10 flashes sur 20 ans de dérive sécuritaire

Ces vingt dernières années, j’ai pris part ou assisté à dix scènes ou événements dont le souvenir a été ravivé par la récente mobilisation contre les violences policières. Flash-backs.

Automne 2001. Je cours prendre mon train, un vendredi midi, dans une "métropole" de province. L’année universitaire vient de commencer, j’ai passé mon concours d'entrée le 10 septembre. A la gare, sortant du métro je tombe nez à nez avec des militaires en patrouille Vigipirate. Leurs armes sont d’une taille ahurissante, la scène elle-même me semble ahurissante. Je me dis que cette folie cessera bientôt.

Printemps 2002. Les candidats à la présidentielle et leurs soutiens défilent dans l’école où je fais mes études. Bayrou vient asséner qu’il faut faire « comme Giuliani à New York » : tolérance zéro ! « Et pourquoi ? » « Eh bien… c’est ce que tout le monde dit… » Quant à Sarkozy, ses 12% de juin 1999 semblent un lointain souvenir lorsqu'il prend place à la tribune de l'amphi : Paul Desmarais [1] et d’autres ont dû entre-temps le rebooster, il a mis à profit sa seconde traversée du désert pour élaborer « un programme politique qui ose [enfin !] s'appeler de droite », et passe désormais ses nuits avec la BAC (et quelques journalistes conquis d’avance). Il est visible que l’homme qui s’exprime devant nous dépense beaucoup d’énergie à nous dire ce qu’il nous dit — mais que nous dit-il, au vrai ? Je me dis que le soufflé retombera vite.

On joue pas aux cartes avec la police | Saveur Bitume #5 | ARTE © ARTE

Automne 2005. Mort de Zyed et Bouna [2], révolte de la jeunesse des banlieues. Un soir à la télé, je vois Julien Dray, l’ancien de la LCR et de la « GS » devenu porte-parole du Parti socialiste, approuver grosso modo l’action du ministre de l’Intérieur — l’homme de la politique du chiffre (dès 2002), du « kärcher » (La Courneuve, 19.06.2005) et des « racailles » (Argenteuil, 25.10.2005). « Juju » sur France 2, l’air grave, sourcils froncés, les mains au menton... Triple faillite : politique, intellectuelle et morale. [3] 

2 mai 2007. Débat Royal-Sarkozy : j'éteins vite [4]. Et je n’ai pas voulu voir la suite — c’est-à-dire la consolidation de l’Etat sécuritaire — de trop près [5]. Comme une (longue...) éclipse.

« Tout brûle déjà », La Rumeur (album « Tout brûle déjà », avril 2012). © LaRumeurOfficielle

16 novembre 2015. Sur le parking du château de Versailles où François Hollande vient d’annoncer devant le Congrès une batterie de mesures inédites — y compris, dans certains cas, la déchéance de nationalité —, la députée (du Bessin) Isabelle Attard lâche : « Ça y est. Ils sont tous prêts à voter comme un seul homme des textes qui mettent en cause nos libertés fondamentales. On pense que c’est avec des discours de guerre qu’on va abattre les terroristes ?! » Trois jours plus tard, elle sera avec Pouria Amirshahi, Sergio Coronado, Noël Mamère, Barbara Romagnan et Gérard Sebaoun l'un.e des six (!) député.e.s à ne pas voter l'inutile prorogation de l'état d'urgence.

Janvier 2016. Je retrouve un “vieil” ami, qui poursuit sa carrière dans une mairie socialiste. Pour la première fois depuis longtemps, nous prenons le temps de nous parler. Lui me dit entre autres combien Cazeneuve l’a rassuré au moment des attentats. Moi je lui dis Sivens, le drame Rémi Fraisse (L’Isle-sur-Tarn, 26.10.2014)..., et lui du tac au tac : « Ouais mais faut les comprendre aussi les flics. »

"Quand la France s’embrase", documentaire de David Dufresne et Christophe Bouquet, 2007. © Yami2 Productions / France 2

Printemps 2016. Mobilisation contre l’ultime trahison du couple Hollande-Valls : la loi Travail. Le départ de la manif est du côté de Chemin-Vert, sur le boulevard Beaumarchais, à deux pas de Bastille. On est samedi, poussettes et lunettes de soleil sont de sortie, il n’y a pas foule, ça discute gentiment : tout concourt à ce que ce soit « bon enfant ». Au-dessus de nos têtes tournoie pourtant déjà un hélicoptère. On comprend aussi que la préfecture de police a décidé de ne pas laisser partir la manif — du moins pas comme ça. Et puis d’un coup, pour on ne sait quel prétexte, des gaz partout. J’avais lié conversation avec une femme retraitée de la SNCF, elle travaillait aux guichets de la gare de Lyon, elle habite tout à côté, nous avions insensiblement remonté le cortège. Mon interlocutrice ne saisit pas tout de suite ce qui se passe, je l’invite à revenir prestement sur nos pas. Ce printemps 2016, on fêtait déjà le dixième anniversaire de l’enterrement du maintien de l’ordre à la française [6].

