Bénédicte Peyrol : la dérive tranquille

La députée LREM de Vichy clame son engagement pour une fiscalité plus juste et écologique et une « finance verte et solidaire ». Elle est pourtant d’accord pour que la CDC continue de financer dans l’opacité l’extension des industries fossiles, et elle prête activement la main à la politique pro-1% et pro-CAC40 de MM. Macron, Le Maire et Darmanin.

 © Assemblée nationale © Assemblée nationale

C’est une proposition de loi qui paraît frappée au coin du bon sens, particulièrement en cette fin d’hiver outrageusement printanière : imposer à la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC) de gérer dans la transparence les milliards d’euros d’épargne populaire qui lui sont confiés par les Français.e.s et s’assurer de la sorte qu’aucun euro déposé sur les livrets A et « Développement durable et solidaire » (dont les encours cumulés frôlent les 400 milliards d’euros) ne serve plus à aller chercher encore un peu plus loin, encore un peu plus de charbon, de pétrole ou de gaz, comme c’est encore aujourd’hui le cas.

Le texte en question, initié par 350.org et Attac et porté à l’Assemblée nationale par la députée communiste Elsa Faucillon, sera débattu ce jeudi 7 mars. Il a reçu le mercredi 20 février un avis défavorable de la commission des Finances : vu la surdité du très majoritaire parti majoritaire, la nouvelle n’avait rien d’une surprise. Ce fut pourtant (pour moi) la goutte d’eau : parce que c’est la députée de « ma » circonscription (la 3e de l’Allier, qui va du Donjon à Gannat, via Le Mayet-de-Montagne et l’agglomération vichyssoise), Bénédicte Peyrol, qui s’est chargée, au nom de ses collègues LREM, d’écarter ladite proposition de loi. Et que j’en ai marre que Madame Peyrol se paye ma tête.

Le 7 novembre 2018, Bénédicte Peyrol s'entretient avec Nicolas Beytout. © L'Opinion Le 7 novembre 2018, Bénédicte Peyrol s'entretient avec Nicolas Beytout. © L'Opinion

Petit historique :

Le 18 juin 2017, nous avions ici le choix entre blanc bonnet (Bénédicte Peyrol, 58,4% des voix à l’arrivée) et bonnet blanc (Gabriel Maquin, éternel second des droites vichyssoise et bourbonnaise et grand bâtisseur de centres commerciaux périphériques). Pour autant, se lancer à 25 ans dans la bataille (comme Mendès à Louviers en 1932 !), sans visiblement aucune expérience politique, et finir par l’emporter, cela inspire forcément du respect. Les rares fois où j’ai alors entendu Madame Peyrol s’exprimer, j’ai chaque fois perçu chez elle de la sincérité. Sur son site, elle écrit par exemple : « Convaincue que le mouvement En Marche pouvait être l’avenir politique de notre pays, j’ai souhaité créer un comité En Marche à Cusset dans lequel m’engager concrètement. J’ai souhaité mettre mon énergie au service du territoire qui m’a vue grandir et pour lequel j’ai un attachement profond. »

3 octobre 2017 : avec Laurence Vanceunebrock-Mialon, sa collègue de la circonscription voisine de Montluçon, Bénédicte Peyrol fait partie des 4 député.e.s de la majorité à s’abstenir sur le très décrié projet de loi antiterroriste, qui ne fait rien moins qu’introduire dans le droit commun les principales dispositions de l’état d’urgence.

 © Le Monde, 6.02.2018 (capture d'écran) © Le Monde, 6.02.2018 (capture d'écran)

Janvier 2018 : en vue de la discussion du projet de loi « Asile et immigration », Bénédicte Peyrol tient à recevoir — et écoutera avec attention, d’après le témoignage qu’ils m’en ont fait — des bénévoles de l’agglomération vichyssoise accompagnant les demandeurs d’asile dans l’apprentissage du français (Madame Peyrol n’en votera pas moins ladite loi, à l'issue des discussions de la fin avril comme lors de son adoption définitive du 1er août, malgré les alertes et l’opposition des associations, du Défenseur des droits et de beaucoup d’autres ; pour rappel, depuis le 1er février 2019, les enfants étrangers sont fichés sur le territoire français).

