A propos du prix Valery-Larbaud

Quelques notes à propos de ce prix littéraire, qu’on remet chaque année à Vichy et que tout le monde s’accorde à dire « prestigieux ».

Je n’avais jamais porté grande attention au prix Valery-Larbaud, avant d’être contraint de m’intéresser au parcours de l’un de ses anciens lauréats et actuels jurés, Christian Giudicelli [1]. En consultant les pages qui s’y rapportent sur les sites de la mairie et de la médiathèque de Vichy, ainsi que plusieurs ouvrages, j’ai fait différents constats, que je me décide à rapporter ici.

Le jeune Valery Larbaud. © Gallimard Le jeune Valery Larbaud. © Gallimard

Origine : « En décembre 1959, Maria Nebbia-Larbaud a cédé Valbois [2] à la Ville de Vichy et fait de celle-ci par testament l’ayant droit de l’œuvre de Valery Larbaud (1881-1957), avec pour mission de créer un prix littéraire éponyme, ce qui sera fait en 1967, destiné à récompenser un livre que “Larbaud aurait aimé lire” [3]. »

Le site de la Ville précise que « ce prix est décerné chaque année "à un écrivain ayant publié une œuvre qu'aurait aimée Valery Larbaud, ou dont l'esprit, le sens et la pensée rejoignent celle de Larbaud", et qu’il a été créé en 1967 par l'Association internationale des amis de Valery Larbaud [4] et la Ville de Vichy ».

Dotation. « Le prix est doté par une fondation qui accorde [au lauréat] de quoi subsister pendant l’écriture de son prochain roman », a déclaré l’an passé le président de l’Association et du jury du prix, Jean-Marie Laclavetine (la vidéo de la cérémonie est ici). J’ai lu quelque part que ladite dotation était de 6 000 euros ; d’après Livres Hebdo, elle s’élève à 7 622 euros. Je n’ai pas trouvé d’informations sur l’origine des fonds, ni donc sur le montant de la contribution de la Ville de Vichy.

Remise du prix Valery-Larbaud 2018 (de g. à dr.) : Marc Kopylov, Jean-Marie Laclavetine, Frédéric Aguilera (maire de Vichy), Maud Simonnot (lauréate du prix cette année-là), Charlotte Benoît (1ère adjointe au maire), Paule Moron, Christian Giudicelli, Isabelle Minard (directrice de la médiathèque Valery-Larbaud), Hédi Kaddour, Olivier Germain-Thomas. © Médiathèque Valery-Larbaud Remise du prix Valery-Larbaud 2018 (de g. à dr.) : Marc Kopylov, Jean-Marie Laclavetine, Frédéric Aguilera (maire de Vichy), Maud Simonnot (lauréate du prix cette année-là), Charlotte Benoît (1ère adjointe au maire), Paule Moron, Christian Giudicelli, Isabelle Minard (directrice de la médiathèque Valery-Larbaud), Hédi Kaddour, Olivier Germain-Thomas. © Médiathèque Valery-Larbaud

Cérémonie. Jusqu’à 2018, le prix était remis dans l'enceinte de la médiathèque Valery-Larbaud de Vichy lors du dernier week-end de mai [5]. Depuis l'édition 2019, la remise du prix a été intégrée à la programmation des « Grandes Rencontres » [6], concoctée chaque année par Philippe Lapousterle [7]. Je doute fort que cette nouvelle mise en scène soit de nature à donner « plus d’éclat » au prix ‒ mais sait-on jamais ?

affiche-les-grandes-rencontres-2020

2020. Le prix sera remis le 7 mars prochain à Jacques Drillon, pour Cadence, « essai autobiographique » paru en novembre 2018 dans la collection Blanche de Gallimard. L’auteur a publié 11 livres chez cet éditeur. C’est la 5e année consécutive que le prix est décerné à un auteur – pour un livre paru chez – Gallimard, et la 25e fois en 54 éditions (d’après mes calculs, qui ne tiennent pas compte des 4 années où le Mercure de France, qui est une filiale de Gallimard, l’a emporté).