2 novembre 2016. Interpellé au sujet du décès d’Adama Traoré, survenu le 19 juillet précédent dans la caserne de gendarmerie de Persan (Val-d’Oise), le ministre de l’Intérieur n’a pas un mot pour la victime et sa famille. Sa réponse ? Le seul fait de poser une telle question est pour lui une offense faite aux « forces de l’ordre ». Glaçant.

© lcp

Juin 2017. Je visionne une vidéo de Ramata Dieng, dont le petit frère Lamine est décédé dix ans plus tôt, sous le poids de plusieurs fonctionnaires de police, dans le quartier de Ménilmontant, à Paris, où il vivait.

1er février 2019. La réponse du pouvoir à la révolte des Gilets jaunes ? La loi « anticasseurs » concoctée par la droite sénatoriale. Je viens de prendre connaissance du texte et de la mise en garde l'avant-veille de Charles de Courson, quand je passe pour la première fois devant la nouvelle permanence de la députée de ma circonscription, sise 24 avenue Carnot, à Vichy. En longeant l'ancien hôtel Algéria, je ressens physiquement, comme rarement auparavant, que cette loi va directement m’affecter [7]. Et il me vient aussitôt qu’à 400 mètres de là, un certain 10 juillet, une République est tombée « comme un château de cartes ».

© lcp


[1] Catherine Le Gall et Denis Robert, Les Prédateurs. Des milliardaires contre les Etats, Cherche-Midi, 2018, p. 16-17 et p. 129-130 : « Lors de sa traversée du désert de 1995, après la défaite de Balladur contre Chirac, Nicolas Sarkozy a souvent raconté que [le milliardaire] Paul Desmarais [rencontré par l’intermédiaire du milliardaire belge Albert Frère] avait su lui remonter le moral en l’invitant dans son immense domaine québécois, et lui faire croire, lors de longues balades au milieu des séquoias, en son destin de présidentiable. »

[2] Lilian Alemagna et Stéphane Alliès, Mélenchon, à la conquête du peuple, Robert Laffont, 2018, p. 170-171 et p. 178 : « A partir de 2000, Dray se rapproche de plus en plus de François Hollande, son ami de dix ans, avec qui il partage un intérêt pour les problèmes de sécurité. […] “Dray a commencé à se dire qu’il ferait un bon secrétaire d’Etat aux questions de sécurité et s’est lancé dans un discours qui ne nous plaisait pas”, fait remarquer François Delapierre. […] Après les attentats [du 11 septembre 2001], Julien [Dray], Malek [Boutih] et Harlem [Désir] vont à New York et en reviennent avec une vision simple, explique l’ancien cadre de la Gauche Socialiste Frédéric Hocquard : “Ben Laden et ses amis mettent en cause la démocratie, de la même manière que Hitler en 1940. Il faut donc être derrière les Américains dans leur croisade pour sauver le monde libre.” »

[3] La force du témoignage de Muhittin Altun, dix ans après, dans Society (n°4, 17-29 avril 2015).

[4] David Dufresne, Dernière sommation, Grasset, 2019, p. 30 : « [Etienne Dardel] se souvenait fort bien du déclic qui l’avait conduit à partir [en exil au Canada], un débat entre deux tours d’une présidentielle où une candidate réclamait l’ordre juste, et l’autre, plus roublard, futur gagnant, juste de l’ordre. »

[5] Les étapes de la « surenchère répressive théorisée en 2002 par Nicolas Sarkozy » sont égrenées par Pouria Amirshahi dans son discours prononcé le 7 février 2017 à l’Assemblée nationale. Les premiers textes sécuritaires qu’il cite (à partir de 12’) portent le nom de l'ancien Garde des sceaux Dominique Perben, qui « fait depuis 2002 la carrière » de l’actuel préfet de police de Paris Didier Lallement (Le Monde, 23.02.2020).

[6] Dispersion de la manifestation contre le Contrat Première Embauche, le 16 mars 2006, au carrefour Sèvres-Babylone (Paris 6e). Cf. David Dufresne et Christophe Bouquet, Quand la France s’embrase, France 2, Infrarouge, 18.10.2017 (la vidéo est intégrée au texte ci-dessus ; le passage en question est situé 1 heure après le début du film).

[7] Elle a été notamment votée, le 5.02.2019, par la députée LREM de la 3e circonscription de l’Allier (lire ici).

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