Et si on parlait de la formation des policier-e-s ?

«En chemin, le formateur parla des écoles de police transformées depuis les années 2000*.» Cette phrase du roman de David Dufresne, «Dernière sommation», m’avait frappé il y a un an. Je n’ai cessé depuis d’entendre parler de «manque» de formation. Petite revue de presse**.

Un haut cadre policier, 27.11.2020 : « Je crois que la grande oubliée du débat [sur les violences policières et le maintien de l’ordre], c’est le recrutement, [qui est] sans cesse tiré vers le bas. Des jeunes policiers qu’on forme à la va-vite, qui sont des va-t-en guerre, sans idée précise de la déontologie. » Propos recueillis par Willy Le Devin pour Libération (c'est ce tweet qui a attiré mon attention sur eux)

Sébastien Roché, universitaire, 18.11.2020 : « La formation dure huit mois en école de police en France, contre dix-huit à trente-six mois dans les pays du Nord de l’Europe. Mécaniquement, la formation chez nous est plus limitée, et se concentre sur les gestes techniques (“comment me défendre, comment tirer ?”) et sur les aspects légaux (“pour quels motifs ai-je le droit de contrôler une personne ou de sortir mon arme ?”). En Allemagne ou au Danemark, l’éthique (“quelles sont les conséquences de mes actes ?”) et l’apprentissage des “softs skills” (ou compétences relationnelles) sont au cœur de la formation. On y reçoit des cours sur le racisme et l’approche interculturelle. On y apprend mieux comment communiquer avec la population, y compris dans une situation stressante, à rechercher l’apaisement plus qu’à s’imposer. » Propos recueillis par Laura Motet pour Le Monde (M. Roché a également donné récemment un entretien au site Reporterre)

Jean-Michel Schlosser, ancien policier et sociologue, 3.09.2020 : « Les sciences humaines et sociales sont [malheureusement] totalement absentes des programmes. La base de la formation est très juridique et formate les policiers à avoir un raisonnement binaire, autour du code pénal, avec l’idée qu’il y a le bien et le mal. Or la société, au niveau de la violence, est beaucoup plus complexe qu’avant : le policier a besoin d’un bagage complémentaire pour comprendre ses missions. » Propos recueillis par Juliette Bénézit pour Le Monde

© Le Monde

Véronique Béchu, commandante de police (OCRVP, lutte contre la pédocriminalité), 13.09.2020 : « Le souci, c’est que tous les enquêteurs ne sont pas formés spécifiquement pour les auditions d’enfants victimes. Il n’y a pas assez de formations, cela coûte très cher. Très souvent, les collègues sont déjà affectés avant d’être formés. Il faudrait qu’il soit obligatoire de faire une série de stages avant d’arriver dans les services, comme c’est le cas au renseignement. Quand je suis arrivée à la brigade des mineurs, j’ai d’abord assisté à des auditions derrière la glace sans tain, puis j’ai été “officiellement” formée quatre ans après. Ce n’était qu’une formalité, car je faisais déjà des auditions depuis longtemps, en utilisant des techniques que mes collègues m’avaient eux-mêmes enseignées. Mais maintenant, ce n’est plus possible, [notamment] parce que les enquêteurs formés en poste ont trop de dossiers, et donc plus le temps de le faire. [Ça l’est d’autant moins] que les enquêteurs restaient avant très longtemps en poste ― en moyenne dix, douze, voire quinze ans ―, ce qui n’est plus automatiquement le cas maintenant : ce sont des services usants. » Propos recueillis par Marine Turchi pour Mediapart

Catherine Robin et Dorothée Werner, journalistes, 11.09.2020 : « En cas de soupçons de maltraitance, on envoie encore trop souvent des travailleurs sociaux peu ou mal formés interroger les parents, au risque d’en conclure un peu vite que tout va bien… La question de la formation est donc décisive : pris dans un conflit de loyauté, les enfants parlent très peu, mais peuvent montrer des signes psychosomatiques alertant ceux qui ont appris à les détecter. Travailleurs sociaux, mais aussi gendarmes et policiers, magistrats, profs, pédiatres, infirmières scolaires, tous devraient suivre une formation obligatoire pour repérer des situations avant qu’il ne soit trop tard. » Extrait de leur article « L’enfance toujours en danger », paru dans Elle

Lyes Louffok, militant de la cause des enfants, 28.09.2020 : « En protection de l’enfance, la majorité des établissements sont des établissements privés, gérés par le secteur associatif. Or, dans ces structures, on constate une absence de normes et de cadre réglementaire entourant le travail social, la profession d’éducateur spécialisé et l’encadrement même des enfants. Conséquence : il arrive que soit embauché du personnel non diplômé ou que le personnel diplômé ne soit pas en quantité suffisante, d’autant qu’il existe une crise de la vocation dans nos métiers, car les personnels en ont ras-le-bol de travailler avec un manque constant de moyens. » Propos prononcés lors du débat organisé à l'occasion de la diffusion de la série Laëtitia - La violence pour destin, sur France 2

Lire, sur le sujet, son entretien à «L’Obs» du 25.11.2020. © Caroline De Haas


* Etienne Dardel rencontre pour la première fois de visu l'une de ses sources, Edward Lynn, un policier expérimenté devenu formateur de police. Citation complète : « En chemin, le formateur parla des écoles de police transformées depuis les années 2000, des chenils pour fous furieux, des illettrés recrutés à 3/20, faute de candidats ; et du commandement managérial, ignorant tout des choses de police et des choses de la vie. L’esprit cow-boy a gangrené toute la maison. » (David Dufresne, Dernière sommation, Grasset, octobre 2019, p. 166-167)

** Cette revue de presse n’a évidemment aucune prétention à l’exhaustivité. Je m’autorise à reproduire ici des extraits d’articles car il existe, me semble-t-il, un droit de citation ; je le fais animé par l’envie de mettre en évidence la qualité du travail de nombreux-ses journalistes ― et donc d’inciter les lecteurs-rices, si cela leur est possible, à s’abonner et/ou acheter des journaux publiant des informations d’intérêt public (idem bien sûr pour les sites indépendants et en accès libre qui ne peuvent vivre sans abonné·e·s solidaires).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.