Bénédicte Peyrol : la dérive tranquille

La députée LREM de Vichy est le principal relais dans l’Allier du pouvoir en place. Chronique de son quinquennat.

Juin 2017-Mars 2019

La députée LREM de Vichy clame son engagement pour une fiscalité plus juste et écologique et une « finance verte et solidaire ». Elle est pourtant d’accord pour que la Caisse des dépôts et consignations (CDC) continue de financer dans l’opacité l’extension des industries fossiles, et elle prête activement la main à la politique pro-1% et pro-CAC40 de MM. Macron, Le Maire et Darmanin.

C’est une proposition de loi qui paraît frappée au coin du bon sens, particulièrement en cette fin d’hiver outrageusement printanière : imposer à la CDC de gérer dans la transparence les milliards d’euros d’épargne populaire qui lui sont confiés par les Français.e.s et s’assurer de la sorte qu’aucun euro déposé sur les livrets A et « Développement durable et solidaire » (dont les encours cumulés frôlent les 400 milliards d’euros) ne serve plus à aller chercher encore un peu plus loin, encore un peu plus de charbon, de pétrole ou de gaz, comme c’est encore aujourd’hui le cas.

Le texte en question, initié par 350.org et Attac et porté à l’Assemblée nationale par la députée communiste Elsa Faucillon, sera débattu ce jeudi 7 mars. Il a reçu le mercredi 20 février un avis défavorable de la commission des Finances : vu la surdité du très majoritaire parti majoritaire, la nouvelle n’avait rien d’une surprise. Ce fut pourtant (pour moi) la goutte d’eau : parce que c’est la députée de « ma » circonscription (la 3e de l’Allier, qui va du Donjon à Gannat, via Le Mayet-de-Montagne et l’agglomération vichyssoise), Bénédicte Peyrol, qui s’est chargée, au nom de ses collègues LREM, d’écarter ladite proposition de loi. Et que j’en ai marre que Madame Peyrol se paye ma tête.

Le 7 novembre 2018, Bénédicte Peyrol s'entretient avec Nicolas Beytout. © L'Opinion Le 7 novembre 2018, Bénédicte Peyrol s'entretient avec Nicolas Beytout. © L'Opinion

Le 18 juin 2017, nous avions ici le choix entre blanc bonnet (Bénédicte Peyrol, 58,4% des voix à l’arrivée) et bonnet blanc (Gabriel Maquin, éternel second des droites vichyssoise et bourbonnaise et grand bâtisseur de centres commerciaux périphériques). Pour autant, se lancer à 25 ans dans la bataille (comme Mendès à Louviers en 1932 !), sans visiblement aucune expérience politique, et finir par l’emporter, cela inspire forcément du respect. Les rares fois où j’ai alors entendu Madame Peyrol s’exprimer, j’ai chaque fois perçu chez elle de la sincérité. Sur son site, elle écrit par exemple : « Convaincue que le mouvement En Marche pouvait être l’avenir politique de notre pays, j’ai souhaité créer un comité En Marche à Cusset dans lequel m’engager concrètement. J’ai souhaité mettre mon énergie au service du territoire qui m’a vue grandir et pour lequel j’ai un attachement profond. »

3 octobre 2017 : avec Laurence Vanceunebrock-Mialon, sa collègue de la circonscription voisine de Montluçon, Bénédicte Peyrol fait partie des 4 député.e.s de la majorité à s’abstenir sur le très décrié projet de loi antiterroriste, qui ne fait rien moins qu’introduire dans le droit commun les principales dispositions de l’état d’urgence.

 © Le Monde, 6.02.2018 (capture d'écran) © Le Monde, 6.02.2018 (capture d'écran)

Janvier 2018 : en vue de la discussion du projet de loi « Asile et immigration », Bénédicte Peyrol tient à recevoir — et écoutera avec attention, d’après le témoignage qu’ils m’en ont fait — des bénévoles de l’agglomération vichyssoise accompagnant les demandeurs d’asile dans l’apprentissage du français (Madame Peyrol n’en votera pas moins ladite loi, à l'issue des discussions de la fin avril comme lors de son adoption définitive du 1er août, malgré les alertes et l’opposition des associations, du Défenseur des droits et de beaucoup d’autres ; pour rappel, depuis le 1er février 2019, les enfants étrangers sont fichés sur le territoire français).

