De la “violence” en Bourbonnais

Deux textes et une vidéo pour mettre en perspective les récentes déclarations indignées des (fébriles) chefs de file de « l’extrême centre » de chez nous.

La ville, la région et le département où je réside sont administré.e.s respectivement par Frédéric Aguilera, Laurent Wauquiez et Claude Riboulet (de g. à dr.). © Compte twitter @JCoste (15.02.2019) La ville, la région et le département où je réside sont administré.e.s respectivement par Frédéric Aguilera, Laurent Wauquiez et Claude Riboulet (de g. à dr.). © Compte twitter @JCoste (15.02.2019)

Des récits différents ont été donnés de la session du Conseil départemental de l’Allier qui s’est tenue ce jeudi 20 février à Moulins : ceux de La Montagne et de France 3 Auvergne-Rhône-Alpes sont ici et , ceux de MM. Riboulet (UDI), Aguilera et Laloy (LR) sur leurs comptes twitter respectifs, celui de M. Dufrègne (PCF) dans un post facebook.

Le 20 juin 2019 déjà, le président Riboulet et son cabinet s'étaient montrés dépassés face à la mobilisation des agents techniques du département, du Foyer de l'enfance de Moulins et des mineurs isolés étrangers. Le 20 juin 2019 déjà, le président Riboulet et son cabinet s'étaient montrés dépassés face à la mobilisation des agents techniques du département, du Foyer de l'enfance de Moulins et des mineurs isolés étrangers.

« Insultes, menaces, violences, dégradations.... La CGT est-il encore un syndicat digne de notre démocratie sociale ? » a notamment gazouillé le maire (LR) de Vichy. Trois semaines plus tôt, Mme Peyrol s’était plainte elle aussi de la « violence » des réactions provoquées par son vote du 30 janvier contre l’allongement du congé de deuil parental, juste après que la rédactrice en chef de La Montagne eut titré « Injustifiable » un billet accompagnant un article tout entier consacré aux permanences « taguées, murées, vandalisées » des député.e.s LREM.

Ces différents épisodes m’ont rappelé : 1°) les sages paroles de l’ecclésiastique brésilien Hélder Câmara (1909-1999) ; 2°) les réactions outragées suscitées par la récente incursion de syndicalistes CGT au siège de la CFDT ; 3°) la définition de « l’extrême centre » proposée par le politologue Thomas Guénolé.


1. « Trois sortes de violence »

Pour l’ancien archevêque de Recife [1] Hélder Câmara, « il y a trois sortes de violence » :

Dom Hélder Câmara (ici en 1974), figure de la lutte contre la pauvreté et la dictature au Brésil. © Creative Commons BY-SA 3.0 nl Dom Hélder Câmara (ici en 1974), figure de la lutte contre la pauvreté et la dictature au Brésil. © Creative Commons BY-SA 3.0 nl

« La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.

Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième, qui la tue. »


2. « Une honte pour notre démocratie »

Le 22 janvier dernier étaient réunis sur le plateau du Média à Montreuil les journaliste, socialiste et cédétiste lorrains Denis Robert [2], Christian Eckert et Jean-Louis Malys, ainsi qu’Olivier Besancenot (donc un plateau 100% masculin). Il fut notamment question de l’action menée deux jours plus tôt par des syndicalistes CGT au siège de la CFDT, dans le quartier de Belleville à Paris (à partir de 53’) :

Autour de Denis Robert, ce 22 janvier 2020 : Olivier Besancenot (NPA), Christian Eckert (PS) et Jean-Louis Malys (CFDT). © Le Média

Dans le sujet proposé, puis dans la discussion qui s’en est suivie (à partir de 56’), j’ai notamment relevé :

  • la dimension « symbolique » revendiquée d’emblée par le cégétiste qui a pris la parole dans le hall ;
  • les mots choisis par le président de la République (« une honte pour notre démocratie ») et l’empressement avec lequel il est venu les prononcer, lui d’ordinaire si discret sur le dossier des retraites ;
  • la « disproportion » entre la condamnation « avec la plus grande fermeté » des “événements” du siège de la CFDT et le silence maintenu sur les violences policières ;
  • la « disproportion » aussi entre les faits dont il est question et les déclarations épouvantées dont elles ont fait l’objet ;
  • la « criminalisation [en cours] du mouvement social » [3] ;
  • la recherche de « portes de sortie », voire de « boucs émissaires », par un pouvoir aux abois, qui est dès lors tenté de tendre des « pièges » et d’« instrumentaliser » tel ou tel incident ;
  • le refus d’« apaiser ».

"Un ministre ne devrait pas dire ça" (mai 2018). "Un ministre ne devrait pas dire ça" (mai 2018).

Christian Eckert rappelle par ailleurs cette évidence oubliée par certain.e.s (à partir de 1’06) : « Beaucoup ont voté pour ce président, non pas pour son programme, mais parce que Marine Le Pen était en face de lui. Pour la plupart des électeurs de Macron, ça n’a pas été un vote d’adhésion, mais un vote de rejet de Marine Le Pen. Alors quand il dit “J’ai le droit de faire ça parce que je l’avais dit dans mon programme”, cela entretient la confusion et, quelque part, [là aussi est] la violence. »

M. Eckert revient enfin sur ses propres expériences de parlementaire, puis de ministre chahuté : « J’ai eu ma permanence murée, j’ai eu du fumier dans le jardin de ma maison, des buralistes [y] ont balancé des carottes. » Et comment réagit-il alors ? Réponse autour de 1'07.


3. L’extrême centre voit des extrêmes partout (sauf à domicile)

Le passage du dernier livre de Thomas Guénolé [4] que je me permets de reproduire ci-dessous permet, me semble-t-il, de situer la pensée et la parole politiques de (entre autres) l’actuel maire de Vichy. Je relève en particulier : « L’extrême centre a pour particularité de nier sa propre radicalité, tout en accusant ses concurrents d’extrémisme. Ses propres idées ne seraient que l’expression du bon sens et du pragmatisme tandis que, face à lui, “les extrêmes”, “les populismes”, seraient néfastes du simple fait qu’ils n’approuvent pas le juste milieu que l’extrême centre dit incarner [5]. »

"Le seul chemin raisonnable possible." © Thomas Guénolé / Albin Michel "Le seul chemin raisonnable possible." © Thomas Guénolé / Albin Michel

 


  • [1] Ville où Juninho a tiré ses premiers coups francs et où Kleber Mendonça Filho a tourné ses deux premiers films (qui sont brillants et puissants) : Les Bruits de Recife (2012) et Aquarius (2016).
  • [2] Je recommande, outre son dernier livre (Les Prédateurs. Des milliardaires contre les Etats, avec Catherine Le Gall, Le Cherche-Midi, 2018), son documentaire Histoire clandestine de ma région (2001, DVD Bac Films) et sa BD Grand Est (avec Franck Biancarelli, Dargaud, 2016).
  • [3] Il suffit de lire les éditions bourbonnaises de La Montagne pour constater que les syndicalistes du département ne sont pas épargnés.
  • [4] La Chute de la maison Mélenchon, Albin Michel, octobre 2019, 256 p. (lire notamment la chronique de Denis Sieffert dans Politis).
  • [5] Thomas Guénolé renvoie ici à l’ouvrage du philosophe Alain Deneault, Politiques de l’extrême centre, paru en 2017 aux (excellentes) éditions Lux (Québec) et à l’article « Les extrêmes se rejoignent » (Le Monde diplomatique, avril 2019), qui est en accès libre sur le site du journal (il est même possible de l’y écouter, puisqu’il a été lu par un acteur et enregistré).

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