La percée de la Ligue et l'ennemi extérieur

Dans la crise produite pas les politiques néolibérales, le berlusconisme persiste sous une forme zombie. Mais le berlusconisme-zombie, incarné par la Ligue, ne peut exister en l'absence d'un ennemi extérieur. Dans la stratégie de la Ligue, la guerre aux migrants est ainsi un équivalent fonctionnel de la lutte (désormais abandonnée) contre la monnaie unique.

Le retournement spectaculaire de la Ligue sur la question européenne, a finalement permis en Italie la naissance d’un gouvernement fondé sur un accord avec le mouvement 5étoiles, dont la formation semblait largement compromise au moment où je rédigeais mon dernier billet Mediapart[1].

Rappelons que la Ligue avait mené campagne pour la sortie de l’euro, et que le refus du président Mattarella de nommer Paolo Savona, considéré comme un eurosceptique, au poste de ministre de l’économie avait bloqué les négociations. Depuis, la Ligue n’a pas simplement accepté que Savona soit remplacé par Giovanni Tria, qui s’est immédiatement porté en garant des « compatibilités » européennes[2] ; elle a aussi ouvertement renoncé à remettre en discussion la participation italienne à l’UE et à la monnaie unique, Salvini – quoiqu’en persistant à le considérer une monnaie mal gérée - affirmant finalement que sur l’euro, il avait « changé d’avis »[3].

Le premier ministre Conte a pour sa part affiché clairement une complète fidélité à la construction européenne, en soulignant que « l’euro est irréversible »[4]. L’action de son gouvernement au cours de ses premières semaines d’existence s’est progressivement caractérisée comme un deal entre les deux partis qui le soutiennent.

Le premier terme du deal est la possibilité laissé par la Ligue aux 5étoiles de proposer quelques mesures pour réduire la précarité, avec notamment la limitation de la durée maximale de CDD consécutifs (de trois à deux ans) et la réintroduction de la motivation lors d’un renouvellement du CDD. Ces mesures sont bien en deçà de ce qui avait été promis en campagne électorale, et elles ne pourront avoir que des répercussions mineures sur un monde du travail fragmenté par trois décennies de politiques néolibérales. Même la « réforme » la plus contestée du gouvernement Renzi, le Jobs Act, n’est pas remise en question. Pour rappel, le CDI à protection croissante introduit par le Jobs Act prévoit la possibilité de licencier un salarié de façon illégitime sans recours possible aux juges, contre une indemnité fixée par la loi et grandissante avec l’ancienneté du contrat (deux mois de salaires pour chaque année de contrat). Le « décret dignité » du nouveau gouvernement prévoit simplement d’augmenter le montant minimal (de 4 à 6 mensualités) et maximale (de 24 à 36 indemnités) de l'indemnité ; mais l’essentiel, c’est-à-dire la possibilité pour un employeur de se débarrasser à souhait d’un salarié même en CDI, n’est pas touché. De même, la réintroduction de l’article 18 du Code du travail abrogé par Renzi – qui avait pourtant occupé une place centrale dans le débat politique avant les dernières élections – a littéralement disparu du paysage.  

Le deuxième terme du deal, est la carte blanche laissée par les 5étoiles à la Ligue dans la gestion de l’arrivée de migrants en Italie. Matteo Salvini, chef de file de la Ligue et ministre de l’intérieur, n’a pas hésité à profiter de ce blanc-seing. Tout d’abord pour diffuser un discours à teneur ouvertement raciste contre les immigrés (dont les arrestations et condamnations, contrairement à celles concernant des italiens, sont énumérées à longueur de journée sur le compte twitter du ministre) et contre les minorités ethniques (Salvini a déclaré vouloir recenser la communauté Rom pour procéder à leur expulsion, regrettant de devoir « garder » les Roms italiens)[5]. En termes plus concrets, la politique de la Ligue dans la gestion de l’immigration correspond à un approfondissement de la stratégie du gouvernement précédent qui, dans la personne de son ministre de l’intérieur, Marco Minniti, avait multiplié les contacts avec les autorités libyennes pour réduire le nombre de départs vers l’Italie. Peu regardant vers les dénonciations en provenance de toutes les organisations internationales sur les conditions aberrantes et inhumaines de la détention des migrants en Lybie, Salvini a proposé la création de camps de rétention « dans le sud ou au sud de la Libye » pour bloquer le chemin vers l’Italie[6].