 © Site de la députée Bénédicte Peyrol. © Site de la députée Bénédicte Peyrol.

Le 17 mai 2018, Bénédicte Peyrol se dit « très heureuse » d’accueillir dans sa circonscription le ministre Gérald Darmanin, qui l’avait soutenue dès sa campagne de juin 2017 et dont elle loue le « discours sincère » et « l’engagement fort pour ses concitoyens », quelques semaines après qu’elle l’a ovationné dans l’hémicycle (le 30 janvier) et que Mediapart a recueilli (le 25 février) le récit suivant d’une habitante de la ville de Tourcoing.

Septembre 2018 : dans le jeu de chaises musicales déclenché par le départ de Nicolas Hulot (« peut-être qu’il n’a pas trouvé les codes ? », La Montagne, 2.10.18), Bénédicte Peyrol devient « whip » (coordinatrice, en bon français) des député.e.s LREM de la commission des finances de l’Assemblée nationale : elle est désormais une actrice importante des discussions budgétaires.

2 octobre 2018 (entretien au journal La Montagne) : « J’assume : [si j’avais été présente dans l’hémicycle à l’heure tardive où il a été présenté], j’aurais voté contre l’amendement proposant d’inscrire dans la loi l’interdiction du glyphosate » ; à ma connaissance, Bénédicte Peyrol ne s’est par ailleurs toujours pas prononcée sur le préoccupant projet de porcherie géante à Barrais-Bussolles, entre Lapalisse et Le Donjon ; dans le même temps, elle twitte régulièrement sur l’effondrement en cours de la biodiversité.

2 octobre 2018 (bis) : Bénédicte Peyrol dit « beaucoup travailler sur l’évasion fiscale internationale » ; je n’ai pourtant relevé aucune réaction de sa part, lorsque l’hebdomadaire Marianne a révélé 3 semaines plus tôt que 3.100 postes de contrôleurs fiscaux ont été supprimés depuis 2010 et que la fraude fiscale atteindrait désormais un niveau record (100 milliards d’euros, soit 20 de plus qu’il y a 5 ans).

Tribune de l'Assemblée nationale, 20 décembre 2018, 10h59 : "Ma colère [passée], je l’ai transformée dans un engagement associatif puis politique […] afin que chacun reprenne le pouvoir sur sa vie, afin que chacun soit mis en capacité de prendre sa responsabilité en main. » © Chaîne youtube de Bénédicte Peyrol (capture d'écran) Tribune de l'Assemblée nationale, 20 décembre 2018, 10h59 : "Ma colère [passée], je l’ai transformée dans un engagement associatif puis politique […] afin que chacun reprenne le pouvoir sur sa vie, afin que chacun soit mis en capacité de prendre sa responsabilité en main. » © Chaîne youtube de Bénédicte Peyrol (capture d'écran)

20 décembre 2018 : à l’Assemblée nationale, après avoir déploré l’état actuel du centre de la petite ville de Varennes-sur-Allier (où ses grands-parents étaient charcutiers-traiteurs) et l’absence de tout service public, déjà dans son enfance, dans le village de Haute-Loire de ses autres grands-parents (c’est elle qui, du haut de la tribune, donne toutes ces précisions), Madame Peyrol déclare : « “Moins de dépense publique” ne veut pas forcément dire “moins de service public”, mais un service public réinventé et plus efficace et de meilleure qualité (sic) » (la vidéo est ici, le passage en question est à 4'20).

20 décembre 2018 (bis) : « C’est un projet [de budget 2019] ambitieux pour la transition écologique » ; début février 2019, je n’ai pourtant relevé aucune réaction de la part de Bénédicte Peyrol, lorsque le gouvernement qu’elle soutient, qui avait d’ores et déjà affirmé qu’il ne respecterait pas ses engagements sur les réductions de CO2 sur le quinquennat, a cette fois annoncé renoncer à ce qui était depuis 15 ans l’objectif, inscrit dans la loi, de la politique énergétique et climatique de la France, à savoir la division par 4 des gaz à effet de serre d’ici 2050 (il est désormais question d’une « neutralité carbone à l’horizon 2050 » aux contours flous).

