A propos du prix Valery-Larbaud

Quelques notes à propos de ce prix littéraire, qu’on remet chaque année à Vichy et que tout le monde s’accorde à dire «prestigieux». Depuis le 1er mars 2021, ces notes sont suivies d’une seconde partie, dans laquelle je chronique «depuis le 1er mars 2020» cette lamentable affaire.

Introduction. Je n’avais jamais porté grande attention au prix Valery-Larbaud, avant d’être contraint de m’intéresser au parcours de l’un de ses anciens lauréats et actuels jurés, Christian Giudicelli [1]. En consultant les pages qui s’y rapportent sur les sites de la mairie et de la médiathèque de Vichy, ainsi que plusieurs ouvrages, j’ai fait différents constats, que je me décide à rapporter ici.

Le jeune Valery Larbaud. © Gallimard Le jeune Valery Larbaud. © Gallimard

Origine : « En décembre 1959, Maria Nebbia-Larbaud a cédé Valbois [2] à la Ville de Vichy et fait de celle-ci par testament l’ayant droit de l’œuvre de Valery Larbaud (1881-1957), avec pour mission de créer un prix littéraire éponyme, ce qui sera fait en 1967, destiné à récompenser un livre que “Larbaud aurait aimé lire” [3]. »

Le site de la Ville précise que « ce prix est décerné chaque année "à un écrivain ayant publié une œuvre qu'aurait aimée Valery Larbaud, ou dont l'esprit, le sens et la pensée rejoignent celle de Larbaud", et qu’il a été créé en 1967 par l'Association internationale des amis de Valery Larbaud [4] et la Ville de Vichy ».

Dotation. « Le prix est doté par une fondation qui accorde [au lauréat] de quoi subsister pendant l’écriture de son prochain roman », a déclaré l’an passé le président de l’Association et du jury du prix, Jean-Marie Laclavetine (la vidéo de la cérémonie est ici). J’ai lu quelque part que ladite dotation était de 6 000 euros ; d’après Livres Hebdo, elle s’élève à 7 622 euros. Je n’ai pas trouvé d’informations sur l’origine des fonds, ni donc sur le montant de la contribution de la Ville de Vichy.

Remise du prix Valery-Larbaud 2018 (de g. à dr.) : Marc Kopylov, Jean-Marie Laclavetine, Frédéric Aguilera (maire de Vichy), Maud Simonnot (lauréate du prix cette année-là), Charlotte Benoît (1ère adjointe au maire), Paule Moron, Christian Giudicelli, Isabelle Minard (directrice de la médiathèque Valery-Larbaud), Hédi Kaddour, Olivier Germain-Thomas. © Médiathèque Valery-Larbaud Remise du prix Valery-Larbaud 2018 (de g. à dr.) : Marc Kopylov, Jean-Marie Laclavetine, Frédéric Aguilera (maire de Vichy), Maud Simonnot (lauréate du prix cette année-là), Charlotte Benoît (1ère adjointe au maire), Paule Moron, Christian Giudicelli, Isabelle Minard (directrice de la médiathèque Valery-Larbaud), Hédi Kaddour, Olivier Germain-Thomas. © Médiathèque Valery-Larbaud

Cérémonie. Jusqu’à 2018, le prix était remis dans l'enceinte de la médiathèque Valery-Larbaud de Vichy lors du dernier week-end de mai [5]. Depuis l'édition 2019, la remise du prix a été intégrée à la programmation des « Grandes Rencontres » [6], concoctée chaque année par Philippe Lapousterle [7]. Je doute fort que cette nouvelle mise en scène soit de nature à donner « plus d’éclat » au prix ‒ mais sait-on jamais ?

affiche-les-grandes-rencontres-2020

2020. Le prix sera remis le 7 mars prochain à Jacques Drillon, pour Cadence, « essai autobiographique » paru en novembre 2018 dans la collection Blanche de Gallimard. L’auteur a publié 11 livres chez cet éditeur. C’est la 5e année consécutive que le prix est décerné à un auteur – pour un livre paru chez – Gallimard, et la 25e fois en 54 éditions (d’après mes calculs, qui ne tiennent pas compte des 4 années où le Mercure de France, qui est une filiale de Gallimard, l’a emporté).