 © Site de la députée Bénédicte Peyrol. © Site de la députée Bénédicte Peyrol.

Le 17 mai 2018, Bénédicte Peyrol se dit « très heureuse » d’accueillir dans sa circonscription le ministre Gérald Darmanin, qui l’avait soutenue dès sa campagne de juin 2017 et dont elle loue le « discours sincère » et « l’engagement fort pour ses concitoyens », quelques semaines après qu’elle l’a ovationné dans l’hémicycle (le 30 janvier) et que Mediapart a recueilli (le 25 février) le récit suivant d’une habitante de la ville de Tourcoing.

Septembre 2018 : dans le jeu de chaises musicales déclenché par le départ de Nicolas Hulot (« peut-être qu’il n’a pas trouvé les codes ? », La Montagne, 2.10.18), Bénédicte Peyrol devient « whip » (coordinatrice, en bon français) des député.e.s LREM de la commission des finances de l’Assemblée nationale : elle est désormais une actrice importante des discussions budgétaires.

2 octobre 2018 (entretien au journal La Montagne) : « J’assume : [si j’avais été présente dans l’hémicycle à l’heure tardive où il a été présenté], j’aurais voté contre l’amendement proposant d’inscrire dans la loi l’interdiction du glyphosate » ; à ma connaissance, Bénédicte Peyrol ne s’est par ailleurs toujours pas prononcée sur le préoccupant projet de porcherie géante à Barrais-Bussolles, entre Lapalisse et Le Donjon ; dans le même temps, elle twitte régulièrement sur l’effondrement en cours de la biodiversité.

2 octobre 2018 (bis) : Bénédicte Peyrol dit « beaucoup travailler sur l’évasion fiscale internationale » ; je n’ai pourtant relevé aucune réaction de sa part, lorsque l’hebdomadaire Marianne a révélé 3 semaines plus tôt que 3.100 postes de contrôleurs fiscaux ont été supprimés depuis 2010 et que la fraude fiscale atteindrait désormais un niveau record (100 milliards d’euros, soit 20 de plus qu’il y a 5 ans).

Tribune de l'Assemblée nationale, 20 décembre 2018, 10h59 : "Ma colère [passée], je l’ai transformée dans un engagement associatif puis politique […] afin que chacun reprenne le pouvoir sur sa vie, afin que chacun soit mis en capacité de prendre sa responsabilité en main. » © Chaîne youtube de Bénédicte Peyrol (capture d'écran) Tribune de l'Assemblée nationale, 20 décembre 2018, 10h59 : "Ma colère [passée], je l’ai transformée dans un engagement associatif puis politique […] afin que chacun reprenne le pouvoir sur sa vie, afin que chacun soit mis en capacité de prendre sa responsabilité en main. » © Chaîne youtube de Bénédicte Peyrol (capture d'écran)

20 décembre 2018 : à l’Assemblée nationale, après avoir déploré l’état actuel du centre de la petite ville de Varennes-sur-Allier (où ses grands-parents étaient charcutiers-traiteurs) et l’absence de tout service public, déjà dans son enfance, dans le village de Haute-Loire de ses autres grands-parents (c’est elle qui, du haut de la tribune, donne toutes ces précisions), Madame Peyrol déclare : « “Moins de dépense publique” ne veut pas forcément dire “moins de service public”, mais un service public réinventé et plus efficace et de meilleure qualité (sic) » (la vidéo est ici, le passage en question est à 4'20).