31 janvier 2019 : Edouard Philippe et son plus proche conseiller, Charles Hufnagel (un autre Vichyssois d’origine, 11 ans d’AREVA contre 3 pour son patron) choisissent Lenax, 250 habitants (« c’est beau, mais c’est loin », a déclaré le Premier ministre à son arrivée), dans la circonscription de Bénédicte Peyrol, pour tenir une réunion du « Grand débat » (« c’est pas sympa, un p’tit débat comme ça ? », a déclaré le même homme à son départ).

Non loin de Lenax coule la Besbre, qu'on a dotée d'un "grand bassin de traitement" (à Saint-Priest-la-Prugne, près de sa source) dont OLANO (ex-AREVA) ne se préoccupe guère, malgré les contaminations constatées. © CRIIRAD / Collectif des Bois Noirs (billet de blog de l'association, Club de Mediapart, 12.04.18) Non loin de Lenax coule la Besbre, qu'on a dotée d'un "grand bassin de traitement" (à Saint-Priest-la-Prugne, près de sa source) dont OLANO (ex-AREVA) ne se préoccupe guère, malgré les contaminations constatées. © CRIIRAD / Collectif des Bois Noirs (billet de blog de l'association, Club de Mediapart, 12.04.18)

5 février 2019 : Bénédicte Peyrol vote la proposition de loi dite « anticasseurs », qui porte lourdement atteinte au droit de manifester, malgré l’abstention de 50 de ses collègues LREM et les éloquentes mises en garde de François Sureau (dans Le Monde et La Croix notamment) ou Charles de Courson (« C’est la dérive complète mes chers collègues, on se croit revenu sous le régime de Vichy », le 30.01.19 dans l’hémicycle).

7 février 2019 : Bénédicte Peyrol déclare à la tribune de l’Assemblée nationale : « La réforme [décidée dès l’automne 2017] du PFU et de l’ISF [devenu IFI] est une réforme de bon sens [!] » (le passage en question est à 3'15 dans la vidéo).

9 février 2019 : Bénédicte Peyrol twitte, suite à l’acte XIII des Gilets jaunes : « La violence est une barbarie. Quel avenir en elle ? Le chaos. » Madame la députée n'a pas précisé si, par le terme "violence", elle entendait aussi désigner les 203 blessures à la tête, les 21 personnes éborgnées, les 5 mains arrachées et le décès que David Dufresne a signalés à ce jour (entre le 17.11.18 et le 3.03.2019) au ministre de l’Intérieur.

Ce 27 février, en écoutant la secrétaire d’Etat Brune Poirson déplorer sur BFMTV (cf. le compte twitter de Maxime Combes) les 30 milliards d’euros qui manqueraient selon elle chaque année au financement de la transition écologique, j’ai songé qu’en 2018 la double année de CICE (CICE + baisse de cotisations dès le 1er janvier) a coûté 40 milliards d’euros aux finances publiques, pour un résultat qu’on sait désormais dérisoire en termes d’emploi.

Ce 5 mars, je relis l’intervention du 20 février dernier de Bénédicte Peyrol dans la "discussion générale" du rapport d'Elsa Faucillon, et je ne comprends toujours pas ce qui permet à Madame la députée de Vichy d’affirmer en même temps qu’il faut « décarboner notre économie » et laisser la CDC continuer à investir une partie de l’épargne populaire dans des projets qui aggravent encore un peu plus le dérèglement climatique en cours.

 

Mars-août 2019

La députée LREM de Vichy poursuit droit devant, et à droite toute, ses tournées de promotion de la "start-up nation". Les votes, déclarations et silences ci-dessous compilés donnent une idée de l'inconscience du pouvoir en place et de l'ampleur de la catastrophe en cours.

