Le 13 décembre 2024, quelques heures après la nomination de François Bayrou à Matignon, François Hollande appelle à « créer les conditions pour qu'il n'y ait pas de censure », via des « compromis » et des « garanties données au Parti socialiste » sur le projet de loi de finance (PLF) et le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS). L'ancien président de la République précisera dans les jours suivants qu'il est opposé tant à une dissolution de l'Assemblée nationale qu'à la destitution ou à la démission d'Emmanuel Macron, et qu'il souhaite que « le gouvernement convoque une conférence sociale pour rediscuter d'un certain nombre de paramètres de la réforme des retraites [de 2023] ».
Le 16 janvier 2025, M. Hollande obtient satisfaction, puisque son groupe ne vote pas la censure du gouvernement, suite à l'annonce d'un « conclave » sur les retraites. On apprend peu après que l'ancien chef de l'Etat s'est régulièrement entretenu avec le premier ministre, pendant que la délégation menée par le premier secrétaire Olivier Faure discutait à Bercy avec les ministres Amélie de Montchalin et Eric Lombard (lire ici le récit fait par ce dernier de la conclusion des discussions). A la Une du journal de Rodolphe Saadé, M. Hollande se félicite que « François Bayrou ouvre une nouvelle période » jusqu'en 2027, pendant laquelle, espère-t-il, « les socialistes [auront] la clé ». La recherche de la « stabilité », érigée en priorité absolue, s'explique pour beaucoup par le souhait d'éviter une dissolution vraisemblablement dévastatrice pour les député·es socialistes et de disposer ainsi d'un peu plus de deux ans pour digérer la rupture avec leurs alliés de gauche, puis préparer une candidature à l'élection présidentielle.
Le 5 février, les socialistes laissent passer le PLF de M. Bayrou, bien qu'il fût « peut-être l'un des plus mauvais », selon M. Hollande – et pour cause. Les deux hommes, qui se connaissent bien, affichent jusque dans l'hémicycle leur complicité. Elle n'est guère surprenante, tant leurs lignes sont proches : M. Bayrou, fondateur du Mouvement démocrate, avait d'ailleurs choisi en 2012 le bulletin de vote Hollande, resté pour sa part fidèle à sa ligne « démocrate », caractérisée par un pragmatisme résigné au nouvel ordre néolibéral et son opposition à l'union de la gauche (cf. sa contribution à La Troisième alliance de Max Gallo en janvier 1984, la fameuse tribune de décembre 1984, puis l'ouvrage collectif La Gauche bouge en octobre 1985 et ses chroniques économiques dans Le Matin de Paris en 1985 et 1986). [1]
Le 12 février, en s'abstenant de censurer le gouvernement pour la cinquième fois (sur cinq) en moins d'un mois, les socialistes laissent passer un PLFSS aux très insuffisantes recettes. L'une des conditions à la non-censure énoncées en décembre par M. Faure était que le chef du gouvernement renonce à utiliser l'article 49-3 de la constitution. M. Bayrou a activé ledit article pour faire adopter les deux textes budgétaires, sans que les socialistes mettent leur menace à exécution.
Le 16 février, Jean-Luc Mélenchon conclut ainsi la séquence : « François Hollande a la main : il a retourné tout le groupe socialiste en un an, ce n’est pas rien. » Il paraît loin, déjà, le temps où son ancien collaborateur rue de Solférino (2000-2007) faisait l'inventaire de son quinquennat (en janvier 2019), puis signait avec « joie » l'accord de la Nouvelle union populaire, écologique et sociale (en mai 2022).
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En mars, au lendemain du clash entre Trump et Zelensky à la Maison-Blanche, M. Hollande dispense sur les plateaux des cours de géopolitique : « Nous devons nous préparer à ne plus avoir les États-Unis comme alliés », avertit-il, sans rappeler qu'il n'est pas revenu entre 2012 et 2017 sur le retour de la France dans le commandement intégré de l'OTAN, après avoir pourtant défendu avec fougue en avril 2008 une motion de censure s'opposant audit retour décidé par Nicolas Sarkozy.