De même, le gouvernement italien finance directement les garde-côtes libyens dont la méthode de travail est désormais avérée : confrontés à des migrants qui refusent d’être embarqués sur des patrouilleurs qui les ramèneraient vers les camps libyens, les militaires coulent en mer leurs bateaux avant qu’ils n’en soient descendus[7]. Dernier point de l’approfondissement de la stratégie Minniti par Salvini, la déclaration de guerre contre les ONG, accusées d’être des « marchands d’esclaves », pour lesquelles les ports italiens sont dorénavant fermés. Conséquence très directe de cette politique : alors que les départs ont effectivement chuté suite au fait que les libyens, financés par l’Italie et l’UE, retiennent sans aucun respect des droits de l’homme les migrants, le nombre de morts en Méditerranée est reparti à la hausse (de 136 au mois de mai à 755 au mois de juin)[8]

Les sondages d’opinion montrent une hausse très forte du soutien à la Ligue, créditée désormais d’environ 30% des intentions de vote, et une forte stabilité du soutien aux 5étoiles, à peu près au même niveau. Bien évidemment, il y a dans ces données un effet « lune de miel » assez classique ; et il est certain aussi que la politique anti-migrants de Salvini, aussi meurtrière soit-elle, est payante d’un point de vue électoral. Il reste cependant une énigme à résoudre, et la suite de ce billet en proposera une solution : comment un parti, la Ligue, qui pendant des années a construit son identité sur la base d’une opposition frontale à l’Union européenne et à la monnaie unique, peut soudainement « changer d’avis » sans en payer aucune conséquence en termes de soutien politique ?

Pour répondre à cette question, il faut procéder par étapes. La première consiste à prendre conscience de la profondeur des effets de ce qu’en Italie on a appelé « le berlusconisme », qui a plusieurs dimensions. Si on ne le regarde qu’en surface, le berlusconisme n’est rien d’autre qu’une mise en œuvre quelque peu brutale du précepte libéral de l’Etat minimal. La crise que traverse l’Italie depuis dix ans a produit celle du berlusconisme entendu simplement comme paradigme économique, ce que confirme d’ailleurs l’effondrement de Forza Italia (chutée de 37% en 2008 à 21% en 2013, puis à 14% aux élections de mars, et créditée d’environ 8% des voix par les sondages les plus récents). Mais comme le souligne Marco Revelli en reprenant les mots de Gobetti sur le fascisme, le berlusconisme est aussi une autobiographie d’une partie importante, peut-être même majoritaire, de l’Italie[9] : et, en tant qu’anthropologie, il est loin d’être en déclin. Pour le dire autrement, le berlusconisme est aussi une vision de l’existence qui correspond à une construction particulière des intérêts socio-économiques ; non pas fondée simplement sur les vertus du profit, mais immédiatement sur la richesse, peu importe les moyens par lesquels elle a été acquise. Dans le berlusconisme, il y a bien évidemment la place pour admirer l’entrepreneur « qui travaille dur » ; mais c’est la richesse en tant que telle qui symbolise la réussite sociale. Dans ce modèle, guère de condamnation « morale » pour la rente, les privilèges, la spéculation. Même l’évasion fiscale est acceptable et même mise en valeur si elle conduit au seul résultat qui compte : l’enrichissement.

La Ligue entretient une double relation avec le berlusconisme. Elle le rejette dans sa dimension de paradigme antiétatique : au contraire, la Ligue veut un Etat fort, protecteur, rassurant. Mais elle est parfaitement syntonisée sur sa dimension anthropologique. Un exemple presque caricatural de ce double rapport avec le berlusconisme est donné par l’interview-portrait de Claudio Borghi, publiée récemment par il Corriere della Sera[10], dans laquelle le responsable économique de la Ligue semble, peut-être involontairement, vouloir lister tous les codes de cette anthropologie particulière. Ainsi, le député répond aux questions pendant qu’il traverse le lac de Côme en conduisant son hors-bord ; et il tient à souligner – en parfaite écho avec la discesa in campo de Silvio Berlusconi d’il y a 25 ans -  que rien sauf la passion ne l’obligeait à faire de la politique, puisqu’à 38 ans il avait déjà accumulé assez d’argent, avec des activités d’intermédiation financière évidemment, pour vivre en rentier le restant de ses jours.

En mobilisant une terminologie à la Todd, on pourrait parler d’un berlusconisme-zombie. Un certain mode de formation des attentes sociales ne disparaît pas simplement parce qu’il produit des politiques publiques incapables de tenir leurs promesses : l’imaginer reviendrait à sous-évaluer la profondeur des déterminants idéologiques des demandes politiques, déterminants qui ne se modifient pas au gré des conjonctures économiques[11]. À cette considération générale, il faut ajouter la responsabilité spécifique, dans la persistance du berlusconisme version zombie, de celle qu’on appelle encore la « gauche » italienne ; laquelle – en promouvant l’idéologie troisième voie de l’égalité des conditions de départ - n’a guère proposé une vision alternative en mesure de dénoncer les effets nécessairement inégalitaires d’un modèle social construit autour du rêve de l’enrichissement personnel.