Le jury du prix compte, me semble-t-il, 12 membres. Je n’ai pas trouvé d’informations sur le mode de nomination/cooptation des juré·es. Il est fréquent que d’anciens lauréat·es deviennent juré·es. Ils·Elles se nomment actuellement : Jean-Marie Laclavetine (président), Paule Constant, Laurence Cossé, Olivier Germain-Thomas, Christian Giudicelli, Hédi Kaddour, Marc Kopylov, Thierry Laget, Isabelle Minard (directrice de la médiathèque), Paule Moron, Laurence Plazenet, Bertrand Visage. [8]

Gallimard. Je fais maintenant suivre les noms des juré·e·s du nombre de livres qu’ils ont publiés (ou préfacés, ou présentés, ou auxquels ils ont contribué) chez Gallimard [9 et 10] : Jean-Marie Laclavetine (54), Thierry Laget (29), Paule Constant (27), Laurence Cossé (22), Hédi Kaddour (19), Christian Giudicelli (16), Olivier Germain-Thomas (6), Laurence Plazenet (4), Bertrand Visage (4), Marc Kopylov (1), Paule Moron (1), Isabelle Minard (0).

  • MM. Laclavetine [11] et Giudicelli sont membres du comité de lecture des éditions Gallimard, où ils sont aussi éditeurs et auteurs.
  • Le(s) nombre(s) d’ouvrages indiqué(s) ci-dessus di(sen)t les liens qui unissent Mmes Constant et Cossé et MM. Kaddour et Laget à cette maison d’édition.
  • Mme Moron a établi l’édition du Journal de Larbaud et M. Kopylov [12] a contribué à celle de la correspondance Larbaud-Paulhan, paru·es l’un·e et l’autre (en 2009 et 2010) chez Gallimard.
  • Dans Le Monde, je lis que MM. Laclavetine et Visage (qui a dirigé la NRF par le passé) sont « amis » depuis « la fac de lettres à Tours ».
  • Dans ses livres [13], M. Giudicelli évoque M. Germain-Thomas comme « [son] camarade de la Sorbonne » et un « inséparable » ami.

Question. Sur le site de la médiathèque, je lis que l’objectif du prix Valery-Larbaud est de « promouvoir la connaissance de l’œuvre » de l’écrivain. Peut-on aujourd’hui considérer que le prix promeut effectivement la connaissance de l’œuvre de Valery Larbaud ?

Dans le programme « Vichy passionnément » porté ces jours-ci par le maire de Vichy, je constate que « patrimoine » et « culture » sont abordés sous l’angle unique de « l’attractivité de la ville ». On peut dès lors imaginer que Larbaud et son œuvre [14] seront vus par M. Aguilera et ses colistier·es comme une « source de développement » et un « outil » à leur disposition « pour faire gagner Vichy ».


Notes :

Christian Giudicelli au micro de RCJ, le 11 juin 2019. Christian Giudicelli au micro de RCJ, le 11 juin 2019.

[1] Cf. mon billet « Moi j’ai rien à voir / avec cette histoire » (20.02.2020), dans lequel sont mentionnés plusieurs articles parus dans Le Monde, le New York Times et Mediapart. Lire aussi « Immersion dans la logique pédocriminelle de Gabriel Matzneff », par Antoine Perraud (Mediapart, 21.02.2020). Extrait : « Christian Giudicelli, membre du comité de lecture de Gallimard, dont le bureau, chaque mardi après-midi, permettait jusqu’à l’automne dernier à son ami et complice Gabriel [Matzneff] de faire salon dans la grande maison. Un éditeur du cru osa un jour questionner Giudicellli sur ses virées pédocriminelles en Asie : “Tu ne peux pas comprendre, les enfants, là-bas, ont un autre statut, une autre fonction, d’autres désirs moins inassouvis qu’en Occident”, répondit Giudicelli à son interlocuteur, effaré par un tel tropisme raciste justifiant l’injustifiable. »