Le 10 mars 2019, à l'occasion de la "restitution" de la contribution du parti présidentiel au "Grand débat", Bénédicte Peyrol twitte : « Pour une fiscalité qui RECONCILIE. » Il serait désormais question de réconcilier… Peut-être parce que, depuis l'été 2017, la politique fiscale du gouvernement qu’elle soutient a eu pour effet de fracturer le pays ?

Le 1er avril, Bénédicte Peyrol cite sur son compte twitter Alexandria Ocasio-Cortez, dont les mots de mars dernier (voir la vidéo ci-dessous) résonnent, au lendemain de la catastrophe de Rouen, avec une force toute particulière. Sur la liste des personnalités name-droppées par la députée de Vichy figurent aussi Hannah Arendt, Martin Luther King, Peter Sloterdijk ou encore Romain Gary. Surprise : nulle trace d’Antoine Pinay (qui faisait pourtant lui aussi de la traque de la dépense publique une impérieuse priorité), ni de Friedrich von Hayek, le père du néolibéralisme, dont La Route de la servitude a « façonné et transformé la façon de voir le monde » du Premier ministre (il l’a encore rappelé le 5 mars dernier devant l’Autorité de la Concurrence).

"Quality of life issues", by AOC : South Bronx (NY), Flint (Michigan)... et Paris Centre (alentours de Notre-Dame), Rouen (Seine-Maritime)... et la Besbre (bassin de St-Priest-Laprugne)... et demain peut-être le Jolan (déchèterie de Leguègue-Cusset), Barrais-Bussolles (projet de porcherie géante)... © Chaîne youtube du Guardian

Au fil du printemps, on me rapporte à plusieurs reprises que Bénédicte Peyrol "se bouge" sur le dossier des mineurs isolés étrangers. Elle a pourtant voté la loi Asile et immigration de Gérard-“benchmarking” Collomb, qui a autorisé le fichage desdits mineurs isolés étrangers (lire notamment ici et ici). Ce printemps, dans le climat détestable installé par les autorités de ce département, je n’ai pourtant pas entendu Bénédicte Peyrol – ni d’ailleurs aucune autre personnalité bourbonnaise – rappeler publiquement, avec clarté et fermeté :

  • que ces jeunes relèvent du droit commun de la protection de l’enfance (ainsi que le rappelle par exemple La Gazette des Communes) ;
  • qu’il existe un principe de “présomption de minorité” (lire notamment ici) ;
  • que les actes d’état civil étrangers sont présumés authentiques (article 47 du Code civil) ;
  • que le principe d’égal accès à l’instruction (qui a valeur cons-ti-tu-tion-nelle, ainsi que l'a rappelé le Conseil d'Etat) est chaque jour bafoué dans l’Allier (lire ici, "thread n°2");
  • qu’un mineur ne peut faire l’objet d’une mesure d’éloignement (article L511-4 du CESEDA) ;
  • qu’entre cinquante et une centaine d’OQTF ont pourtant été délivrées pendant l’hiver 2018-2019 dans l’Allier à des jeunes dont la minorité avait été reconnue par le service compétent (lire ici et ici) ;
  • qu’un « simple avis défavorable » de la PAF, qui « ne conclut ni à l’illégalité ni au caractère frauduleux » des documents d’identité en question, n’était évidemment pas de nature à fonder en droit lesdites OQTF (cf. les conclusions d'arrêts rendus depuis le printemps par le TA de Clermont et la CAA de Lyon) ;
  • que, dans le cadre d’un apprentissage, les autorisations de travail sont de droit pour les jeunes mineurs en question (article L5221-5 du Code du travail) ;
  • que le passage de la majorité n’est pas de nature à constituer « une rupture du parcours », contrairement à ce que prétend (ici) la secrétaire générale de la préfecture (articles L311-3, L313-15 et L313-11-2e al. bis du CESEDA) ;
  • qu’il est troublant de constater qu’il est désormais nécessaire de pétitionner pour qu’une préfète se donne la peine de consulter la loi (lire ici et ici) ;
  • etc., etc., etc.