En mai, M. Hollande s'emporte contre « ce qui se passe à Gaza » – il s'est à ma connaissance toujours refusé jusqu'ici à employer le terme de « génocide ». L'ancien président, qui opère une distinction entre les victimes israéliennes du 7-Octobre et les victimes palestiniennes à Gaza, contribue également aux initiatives visant à assimiler antisémitisme et antisionisme : soutien depuis l'origine à la proposition de loi portée par Caroline Yadan, vote d'une loi problématique censée lutter contre l'antisémitisme à l'université, signature d'une tribune dans Le Monde qui a choqué. Parmi les signataires de celle-ci, de nombreux socialistes (Emmanuel Grégoire, Jérôme Guedj, Anne Hidalgo, etc.), ainsi que deux membres du Cercle socialiste des ami·es d'Israël (Ariel Weil et Daniel Szeftel), qui signeront finalement avec Carole Delga cette contribution au congrès du PS, qui considère que « les termes "génocide", "apartheid" et "nettoyage ethnique" ne sauraient s’appliquer à la situation actuelle » à Gaza, en Israël et en Cisjordanie.
Pour rappel, le quinquennat de M. Hollande avait été marqué par l'alignement de Paris sur les positions israéliennes, dans le prolongement de la présidence Sarkozy (2007-2012) : un « chant d'amour pour Israël et ses dirigeants » en novembre 2013, passivité à l'égard des frappes à Gaza en juillet et août 2014 (2 000 morts), non-reconnaissance de l'Etat de Palestine, en contradiction avec le programme de 2012 et le vote de l'Assemblée nationale en décembre 2014...
Un couple en embuscade pour 2027 ? François Hollande et Julie Gayet ouvrent pour la première fois les portes de leur maison à Tulles 🇫🇷🏠
— Paris Match (@ParisMatch) June 19, 2025
👉 Le reportage est à lire cette semaine dans Paris Match. pic.twitter.com/QgEFGpnZZR
Au printemps, les socialistes doivent peu à peu constater qu'ils n'ont à peu près rien obtenu lors de leurs négociations du début de l'année avec le gouvernement (cf. la liste des promesses faite par le premier ministre le 16 janvier) : le conclave s'enlise consciencieusement, pendant que la mise en œuvre de la réforme des retraites se poursuit, les postes d'enseignants et de soignants continuent à manquer... A l'immobilisme du gouvernement s'ajoute le déshonneur, avec l'affaire Bétharram. Les socialistes s'en accommodent, comme ils se sont accommodés de la gestion de la crise à Mayotte, frappée en décembre par le cyclone Chido. A l'Assemblée, apprendra-t-on à la rentrée, ils soumettent même à M. Bayrou des propositions de réponses aux questions qu'eux-mêmes lui posent – tout en prétendant toujours appartenir à l'opposition...
Le 15 juin, M. Faure, qui vient d'être reconduit à la tête du PS, refuse de s'excuser auprès des insoumis après que M. Guedj a traité la veille de « salopard antisémite [sic] » M. Mélenchon, à la tribune du congrès de Nancy. Tous les observateurs s'accordent à dire que les idées y ont été absentes, mais les socialistes sont désormais unis dans le rejet de toute alliance avec La France insoumise (LFI). L'ambition de M. Faure, qui préfère le récit de soi aux propositions programmatiques, est désormais de « rassembler la gauche non-mélenchoniste », dans un espace allant « de Ruffin à Glucksmann » : la ligne du parti s'est bien clairement déplacée vers la droite depuis le congrès de Marseille début 2023.
Le 1er juillet, M. Hollande vote la motion de censure déposée par son groupe à l'issue du conclave, après qu'il s'est assuré que les député·es du Rassemblement national ne la voteraient pas, car il reste fermement opposé à son adoption. La motion présentée le 19 février était une simple « interpellation » – dont M. Bayrou s'était d'ailleurs délecté –, celle-ci n'a pas vocation à être davantage qu'un « coup de semonce ». Ce même jour, le candidat socialiste à la mairie de Paris, Emmanuel Grégoire, annonce son refus de tout accord avec LFI, « au premier comme au second tour ».
Le 2 juillet, M. Faure se rend à Bagneux pour proposer aux côtés de Lucie Castets, Marine Tondelier, Clémentine Autain, Benjamin Lucas et François Ruffin une primaire censée désigner au cours de l'année 2026 un candidat commun à la prochaine présidentielle. Les insoumis, les communistes et Raphaël Glucksmann refusent de prendre part à cette démarche, à laquelle l'opposition interne de M. Faure est par ailleurs hostile.