Ainsi, le rapport de l’électorat de la Ligue avec l’idéologie d’un capitalisme sans règles dans lequel la richesse serait à la portée de tout le monde se résume efficacement dans une formule : « je sais que ça ne marche pas, mais j’y crois encore ». Sur ce point, au-delà des spécificités de la situation italienne, il y a probablement des indications plus générales qu’on pourrait tirer sur le comportement politique des classes moyennes comme celles qui votent pour la Ligue, qui ont adhéré au néolibéralisme à cause de ses promesses de promotion sociale, et qui dans la crise qui dure depuis dix ans sont directement menacées et même déjà touchées par un réel appauvrissement. Et il faudrait aussi ouvrir une parenthèse pour différencier cet électorat de celui des 5étoiles, dont la composante populaire est bien plus importante et qui s’est senti abandonné par la « gauche » regroupée autour du Parti démocrate. Mais si l’on veut procéder vers la réponse à la question initiale (comment un parti peut retourner complètement ses positions sur l’euro et sur l’UE sans en payer aucun prix en termes de soutien, et au contraire en montant fortement dans les sondages), mieux vaut se concentrer sur la base électorale de la Ligue, héritée pour la très grande partie de Forza Italia et de ce qu’on appelait le désormais disparu « centre-droite » ; et se demander comment les deux propositions de la formule qui résume le berlusconisme-zombie, « je sais que ça ne marche pas » et « j’y crois encore », peuvent être mises en cohérence.

La réponse est simple à trouver. Si j’y crois, et que j’ai raison d’y croire, c’est que ça devrait marcher ; si cela ne marche pas, c’est donc que quelque chose, ou quelqu’un, s’est mis de travers et il faut le combattre. Pour exister, le berlusconisme-zombie a ainsi besoin d’un ennemi extérieur ; là encore, il faudrait réfléchir à la possibilité de généraliser cette analyse, en l’appliquant à un éventuel néolibéralisme-zombie, pour expliquer la montée de l’extrême droite en Europe. En tout cas, l’impressionnante percée de la Ligue, qui n’avait recueilli que 4% des voix en 2013, puis 17% aux élections de mars, et qui est créditée de 30% des voix par les sondages les plus récents, est paradoxalement le produit d’une crise engendrée par des politiques que la Ligue a contribué à impulser et auxquelles pour l’essentiel elle adhère encore. Comme je l’ai indiqué, les quelques mesures de réduction de la précarité du gouvernement Conte ont été impulsées par les 5étoiles ; sur le terrain économique, les principales promesses de la Ligue, à savoir la flat tax et une vaste amnistie fiscale, sont loin de proposer une rupture du paradigme néolibéral. La seule véritable nouveauté introduite sur la scène italienne par la Ligue de Salvini, est la figure politiquement décisive de l’ennemi extérieur ; qui, pendant une phase terminée avec l’arrivée au pouvoir, a pris les formes de l’Union européenne et de la monnaie unique.

Il n’est pas ici question de discuter le bien-fondé des arguments économiques qui peuvent être mobilisés pour soutenir l’opportunité d’une rupture en Europe ou d’une sortie de l’euro ; car ces arguments ne rendent compte ni de la stratégie de la Ligue ni, pour l’essentiel, de l’adhésion électorale qu’elle suscite. Bien évidemment, tant qu’il s’agissait de légitimer et justifier l’opposition à la monnaie unique, la Ligue s’est appuyée sur des arguments d’ordre « rationnel » ; pour ce faire, elle n’a pas hésité à donner un rôle de premier plan à des intellectuels qui, en suivant des parcours parfois initialement éloignés de l’extrême droite, théorisaient la nécessité de la rupture européenne. C’est le cas par exemple d’Alberto Bagnai, économiste keynésien depuis longtemps opposé à une monnaie unique qu’il a combattu avec cohérence. Après avoir cherché sans succès des interlocuteurs de poids à gauche, Bagnai a finalement intégré la Ligue et a été élu au Sénat, où il préside aujourd’hui la commission des finances. Mais si Salvini avait sérieusement pensé, pendant la campagne électorale, que l’Italie tirerait des bénéfices d’une sortie de l’euro, il n’aurait pas « changé d’avis » par la suite ; si ses électeurs avaient, dans leur grande majorité, appuyé la Ligue en raison d’une réelle hostilité à la construction européenne, la Ligue s’effondrerait dans les sondages, alors que c’est le contraire qui arrive. Et si la Ligue n’avait pas brutalement modifié sa ligne politique sur la question européenne, Bagnai ne se retrouverait pas aujourd’hui dans l’obligation de rassurer les investisseurs en affirmant que le nouveau gouvernement, « pro-marché et pro-entreprises », « ne fera rien contre l’euro »[12] ; ni probablement dans celle de se chercher un peu désespérément de nouveaux adversaires, comme par exemple « les organisations globalistes » dont « la lutte sournoise contre notre style de vie n’a aucune base scientifique »[13].