Le 24 avril, Bénédicte Peyrol déclare dans un entretien au quotidien La Montagne : « Je ne suis pas convaincue qu’un jeune qui sort de l’ENA et qui entre directement au Conseil d’État, ce soit une bonne chose. Il sera amené à prendre des décisions extrêmement fortes pour la collectivité France, mais ne sera jamais allé sur le terrain. » Bénédicte Peyrol, qui vote actuellement « des décisions extrêmement fortes pour la collectivité France », considère-t-elle quant à elle être allée sur ce fameux (et unique ?) « terrain » ? Et, si oui, le(s)quel(s) ? Considère-t-elle que son parcours, sa formation (droit fiscal) et ses expériences professionnelles furent tels, qu’ils l’autoriseraient à présenter sa vision du monde comme la seule qui puisse être ?

Podium à Gannat. © Compte twitter Bénédicte Peyrol (21.07.2019) Podium à Gannat. © Compte twitter Bénédicte Peyrol (21.07.2019)
 Le 20 juillet, Bénédicte Peyrol félicite les participants au Tour d’Auvergne cycliste en compagnie de la maire (LR) de Gannat, Véronique Pouzadoux. Les deux élues ne se quittent plus. Il faut dire qu’elles comptent un bon (et puissant) ami commun, en la personne du ministre du Budget Gérald Darmanin (un « goujat » pour son prédécesseur à Bercy, le d'ordinaire placide Christian Eckert : voir cette vidéo à partir de 20'50), qui fut, à la 25e heure du sarkozysme (1er semestre 2012) et avec Véronique Pouzadoux, le plus proche collaborateur d’un ministre nommé David Douillet. C'est le même Gérald Darmanin (ex-Jeunes RPR, ex-fondateur de l’antenne lilloise du club filloniste France.9, ex-homme de l’ombre du très droitier Christian Vanneste, aujourd’hui friand de « crise identitaire ») qui soutint dès le printemps 2017 (par l’intermédiaire de Madame Pouzadoux ?) la candidate LREM Bénédicte Peyrol, laquelle, si ma mémoire est bonne, se prétendait pourtant encore et de droite et de gauche.

L’obsession de la “création de valeur” pour les actionnaires et de la “réduction des dépenses publiques” pour tous les autres. © Capture d'écran du site du Figaro (17.07.2019). L’obsession de la “création de valeur” pour les actionnaires et de la “réduction des dépenses publiques” pour tous les autres. © Capture d'écran du site du Figaro (17.07.2019).

Le 23 juillet, Bénédicte Peyrol a voté pour le projet de loi « autorisant la ratification de l'accord économique et commercial global [dit "CETA"] entre l'Union européenne et ses États membres, d'une part, et le Canada, d'autre part, et de l'accord de partenariat stratégique entre l'Union européenne et ses États membres, d'une part, et le Canada, d'autre part ». Bénédicte Peyrol parle par ailleurs beaucoup de dérèglement climatique. J’en conclus que, pour la députée de Vichy, de tels traités de libre-échange n’ont pas d’effet – en tout cas pas d’effets négatifs – sur le dérèglement climatique.

Le 15 août, Emmanuel Macron s’affiche à nouveau avec Nicolas Sarkozy, l’homme du « ministère de l’Identité nationale », l’homme qui fit entrer Patrick Buisson à l’Elysée, l’homme qui collectionne désormais les mises en examen (Bygmalion, Paul Bismuth…) et dont les liens avec feu le régime criminel libyen ne cessent plus d'interroger (lire notamment ce livre et ce livre). Bénédicte Peyrol n’a, à ma connaissance, pas fait de commentaires à ce sujet.

A la sortie de l’été, je constate que les « billets d’humeur » que j’avais découverts en mars dernier sont toujours en ligne sur le site de la députée. La lecture des deux derniers en date (signés en février 2019 et août 2018) me laisse de nouveau stupéfait. Chacun.e peut les lire (dans la rubrique « Tribune ») et se faire son opinion à leur sujet.