[2] Propriété familiale située sur la commune de Cesset-Breuilly, près de Saint-Pourçain-sur-Sioule (Allier), à laquelle l’écrivain était très attaché et où il a continué à séjourner après l’attaque qui l’a laissé aphasique en 1935 (jusqu’à son décès en 1957, sa résidence principale fut le rez-de-chaussée du 26 avenue Victoria, à Vichy). Une vue de « Valbois », ainsi qu’une vingtaine de photographies issues du fonds Valery-Larbaud ont été mises en ligne sur le blog des Fonds patrimoniaux de la médiathèque de Vichy.

[3] Marie-Paule Caire-Jabinet, « Une vie pour la littérature », in Allen (« réédition illustrée et commentée »), éd. Bleu autour, 2016, p. 135.

[4] L’Association publie des Cahiers, a priori chaque année (désormais chez « Classiques Garnier »).

[5] Cérémonie évoquée comme suit par l’ancien député de Vichy (1981-1993) Jean-Michel Belorgey (in Scènes de la vie publique française, éd. Duboiris, 2015, p. 249-250) : « Le climat de cette rencontre entre les vestales parisiennes de la création littéraire (Roger Grenier, Marcel Arland, Yves Berger) et les élus locaux se voulant, tant bien que mal, garants de l’héritage d’un des grands hommes du cru, a toujours eu quelque chose d’étrange. » Il semble toutefois que, depuis Claude Malhuret (1989-2017), le maire de la ville ne prononce plus de discours lors de la remise du prix.

[6] Appelées « Le Grand Débat » jusqu’à… Macron. Au fil des années se sont succédé au Palais des Congrès des personnalités telles que Laure Adler, Nicolas Baverez, Raphaël Enthoven, Franz-Olivier Giesbert ou Raphaël Glucksmann.

[7] Depuis l’accession de son ami François Bayrou à la mairie en 2014 (il est même son « confident »), M. Lapousterle propose à la communauté d’agglomération de Pau la même prestation qu’à Vichy : dans le Béarn, la manifestation s’appelle « Les idées mènent le monde ».

[8] Membres décédés : Michel Déon et Roger Grenier (anciens présidents) ; Jean Blot, Georges-Emmanuel Clancier, Monique Kuntz, André Chamson, Roger Caillois, Théophile Alajouanine, Max-Pol Fouchet, Pierre Emmanuel, Marcel Arland, Jacques de Bourbon-Busset, Roger Vrigny, Yves Berger, Bernard Delvaille.

[9] « Recherche avancée » dans le catalogue des éditions Gallimard.

[10] Valery Larbaud eut un temps avec Gallimard un contrat d’exclusivité ; son œuvre fut publiée en Pléiade quelques mois après son décès (fin 1957) ; on peut consulter ici les œuvres de l’écrivain figurant au catalogue de la maison de l’ex-rue Sébastien-Bottin.

[11] Dont je lis avec plaisir les chroniques dans Siné-Mensuel.

[12] Le catalogue des Editions des Cendres qu’il dirige « s’est construit à son commencement autour de la figure de Valery Larbaud ».

[13] Cf. Juvenilia, Bleu autour, 2018, p.9, et La Planète Nemausa, Gallimard, 2016, p.73. MM. Germain-Thomas et Giudicelli sont les co-auteurs d’un livre consacré au peintre Claude Verdier (1932-1997), qui fut le compagnon du second (Nature vive, éd. Privat, 2007). M. Germain-Thomas a reçu en 2007 le prix Renaudot essai (dans le jury duquel figurait déjà M. Giudicelli) pour un livre (Le Bénarès-Kyôto) paru dans la collection « La fantaisie du voyageur » que dirigeait alors... M. Giudicelli.