Si le combat anti-européen a occupé une place importante dans la stratégie de la Ligue, ce n’est pas en raison de considérations d’ordre économique mais parce que l’UE et l’euro incarnaient l’ennemi extérieur ; les immigrés, ou les ONG, les cosmopolites sorosiens, les élites au solde de l’étranger ou qui sais-je encore, sont autant d’équivalents fonctionnels qui peuvent jouer le même rôle. Il est clair qu’une fois au gouvernement, continuer à identifier l’ennemi extérieur dans la monnaie unique aurait comporté une série de problèmes pour la Ligue. D’abord, dans la négociation avec les 5étoiles ; ensuite, la sortie de l’euro demande d’élaborer un plan sérieux pour la gérer ; elle impose aussi, pour ne pas se traduire en catastrophe économique, de nouer des alliances solides avec d’autres partis et acteurs européens. Sur la négociation avec les 5étoiles, il n’y a qu’à lire l’interview du responsable économique de la Ligue citée plus haut pour savoir comment elle s’est passée et pour comprendre la réelle importance donnée par le parti de Salvini à la rupture européenne : « Je me suis assis à la table avec les 5étoiles – raconte Borghi – et j’ai demandé : ‘Est-ce que nous voulons sortir de l’euro ?’. Ils m’ont répondu : ‘non’. Fin de l’histoire. La sortie de l’euro n’est donc pas au programme du gouvernement ». Pour le plan de sortie, tout laisse croire qu’il n’existe pas (ou sinon, il est vraiment gardé très, très secret). Et concernant les alliés de la Ligue en Europe, soit ils se trouvent en dehors de la zone euro, notamment en Russie et en Hongrie, soit il s’agit, comme dans le cas du Front National, de partis qui se disent aujourd’hui favorables à la monnaie unique.

Un allié de gouvernement favorable à la monnaie unique, pas de plan pour en sortir, aucun interlocuteur en Europe pour mener de façon coordonnée la rupture : si l’essentiel est la désignation d’un ennemi extérieur, pourquoi alors, une fois au gouvernement, s’entêter à l’identifier dans la monnaie unique ? Les migrants sont une cible bien plus démunie et simple à combattre. C’est ainsi que, sur l’euro, Salvini a changé d’avis.

 

 

[1] Quand la gauche se meurt: notes sur la crise italienne à l’adresse de la France, Blog Mediapart, 28 mai 2018

[2] Moscovici: « Da Tria rassicurazioni su bilancio 2019, rispetterà regole eurozona », www.wallstreetitalia.com, 11 juillet 2018

[3] « Q. In 2016, you said that “everyone who votes for us will know that a Northern League government would get rid of the euro and move back to a national currency.” Do you still believe this, or have you changed your mind? A. No, I didn’t change my mind. I still think the euro was a wrong experiment. Since now it is here, we have to improve its conditions. Q. So you don’t believe what you said previously about getting rid of the euro? A. Have you ever changed your ideas? », in « Italy has done a lot — maybe too much », Washington Post, 19 juillet 2018

 

[4] « Conte, euro per noi irreversibile », MilanoFinanza, 19 juillet 2018

[5] « Rom, Salvini: “Faremo censimento, quelli italiani ce li dovremo tenere” », La Stampa TV, 18 juin 2018.

[6] « Matteo Salvini veut des centres d'accueil en Libye pour "bloquer la migration" », www.lecho.be, 25 juin 2018

[7] « Migranti, “in Libia barconi affondati con le persone a bordo”», il Fatto Quotidiano, 21 juillet 2018

[8] Source : http://missingmigrants.iom.int/

[9] « “Ecco cosa resta del berlusconismo”. Intervista a Marco Revelli », il Manifesto, 3 mai 2006

[10] « Claudio Borghi: “L’Italia prima o poi uscirà dall’Euro, ne sono convintissimo” », il Corriere della Sera, 19 juillet 2018

[11] Amable, Palombarini: L’économie politique n’est pas une science morale, Raisons d’agir, 2005

[12] « Bagnai: il nuovo governo non è una minaccia per l'euro », Reuters Italia, 27 juin 2018

[13] Tweet du 19/7/2018, en réaction à une taxe imaginaire – les défenseurs de l’identité nationale ne manquent pas de créativité - que l’ONU voudrait imposer sur parmesan et huile d’olive.

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