 

Septembre-octobre 2019

La rentrée politique de la députée de Vichy est marquée par une promotion : Bénédicte Peyrol était « whip » (ou coordinatrice) de la seule commission des finances, elle est désormais « responsable des whips » et vice-présidente du groupe LREM à l’Assemblée nationale. Autrement dit, le rôle du Parlement et le comportement du groupe majoritaire à l’Assemblée étant actuellement ce qu’ils sont (qui se soucie par exemple encore du bon respect de l’article 24 de la constitution ?), Madame Peyrol s'affiche plus encore qu’hier comme un porte-voix de la bonne parole présidentielle.

Le 17 septembre au matin, après que sa collègue LREM Delphine Bagarry a eu la veille au soir « l’impression d’écouter un responsable du Front national » en écoutant Emmanuel Macron, Bénédicte Peyrol est l’une des premières à dérouler, sans ciller, les éléments de langage du parti présidentiel : « Si on regarde les chiffres depuis le début du quinquennat, il semblerait que les demandes de droit d’asile diminuent dans les pays européens, alors qu’elles augmentent en France. D’ailleurs, dans nos territoires, je crois qu’on voit la réalité de ce phénomène. Moi je suis députée de l’Allier, et on a un vrai sujet, notamment concernant les mineurs non accompagnés. »

Bénédicte Peyrol fait mine d’oublier (ou ne sait-elle pas ?) que les jeunes dits “MNA” n’ont rien à voir avec l’asile (puisqu’ils relèvent de la protection de l’enfance) et que si l’on a là un vrai sujet, c’est bien celui du rapport à la légalité de la préfecture de l’Allier (lire ici) et de l’incurie du conseil départemental (lire ici, ici et ici).

Résumé (a posteriori) de la séquence ouverte par l'exécutif le 16 septembre au soir. © Compte twitter @Francois_Ruffin (7.11.19) Résumé (a posteriori) de la séquence ouverte par l'exécutif le 16 septembre au soir. © Compte twitter @Francois_Ruffin (7.11.19)

Il y aurait aussi beaucoup à dire sur la suite des déclarations, ce matin-là, de la députée Peyrol (l’entretien complet est en replay ici) : par exemple sur l’invitation présidentielle à « regarder les faits » (lesquels, justement ? La faiblesse actuelle du solde migratoire ? La prédominance des migrations sud-sud ?) et à « ne pas être caricatural » (comme sur l’Aide médicale d’Etat ?), ou encore sur le « pragmatisme » mis à toutes les sauces, ou « le sujet de la sécurité et de l’immigration » qui n’est plus désormais qu’un seul et même sujet...

Le 19 septembre, Bénédicte Peyrol retwitte les propos de son « trop intelligent » président de groupe, Gilles Le Gendre : « Restons tjs ns-mêmes, exigeants et bienveillants. » C’est sans doute la même bienveillance qui a présidé à l’élaboration de la récente réforme de l’assurance chômage, qu'Alternatives économiques qualifie ni plus ni moins de « sanglante » : elle va pénaliser près d’un allocataire sur deux. Bienveillance, disent-ils : pourquoi cette majorité n’assumerait-elle pas enfin l’extrême brutalité de sa politique ?

« Assurance-chômage : décryptage d’un coup de massue » (6.11.2019). © Mediapart

Le 22 septembre, dans les colonnes du Figaro (le responsable des éternelles pages saumon chante régulièrement les louanges de la « jeune et talentueuse députée de Vichy »), Bénédicte Peyrol présente sans rire le budget 2020 comme « une réponse aux Gilets jaunes », c’est-à-dire à ce mouvement dont le surgissement tient selon elle à… l’insuffisante efficacité de la dépense publique, déjà si justement pointée selon elle par… MM. Baverez et Olivennes en 1989 dans L’Impuissance publique (vidéo ci-dessous du discours halluciné d'où cette référence bibliographique est tirée).

"Je ne sais pas si j'ai compris la colère des Français" (20.12.2018). © Chaîne youtube de B. Peyrol / AN

On aurait tort de moquer trop vite la référence à ces deux vénérables penseurs de la pensée économico-politique contemporaine : le seul parcours de M. Olivennes, ex-trotskiste devenu rocardien puis “Gracque”, désormais monsieur médias de M. Kretinsky après avoir été celui de M. Lagardère (les salariés d’Europe 1 s’en souviennent…), dit beaucoup des pratiques de la caste, de l'évolution d’une “certaine gauche” et, au final, des trente dernières années de notre pays (un aperçu ici, ici ou encore ici).