Le 17 juillet, M. Hollande juge « injuste et déséquilibré » le plan d'économies drastiques (44 milliards d'euros) présenté deux jours plus tôt par M. Bayrou. « Notre rôle est d’infléchir significativement [ces] orientations », annonce-t-il. C'est justement dans cet esprit que sera élaboré pendant l'été le contre-budget socialiste, qui prétend « rompre avec 8 ans de macronisme », mais ne remet pas en cause la trajectoire budgétaire choisie, et propose finalement une coupe – « soutenable et juste ! » – de 22 milliards. Pour les insoumis, c'est la confirmation officielle que leurs anciens alliés socialistes ont renoncé au programme du Nouveau Front populaire (NFP).
Le 25 août, M. Bayrou annonce un prochain vote de confiance, qui prend vite l'allure d'un suicide politique. M. Faure et ses amis entament alors une tournée des plateaux télévisés pour promouvoir leur candidature à Matignon, alors que socialistes et écologistes comptent moins de 110 député·es à l'Assemblée. Ils entretiennent ainsi l'illusion qu'Emmanuel Macron pourrait nommer à la tête du gouvernement une personnalité non issue de son camp.
Le CICE, c’est son bébé ! Et le sujet est sensible pour l’ancien président.
— Complément d'enquête (@Cdenquete) September 18, 2025
Interrogé sur l’efficacité de ces aides publiques aux entreprises, François Hollande s’est dit fier des 100 000 emplois créés en 6 ans. Coût de l'opération : 100 milliards d'euros.
👉« Multinationales :… pic.twitter.com/0YDesWkzAf
Le 8 septembre, tou·te·s les membres des groupes insoumis, socialiste, écologiste et communiste votent sans exception contre la confiance demandée par M. Bayrou, qui est remplacé dès le lendemain par Sébastien Lecornu, membre de tous les gouvernements macronistes depuis 2017. Alors que 104 député·es du NFP viennent de signer une motion visant à destituer M. Macron, M. Faure salue comme une « vraie évolution » le renoncement par M. Lecornu de l'article 49-3 et noue « un lien inattendu » avec le premier ministre, qu'il va jusqu'à présenter comme le dernier « gaulliste » lorsque le gouvernement qu'il a fini par constituer démissionne, à peine né, le 6 octobre. Le premier secrétaire socialiste imaginera même, deux jours plus tard, gouverner avec son nouvel ami à ses côtés.
Le 28 septembre se tient le second tour de deux élections partielles. Dans la 2e circonscription de Paris, LFI n'a pas présenté de candidat·e, conformément à l'accord de juin 2024, mais cela n'a pas empêché la candidate socialiste de présenter la formation de gauche comme « un grand danger » pendant la campagne, et à la placer sur le même plan que l'extrême droite. Résultat : l'ancienne ministre Frédérique Bredin subit une cinglante défaite face à Michel Barnier. Dans la 5e circonscription de l'étranger, qui avait été réservée à LFI lors des législatives anticipées de l'an passé, le PS et Place publique ont fait le choix de présenter chacun un candidat : ni l'un ni l'autre n'est parvenu à passer le cap du premier tour. Pour le second tour, Carole Delga et Raphaël Glucksmann ont refusé de faire un choix entre la candidate insoumise et son adversaire macroniste, qui l'a facilement emporté. Les 12 et 13 octobre, M. Faure annonce finalement que le PS a désormais l'intention d'investir des candidat·es dans toutes les circonscriptions législatives, y compris dans celles où les sortant·es sont insoumis·es.
Le 16 octobre, les député·es socialistes ne votent pas (à 7 exceptions près) la censure du gouvernement Lecornu, et permettent à ce dernier de se maintenir à Matignon : il a manqué 18 voix pour que la motion de censure soit adoptée, alors que le groupe socialiste, qui vient d'accueillir en son sein l'ancienne candidate dissidente Martine Froger et les anciens macronistes Sacha Houlié et Belkhir Belhaddad, compte 69 membres. Deux des trois conditions posées par le PS n'ont pourtant pas été remplies : la suspension immédiate et complète de la réforme des retraites (un simple décalage a été annoncé par M. Lecornu) et la taxation des plus gros patrimoines (le premier ministre a refusé de « détailler les mesures fiscales » lors de son discours de politique générale). Au fil de la séquence, M. Hollande a donné quitus à M. Faure (« le PS a pris la bonne orientation ») et s'est gardé de faire monter les enchères avec le gouvernement : en septembre, il avait jugé excessif le taux de 2% de la taxe Zucman, avant de rester flou en octobre sur les « modalités » que pourrait prendre la contribution des plus grands patrimoines.