Le jury du prix compte, me semble-t-il, 12 membres. Je n’ai pas trouvé d’informations sur le mode de nomination/cooptation des juré·e·s. Il est fréquent que d’anciens lauréat·e·s deviennent juré·e·s. Ils·Elles se nomment actuellement : Jean-Marie Laclavetine (président), Paule Constant, Laurence Cossé, Olivier Germain-Thomas, Christian Giudicelli, Hédi Kaddour, Marc Kopylov, Thierry Laget, Isabelle Minard (directrice de la médiathèque), Paule Moron, Laurence Plazenet, Bertrand Visage. [8]

larbaud-pleiade

Gallimard. Je fais maintenant suivre les noms des juré·e·s du nombre de livres qu’ils ont publiés (ou préfacés, ou présentés, ou auxquels ils ont contribué) chez Gallimard [9 et 10] : Jean-Marie Laclavetine (54), Thierry Laget (29), Paule Constant (27), Laurence Cossé (22), Hédi Kaddour (19), Christian Giudicelli (16), Olivier Germain-Thomas (6), Laurence Plazenet (4), Bertrand Visage (4), Marc Kopylov (1), Paule Moron (1), Isabelle Minard (0).

• MM. Laclavetine [11] et Giudicelli sont membres du comité de lecture des éditions Gallimard, où ils sont aussi éditeurs et auteurs.

• Le(s) nombre(s) d’ouvrages indiqué(s) ci-dessus di(sen)t les liens qui unissent Mmes Constant et Cossé et MM. Kaddour et Laget à cette maison d’édition.

• Mme Moron a établi l’édition du Journal de Larbaud et M. Kopylov [12] a contribué à celle de la correspondance Larbaud-Paulhan, paru·e·s l’un·e et l’autre (en 2009 et 2010) chez Gallimard.

Dans Le Monde, je lis que MM. Laclavetine et Visage (qui a dirigé la NRF par le passé) sont « amis » depuis « la fac de lettres à Tours ».

• Dans ses livres [13], M. Giudicelli évoque M. Germain-Thomas comme « [son] camarade de la Sorbonne » et un « inséparable » ami. 

Question. Sur le site de la médiathèque, je lis que l’objectif du prix Valery-Larbaud est de « promouvoir la connaissance de l’œuvre » de l’écrivain. Peut-on aujourd’hui considérer que le prix promeut effectivement la connaissance de l’œuvre de Valery Larbaud ?

Dans le programme « Vichy passionnément » porté ces jours-ci par le maire de Vichy, je constate que « patrimoine » et « culture » sont abordés sous l’angle unique de « l’attractivité de la ville ». On peut dès lors imaginer que Larbaud et son œuvre [14] seront vu·e·s par M. Aguilera et ses colistier·e·s comme une « source de développement » et un « outil » à leur disposition « pour faire gagner Vichy ».