Carte postale ancienne du n°24 (ex-n°22) boulevard Carnot, à Vichy. © DR Carte postale ancienne du n°24 (ex-n°22) boulevard Carnot, à Vichy. © DR

Le 28 septembre, à l’occasion de la riche conférence donnée par Bernard Costagliola à l’invitation du Centre international d'études et de recherches de Vichy (Cierv), j’apprends que c’est sous le gouvernement de l’amiral Darlan, en mars 1941, que fut créé le Commissariat général aux questions juives, avec Xavier Vallat à sa tête, et que ses bureaux se trouvaient dans l’ancien hôtel Algéria, à l’angle du boulevard Carnot et de la rue Roovère. L’immeuble en question (alors le n°22, aujourd’hui le n°24) existe toujours : la permanence parlementaire de Bénédicte Peyrol en occupe le rez-de-chaussée depuis le début de l’année 2019.

Le 30 septembre est décrété jour de deuil national en hommage à Jacques Chirac. Parmi tous les souvenirs qui lui sont liés, me revient avec une particulière netteté celui de la désespérante campagne de 2002, pendant laquelle le châtelain corrézien avait fait de Pierre Bédier (lire ici et ici) l’un de ses proches conseillers, avec l’objectif assumé d’instrumentaliser tout fait divers pouvant être présenté, de près ou de loin, comme de l’insécurité. Le désormais grand homme avait été (miraculeusement) réélu avec 82% des suffrages exprimés : nous avions été des millions d’électeurs de gauche à voter « pour l’escroc, contre le facho », et récolté au final « la pente raide » de Raffarin, Fillon aux retraites, Bédier à l’édification de nouvelles prisons (si, si), et les grands débuts du Sarko-show. En 2017, Emmanuel Macron a recueilli 66% des suffrages exprimés, soit 16 points de moins que Chirac en 2002 (or 66 – 16 = …). Nous avons été nombreux, à gauche, à mêler à nouveau nos voix à celles de la droite, et récolté cette fois la mise à sac de ce qui restait du programme du Conseil national de la résistance, des gesticulations sur le plan climatique et une accélération du resserrement des libertés publiques, avec en prime la morgue d’un enfant désorienté de la bourgeoisie amiénoise.

Alors qu’arrivera-t-il la prochaine fois, si la gauche ne se ressaisit pas d’ici là ? Qui ira encore voter, cette troisième fois-là ? Dans la version qu’on me racontait enfant de la fable du jeune berger, c’est à son troisième appel à l’aide que le village décidait de ne plus l’écouter...

Le 4 octobre, m’apprêtant à mettre en ligne ce billet (initialement limité au seul mois de septembre), je retombe sur cet extrait de l’entretien que Raoul Vaneigem a donné au Monde le 31 août dernier : « Je n’ai d’autre choix que de miser sur la vie. Je veux croire qu’il existe sous le rôle et la fonction de flic, de juge, de procureur, de journaliste, de politique, de manipulateur, de tribun, d’expert en subversion, un être humain qui supporte de plus en plus mal l’absence d’authenticité vécue à laquelle le condamne l’aliénation du mensonge lucratif. »

 

A chaque jour qui passe sa dose de propagande pro-gouvernementale, complaisamment relayée par les médias dominants : on a beau avoir enterré sa radio, on a beau s’efforcer de tenir les écrans à distance, et le journal à l’autre bout du comptoir, force est de constater qu’il est à peu près impossible d’échapper à ce flot agressif de mots vides. Certains jours, il me paraît parfaitement vain, et même absolument idiot, de chercher encore à déconstruire telle ou telle de ces incessantes déclarations. Et puis je change d’avis.