20 décembre 2018 (bis) : « C’est un projet [de budget 2019] ambitieux pour la transition écologique » ; début février 2019, je n’ai pourtant relevé aucune réaction de la part de Bénédicte Peyrol, lorsque le gouvernement qu’elle soutient, qui avait d’ores et déjà affirmé qu’il ne respecterait pas ses engagements sur les réductions de CO2 sur le quinquennat, a cette fois annoncé renoncer à ce qui était depuis 15 ans l’objectif, inscrit dans la loi, de la politique énergétique et climatique de la France, à savoir la division par 4 des gaz à effet de serre d’ici 2050 (il est désormais question d’une « neutralité carbone à l’horizon 2050 » aux contours flous).

Non loin de Lenax coule la Besbre, qu'on a dotée d'un "grand bassin de traitement" (à Saint-Priest-la-Prugne, près de sa source) dont OLANO (ex-AREVA) ne se préoccupe guère, malgré les contaminations constatées. © CRIIRAD / Collectif des Bois Noirs (billet de blog de l'association, Club de Mediapart, 12.04.18) Non loin de Lenax coule la Besbre, qu'on a dotée d'un "grand bassin de traitement" (à Saint-Priest-la-Prugne, près de sa source) dont OLANO (ex-AREVA) ne se préoccupe guère, malgré les contaminations constatées. © CRIIRAD / Collectif des Bois Noirs (billet de blog de l'association, Club de Mediapart, 12.04.18)

31 janvier 2019 : Edouard Philippe et son plus proche conseiller, Charles Hufnagel (un autre Vichyssois d’origine, 11 ans d’AREVA contre 3 pour son patron) choisissent Lenax, 250 habitants (« c’est beau, mais c’est loin », a déclaré le Premier ministre à son arrivée), dans la circonscription de Bénédicte Peyrol, pour tenir une réunion du « Grand débat » (« c’est pas sympa, un p’tit débat comme ça ? », a déclaré le même homme à son départ).

5 février 2019 : Bénédicte Peyrol vote la proposition de loi dite « anticasseurs », qui porte lourdement atteinte au droit de manifester, malgré l’abstention de 50 de ses collègues LREM et les éloquentes mises en garde de François Sureau (dans Le Monde et La Croix notamment) ou Charles de Courson (« C’est la dérive complète mes chers collègues, on se croit revenu sous le régime de Vichy », le 30.01.19 dans l’hémicycle).

7 février 2019 : Bénédicte Peyrol déclare à la tribune de l’Assemblée nationale : « La réforme [décidée dès l’automne 2017] du PFU et de l’ISF [devenu IFI] est une réforme de bon sens [!] » (le passage en question est à 3'15 dans la vidéo).

9 février 2019 : Bénédicte Peyrol twitte, suite à l’acte XIII des Gilets jaunes : « La violence est une barbarie. Quel avenir en elle ? Le chaos. » Madame la députée n'a pas précisé si, par le terme "violence", elle entendait aussi désigner les 203 blessures à la tête, les 21 personnes éborgnées, les 5 mains arrachées et le décès que David Dufresne a signalés à ce jour (entre le 17.11.18 et le 3.03.2019) au ministre de l’Intérieur.

Ce 27 février, en écoutant la secrétaire d’Etat Brune Poirson déplorer sur BFMTV (cf. le compte twitter de Maxime Combes) les 30 milliards d’euros qui manqueraient selon elle chaque année au financement de la transition écologique, j’ai songé qu’en 2018 la double année de CICE (CICE + baisse de cotisations dès le 1er janvier) a coûté 40 milliards d’euros aux finances publiques, pour un résultat qu’on sait désormais dérisoire en termes d’emploi.

Ce 5 mars, je relis l’intervention du 20 février dernier de Bénédicte Peyrol dans la "discussion générale" du rapport d'Elsa Faucillon, et je ne comprends toujours pas ce qui permet à Madame la députée de Vichy d’affirmer en même temps qu’il faut « décarboner notre économie » et laisser la CDC continuer à investir une partie de l’épargne populaire dans des projets qui aggravent encore un peu plus le dérèglement climatique en cours.

A Vichy (Allier), le 5.03.2019

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