Le 19 octobre, M. Faure livre un entretien largement surréaliste à Mediapart, tandis que M. Mélenchon estime qu'« après sa rupture avec le NFP, le PS avance sans pause en direction d’une grande coalition avec le "bloc central" et la droite, comme les social-démocraties de toute l’Europe […] Cette construction politique est depuis trente ans le rêve permanent de la droite du PS, qui le dirige dorénavant », rappelle l'auteur d'En quête de gauche (septembre 2007).
Impôt sur le revenu: pour François Hollande, ancien président de la République, "il est normal qu'il y ait une plus forte contribution" pour les Français les plus aisés pic.twitter.com/M1e9QSbJEa
— BFM (@BFMTV) September 14, 2025
Le 31 octobre est marqué par l'enterrement de la taxe Zucman et de toute contribution significative des grandes fortunes dans le PLF 2026. Dans l'hémicycle, M. Lecornu se montre nettement plus clair que lors de son discours de politique générale, quinze jours plus tôt : « Est-ce que nous sommes prêts à devenir socialistes en adoptant la taxe Zucman ? La réponse est non. »
Le 12 novembre, quatre jours après avoir approuvé la partie recettes du PLFSS, le groupe socialiste vote avec les écologistes le décalage de la réforme des retraites, qu'il présente fallacieusement comme une « suspension » – et il annonce au passage souhaiter le retour à la réforme Touraine. Le soir même, le PLFSS est transmis au Sénat sans que les député·es aient pu se prononcer sur le texte : les socialistes ont eux-mêmes contribué à ce que la discussion n'arrive pas à son terme, pour éviter un vote de rejet. Le premier ministre s'était engagé le 16 octobre à ne pas utiliser l'article 49-3 de la Constitution, mais s'était gardé d'évoquer son article 47.
Le 15 novembre, M. Faure rejoint à Trappes les partisans de l'organisation d'une primaire à gauche pour 2027, tandis que M. Hollande répond le lendemain à Pontoise à l'invitation de son ami Bernard Cazeneuve : plus grand-chose ne sépare désormais MM. Faure et Hollande, si ce n'est peut-être les alliances qu'ils privilégient. Un indice : en juillet, le secrétaire général du PS a lâché dans un restaurant parisien que les socialistes seront au final « tous derrière Glucksmann » – à moins qu'une candidature Hollande ne finisse par s'imposer...
Le 9 décembre, les député·es socialistes font le choix de voter pour le PLFSS, et non plus seulement de s'abstenir, conformément au vœu exprimé le matin même par M. Hollande, suite à la défection d'une partie des groupes Horizons et LR. Ce choix confirme le soutien (sans participation) du PS au gouvernement et permet, avec l'abstention des écologistes, l'adoption du texte (elle sera définitive le 16). Pour le justifier, M. Faure a recours aux éléments de langage habituels – « Nous n’attendons pas un hypothétique grand soir pour obtenir des victoires pour les Français·es » –, mais se montre incapable de répondre aux arguments exposés par l'insoumis Manuel Bompard ou le député Génération·s Benjamin Lucas. Même s'ils ne siègent pas au gouvernement, les socialistes se révèlent être, avec Gabriel Attal, les partenaires les plus fidèles de M. Lecornu, constatent amèrement MM. Faure et Brun...
Le 23 décembre est votée la loi spéciale : elle concrétise l'enlisement des discussions sur le budget de l'Etat, dont la partie recettes a été rejetée à l'unanimité des député·es (moins une voix) le 21 novembre. M. Faure espérait qu'en laissant les député·es « débattre librement », des solutions finiraient par émerger. C'est raté : les macronistes refusent sans surprise de remettre en cause, même marginalement, la politique de l'offre qu'ils mènent depuis 2017.
Le 15 janvier 2026, le débat budgétaire à l’Assemblée est interrompu par le gouvernement, qui rend les député·es responsables de l'enlisement et s’achemine vers un nouveau passage en force. Probablement le 49-3, auquel M. Lecornu avait pourtant renoncé au mois d'octobre (via une déclaration le 3, confirmée le 14 dans son discours de politique générale). Il se trouve que les socialistes se sont déjà faits à l'idée : M. Hollande, qui avait ouvert la porte à une telle issue fin novembre, n'a pas été contredit par M. Faure en décembre, ni par Boris Vallaud début janvier. De quoi donner raison à Eric Coquerel, qui considère que le député de la Corrèze sert de « poisson pilote » au PS depuis un an.
[1] Sur le quinquennat Hollande et ses origines, lire l'éclairante synthèse proposée par Bruno Amable dans La résistible ascension du néolibéralisme (La Découverte, 2021, p. 181-246).