien que, sénile, barbotant dans son mensonge, la ville se meurt. »

Précisions : L'auteur de l'article, Jacques Kirsner, a notamment produit le film Pétain, réalisé par Jean Marbœuf, avec Jean Yanne et Jacques Dufilho (la bande-annonce est ici, l’édition DVD est disponible chez Tamasa Production). La version complète du texte a paru dans feue la revue Journal intime du Massif central (dite Jim, n°6, éditions Bleu autour, Saint-Pourçain-sur-Sioule, p. 26-31) et peut être lue ci-dessous. (A noter, dans le même ouvrage, le texte de Jean Lebrun : « On ne bâdine pas avec Châteldon », p. 32-35).

© SimonRotig


La proposition de loi «Dictature de Pétain» (2003)

Nouvel extrait de l’article de Lucie Delaporte cité plus haut : « La proposition de loi déposée en 2003 par le député radical Gérard Charasse [qui n’a finalement pas été adoptée] visait à “substituer, dans les communications publiques invoquant la période de l’État français, aux références à la ville de Vichy, l’appellation ‘dictature de Pétain’”. Le texte souhaitait que soit considérée comme “une imputation portant atteinte à l'honneur ou à la réputation, au sens de l’article 13-1 de la loi du 29 juillet 1881, toute appellation tendant à assimiler le nom de la ville ou de ses habitants à des comportements de trahison, de capitulation ou d’outrage au régime républicain”. »


 «Vichy n’a pas à être le bouc émissaire de cette histoire», par Claude Malhuret (2001)

Le seul livre publié à ce jour par Claude Malhuret (éd. Robert-Laffont, 2003). Le seul livre publié à ce jour par Claude Malhuret (éd. Robert-Laffont, 2003).

Sa déclaration : « Les Vichyssois en ont marre, en ont assez, que la France prenne cette ville comme bouc émissaire de problèmes dont l’Etat français est responsable, et que [celui-ci] n’a pas su régler, et que les Français dans leur ensemble n’ont pas su régler, comme les Américains ont su régler le problème du Vietnam. Vichy n’a pas à être le bouc émissaire de cette histoire.

Personne à Vichy n’a demandé au maréchal Pétain de venir. La décision a été prise par l’Etat français, c’est-à-dire par le Parlement — les députés et les sénateurs — en 1940, et la Ville de Vichy n’a pas plus collaboré qu’aucune autre ville pendant la guerre — au contraire.

Surtout, ce que je n’arrête pas de dire et que je voudrais bien qu’on comprenne, c’est que c’est aux Français de régler cette période, aux Français de se réconcilier avec leur histoire. Ça n’est pas aux Vichyssois, que l’on confond d’ailleurs souvent avec les Vichystes, [de le faire].

Précision : Claude Malhuret, sénateur depuis 2014 (après 5 défaites — sur 6 — aux législatives), a été le maire de Vichy entre 1989 et 2017. Il a notamment été réélu le 18 mars 2001 (face au radical Gérard Charasse et à Gilbert Collard) : la déclaration transcrite ci-dessus a été enregistrée pendant la campagne de ces élections-là, à l’occasion — dans mon souvenir — d’un débat organisé entre les différents candidats. Le passage en question a été rediffusé à la 25e minute de l’émission « La Marche de l’Histoire » du 13.06.2019 (lire plus haut).


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