[14] A noter que la sépulture de l’écrivain et de sa famille, dans le carré 3 du cimetière de Vichy, a été récemment entièrement restaurée : elle avait été longtemps laissée sans soin. Par le passé, il semble aussi que la fameuse « Thébaïde », située à l’emplacement de l’actuel n°18 de la rue Nicolas-Larbaud et qui accueillit jusqu’au début des années 1930 la bibliothèque de l’écrivain, ait été laissée pendant plusieurs décennies à l’abandon, avant d’être finalement démolie dans les années 1970 ou 1980. (Des photos récentes de la sépulture, ainsi que du dernier domicile de l'écrivain, situé à proximité des actuelles rues Nicolas-Larbaud et Valery-Larbaud, sont rassemblées au fil de ce thread.)

Dans le cimetière de Vichy. © SR Dans le cimetière de Vichy. © SR


Depuis le 1er mars 2020 :

• Dans les jours qui ont suivi sa publication, j’ai diffusé le billet ci-dessus via mon compte twitter (lire ici, , , , , , et ).

• Le 7 mars, Christian Giudicelli, membre du jury Larbaud, a renoncé à se rendre à Vichy pour la cérémonie de remise du prix (lire ici).

• En juin, j’ai comparé la composition du jury Larbaud avec celle des six principaux prix littéraires français (lire ici), après avoir radiographié ces derniers (lire ici et ).

• Début juillet, il m’a semblé approprié de rapprocher la situation du jury Larbaud de celle du jury Renaudot, ainsi que de l’affaire Girard (lire ici).

• Le 5 puis le 21 septembre, j’ai pointé le « silence » de la municipalité de Vichy sur la présence « d’un promoteur historique de la pédophilie-pédocriminalité » au sein d’un jury financé par elle, et tenté d’expliquer en quoi cette question était « loin d’être anecdotique » (lire ici, et ).

• Lors du conseil municipal du 21 septembre, le maire de Vichy, interpellé sur la question par l’opposition, a répondu qu’il avait demandé que M. Giudicelli soit suspendu du jury Larbaud, et que le soutien financier de la Ville serait suspendu si tel n’était pas le cas (lire ici ou  ; j’ai réagi ici à cette déclaration) ; le 30 septembre, le maire de Vichy a fait la même réponse au correspondant du New York Times (lire ici ou ).

• Le 20 novembre, journée internationale des droits de l’enfant, après que la municipalité a communiqué sur sa candidature au label de l’UNICEF « Ville amie des enfants », j’ai adressé à la vénérable institution le message suivant (à lire ici).

• Le 27 novembre, soit trois jours avant la remise du prix Renaudot, j’ai écrit « à l’attention des juré∙es Renaudot et Larbaud », ainsi que « du maire de Vichy », le “thread” suivant, qui rassemble — et précise souvent — les principales informations contenues dans le présent billet et compile les principales enquêtes journalistiques menées sur ces questions (affaire Matzneff, le “tourisme sexuel” du couple Matzneff-Giudicelli, les prix littéraires et leurs jurys…) :

© Simon Rötig

Le “fil” inséré ci-dessus, que je continue à enrichir au fil de l'actualité, apporte aussi quelques nouvelles informations, par exemple sur le prix Michel-Dard (qui est également décerné par le jury Larbaud) ; sur les « négligences en série » constatées dans cette affaire ; sur le président du jury du prix Larbaud, Jean-Marie Laclavetine, membre depuis plus de trente ans du comité de lecture des éditions Gallimard, ou sur l'attitude de la Ville de Vichy et du nouveau maire, Frédéric Aguilera.

Le 24 février 2021, il a été annoncé que les juré∙es Larbaud avaient « voté à l’unanimité » pour le maintien de Christian Giudicelli au sein du jury et que, comme annoncé, la Ville de Vichy suspendait son soutien financier ; j'ai réagi "à chaud" ici et , puis précisé, le 3 avril suivant, le regard que je porte dans cette affaire sur l’attitude du maire de Vichy.

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