  • Christian Giudicelli au micro de RCJ, le 11 juin 2019 Christian Giudicelli au micro de RCJ, le 11 juin 2019
  • [1] Cf. mon billet « Moi j’ai rien à voir / avec cette histoire » (20.02.2020), dans lequel sont mentionnés plusieurs articles parus dans Le Monde, le New York Times et Mediapart. Lire aussi « Immersion dans la logique pédocriminelle de Gabriel Matzneff », par Antoine Perraud (Mediapart, 21.02.2020). Extrait : « Christian Giudicelli, membre du comité de lecture de Gallimard, dont le bureau, chaque mardi après-midi, permettait jusqu’à l’automne dernier à son ami et complice Gabriel [Matzneff] de faire salon dans la grande maison. Un éditeur du cru osa un jour questionner Giudicellli sur ses virées pédocriminelles en Asie : “Tu ne peux pas comprendre, les enfants, là-bas, ont un autre statut, une autre fonction, d’autres désirs moins inassouvis qu’en Occident”, répondit Giudicelli à son interlocuteur, effaré par un tel tropisme raciste justifiant l’injustifiable. »
  • [2] Propriété familiale située sur la commune de Cesset-Breuilly, près de Saint-Pourçain-sur-Sioule (Allier), à laquelle l’écrivain était très attaché et où il a continué à séjourner après l’attaque qui l’a laissé aphasique en 1935 (jusqu’à son décès en 1957, sa résidence principale fut le rez-de-chaussée du 26 avenue Victoria, à Vichy).
  • [3] Marie-Paule Caire-Jabinet, « Une vie pour la littérature », in Allen (« réédition illustrée et commentée »), éd. Bleu autour, 2016, p. 135.
  • [4] L’Association publie des Cahiers, a priori chaque année (désormais chez « Classiques Garnier »).
  • [5] Cérémonie évoquée comme suit par l’ancien député de Vichy (1981-1993) Jean-Michel Belorgey (in Scènes de la vie publique française, éd. Duboiris, 2015, p. 249-250) : « Le climat de cette rencontre entre les vestales parisiennes de la création littéraire (Roger Grenier, Marcel Arland, Yves Berger) et les élus locaux se voulant, tant bien que mal, garants de l’héritage d’un des grands hommes du cru, a toujours eu quelque chose d’étrange. » Il semble toutefois que, depuis Claude Malhuret (1989-2017), le maire de la ville ne prononce plus de discours lors de la remise du prix.
  • [6] Appelées « Le Grand Débat » jusqu’à… Macron. Au fil des années se sont succédé au Palais des Congrès des personnalités telles que Laure Adler, Nicolas Baverez, Raphaël Enthoven, Franz-Olivier Giesbert ou Raphaël Glucksmann (l’auteur préféré de M. le maire, a-t-il dit un jour à La Semaine de l’Allier).
  • [7] Depuis l’accession de son ami François Bayrou à la mairie en 2014 (il est même son « confident »), M. Lapousterle propose à la communauté d’agglomération de Pau la même prestation qu’à Vichy : dans le Béarn, la manifestation s’appelle « Les idées mènent le monde ».
  • [8] Membres décédés : Michel Déon et Roger Grenier (anciens présidents) ; Jean Blot, Georges-Emmanuel Clancier, Monique Kuntz, André Chamson, Roger Caillois, Théophile Alajouanine, Max-Pol Fouchet, Pierre Emmanuel, Marcel Arland, Jacques de Bourbon-Busset, Roger Vrigny, Yves Berger, Bernard Delvaille.
  • [9] « Recherche avancée » dans le catalogue des éditions Gallimard.
  • [10] Valery Larbaud eut un temps avec Gallimard un contrat d’exclusivité ; son œuvre fut publiée en Pléiade quelques mois après son décès (fin 1957) ; on peut consulter ici les œuvres de l’écrivain figurant au catalogue de la maison de l’ex-rue Sébastien-Bottin.
  • [11] Dont je lis avec plaisir les chroniques dans Siné-Mensuel.
  • [12] Le catalogue des Editions des Cendres qu’il dirige « s’est construit à son commencement autour de la figure de Valery Larbaud ». (Il se trouve que c’est dans l’immeuble d’en face, rue des Cendriers à Paris, que celle qui veilla dans les années 1930 sur l’édition des œuvres complètes de Paul Valéry ‒ d’abord pour Kra-Le Sagittaire, puis pour Gallimard ‒ a passé les dernières années de sa vie : elle s’appelait Hélène Terré et allait bientôt commander à Londres le Corps des Volontaires Françaises.)
  • [13] Cf. Juvenilia, Bleu autour, 2018, p. 9 et La Planète Nemausa, Gallimard, 2016, p. 73. MM. Germain-Thomas et Giudicelli sont les co-auteurs d’un livre consacré au peintre Claude Verdier (1932-1997), qui fut le compagnon du second (Nature vive, éd. Privat, 2007). M. Germain-Thomas a reçu en 2007 le prix Renaudot essai (dans le jury duquel figurait déjà M. Giudicelli) pour un livre (Le Bénarès-Kyôto) paru dans la collection « La fantaisie du voyageur » que dirigeait alors... M. Giudicelli.
  • Tombe de Valery et Maria Larbaud, ainsi que des grands-parents maternels de l'écrivain. © Simon Rötig Tombe de Valery et Maria Larbaud, ainsi que des grands-parents maternels de l'écrivain. © Simon Rötig
  • [14] A noter que la sépulture de l’écrivain et de sa famille, dans le carré 3 du cimetière de Vichy, a été récemment entièrement restaurée : elle avait été longtemps laissée sans soin. Par le passé, il semble aussi que la fameuse « Thébaïde », située à l’emplacement de l’actuel n°18 de la rue Nicolas-Larbaud et qui accueillit jusqu’au début des années 1930 la bibliothèque de l’écrivain, ait été laissée pendant plusieurs décennies à l’abandon, avant d’être finalement démolie dans les années 1970 ou 1980.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.