 

Dans la nuit du 22 au 23 octobre, une petite centaine de députés décide de s’asseoir sur la loi Veil de 1994 et de « non-compenser les pertes de recettes du budget de la sécurité sociale induites par les mesures d’urgences économiques et sociales instaurées par la loi du 24 décembre 2018 ». « D’apparence, le sujet est technique, mais la portée est politique », à tel point que, les jours précédents, « même le rapporteur spécial Olivier Véran et l’une des cheffes de file LREM sur les questions financières, Bénédicte Peyrol, [avaient vainement] demandé à [la ministre] Buzyn de faire un geste », a relevé Lilian Alemagna pour Libération (lire et , et ici l’analyse de R. Godin et M. Jardinaud). Devant ce qui pourrait bien être un nouveau point de bascule dans l’histoire de la Sécurité sociale, j’entends d’ici le long soupir de Jean-Michel, grand connaisseur de ces matières, auteur sous pseudonyme en 1979 d’un retentissant Le Social, c’est fini !, et l’un des prédécesseurs à Vichy de Madame Peyrol (on peut l’écouter ici évoquer la naissance du RMI).

Les débats autour de l’article 3 du PLFSS valent toutefois le détour (ils peuvent être vus ici et lus ), ne serait-ce que pour constater l’opiniâtreté et l’expertise dont ont notamment fait preuve cette nuit-là les députés communistes Dharréville et Jumel (leur collègue et camarade Jean-Paul Dufrègne a veillé lui aussi).

Le 30 octobre, répondant dans les colonnes de La Montagne à une lettre ouverte (accompagnée de témoignages) du syndicat CGT de l’hôpital de Vichy, Bénédicte Peyrol regrette « l'emploi constant [par ce dernier] du rapport de force ». Comme si le pouvoir en place avait placé le dialogue et l’écoute véritable(s) au centre de sa jupitérienne méthode… Peut-être la députée pense-t-elle également que les lois qu’elle vote sont neutres politiquement et ne font que correspondre à ce que l’efficacité et la bonne gouvernance exigent, suivant des critères eux-mêmes indiscutables ?  

 © Compte twitter @B_Peyrol (31.10.19) © Compte twitter @B_Peyrol (31.10.19)

Le 31 octobre, l’un des collaborateurs de la députée de Vichy défend sur le compte twitter de celle-ci les démarches entreprises pour sauver la troisième classe de l’école de Ferrières-sur-Sichon, en Montagne bourbonnaise. C’est l’ultime étape d’un scénario éculé : après avoir répété sur toutes les estrades et à tous les micros que la priorité des priorités était la réduction de la dépense publique, puis voté des budgets et des lois concourant à cet objectif à courte vue, on finit par constater que cette politique produit des effets bien réels ‒ ici des suppressions de classes, là des hôpitaux sous-équipés ou des trains qui n’arrivent plus ‒, et alors on s’active pour essayer d'en "gommer" les plus voyants : on vient sur place « se rendre compte » et « écouter la colère », on enchaîne les rendez-vous au rectorat, à l’ARS, et même avec tel sous-ministre, on s’indigne aussi (« Monsieur Pépy, mais répondez à la fin ! »), bref on fait en sorte qu'il ne puisse pas être dit qu’on n’a rien fait – et mine de s'attaquer au feu qu’on a soi-même soigneusement contribué à entretenir... Le résultat est toujours le même : de ces épisodes, la crédibilité du personnel politique sort chaque fois encore un peu plus abîmée, et les nerfs des citoyen.ne.s, toujours plus à vif.

 © Simon Rötig © Simon Rötig

Le 1er novembre, Bénédicte Peyrol s’est rendu aux urgences de l’hôpital de Vichy pour y rencontrer le personnel, en grève depuis des mois : la mobilisation, déjà forte en mars, l’est restée, voire s’est amplifiée ‒ et force l’admiration. Il se trouve que j’ai aussi fait un bref séjour, dans la soirée, dans ce même service des urgences. En sortant, je me suis fait la réflexion que notre pays ne serait assurément pas dans le même état s’il était administré avec la même efficacité, la même écoute et le même sens des responsabilités que ceux de l’équipe qui venait de me prendre en charge. Le lundi suivant, en fin de matinée, je retourne aux urgences déposer un papier qui me manquait trois jours plus tôt. Les deux agentes à l’accueil sont dépitées : le système informatique est en panne depuis le matin.

 

 A suivre

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