Chloé Madesta sur la performativité. Un appel à discussion

Le billet de Chloé Madesta sur son blog éponyme m'a fait réagir et questionner. Plutôt que de lui répondre par un commentaire qui devenait trop long, j'ai préféré le publier sous la forme d'un billet, d'une invitation à discuter.

Chèr.e Chloé, merci pour ce billet qui met en lumière un problème profond qui a du mal à se faire entendre, tant il peut être cadenassé par les atrophies comportementales à mesure que le phénomène se généralise pourtant. J’avais pensé un temps faire un billet à ce sujet, et d’autres occupations m’ont emmené ailleurs. Je suis donc heureux d’entendre avec éclaircie un soucis similaire, ici.

Je souhaiterais réagir, d'abord à partir de mon expérience, ensuite à partir de ce que j’ai appris de la déconstruction et de la théorie de la performativité. 

Je n’ai jamais été « encarté » dans des groupes militants, je les ai simplement effleurés, tout y participant à ma manière. C’était un choix personnel, du fait de la conscience de mon état psyho-atypique qui facilite les situations handicapantes face à tout effet de groupe, quel qu’il soit, et que je ne souhaite pas alimenter afin de préserver mon bien être psychique, de façon générale. Je vais commencer par l'exemple d'une expérience qui s’est déroulée lors une rencontre ouverte au public. L’évènement avait pour cadre général des questionnements sur le féminisme et la race. Il était organisé par un groupe de militantes lesbiennes (et trans, si je ne me trompe pas), composé de personnes entre 20 et 25 ans dans la majorité. Vient mon tour de poser une question, tour accordé par la modératrice. Comme très souvent, ce type d’intervention publique génère un stress incontrôlable pour mon corps, qui rend l’élaboration de mes questions plutôt difficile, pour moi comme pour l’auditoire. Bien que travaillant à y remédier au mieux, la fuite des idées l’emporte souvent et mes questions peuvent être longues (comme mes textes et mes commentaires). La modératrice m’a alors coupé la parole violemment en m’accusant de monopoliser le débat. Une autre personne, membre de l’association organisatrice, a surenchéri sur le même registre. Je devenais une cible. N’ayant pas souhaité envenimer la situation, ni me justifier, j’ai simplement suggéré que j’avais du mal à élaborer la question mais que je ne souhaitais en rien « monopoliser » le débat. J’ai donc céder ma place. Une seule personne dans l’assemblée, une dame d’environ 60 ans, a réagit en interpelant la modératrice pour lui signifier qu’il ne lui semblait pas ce soit là une bonne manière de modérer.
Quoi qu’il en soit, je me suis dit, entre autres, mais je n’aurais jamais la réponse, que je devais certainement, au yeux des militant.e.s, performer un archétype de l’homme cis blanc souhaitant imposer sa domination dans la rencontre. J’arborais à l’époque une longue barbe, attribut d’expression de genre masculin qui m’a souvent valu quelques décalages de ce type. Je n’ai pas non plus souhaité mettre en avant mon expérience militante en tant que pédé, me disant, là aussi, que ce serait rejouer une scène des allié.e.s désavoué.e.s dans l’histoire du militantisme homosexuel et féministe (pour ma part, je ne me dis pas allié, mais me considère comme féministe politiquement parlant, même en tant que homme cis, puisque c’est à partir du féminisme que je construis mon émancipation en tant qu’individu et sujet), et que de toute façon, cela ne garantissait en rien ma bienveillance et mon respect. Je reste, comme tout un chacun, traversé par la grammaire qui structure en partie mon « je », comme dirait Butler. Grammaire qui est le fruit d’itérations qui ne me rend accessible qu’en partie seulement aux yeux des autres, et dont je ne peux généralement pas maîtriser la réception sur autrui. 

C’est bien là toute la complexité de la question de la « performativité », je crois. Je mets le mot entre guillemets, car il n'est pas uniforme selon tel ou tel usage théorique. Pour ma part, je m’attache à la description qu'en fait Judith Butler et qui rend compte des itérations grammaticales qui nous traversent autant que les expressions théâtrales du corps ; il me semble que l’on se rejoint sur ce point. On pourrait, selon moi, préciser qu’elles soient celles du genre, de la race, de la classe, du statut neurologique ou psychique (tenant compte de leur degré de visibilité propre à chacune). Dimensions linguistiques et dimensions esthétiques qui font que nos corps sont inscrits dans des schèmes de répétitions dominantes et oppressives qu’ils jouent et rejouent, sans qu’il y ait à en chercher une origine, puisqu’il n’y en pas, car c’est la répétition même qui crée la réalité de l’action, sa réalisation, son interprétation (enactment). Le circuit fermé dont vous parlez me paraît en ce sens inhérent à l’acte performatif lui-même qui est engagé dans une injonction répétitive des expressions comportementales dans la société, en d'autres termes en tant qu'outil systémique de subjectivation des individus, d'une régulation politique des différentes formes de catégories sociales corporelles (de genre, de race, etc.) devenus des objets de domination, d’imposition, et d’oppression dans le système patriarcal. 

Il me semblerait donc intéressant de préciser ce que vous appelez « culture performative ». En première lecture, je le comprends intuitivement comme une incorporation de la performativité au sein des cadres militants considérés comme émancipateurs selon une certaine mésentente. Je pense que la performativité dans son fonctionnement génère par nature, je dirais, sa suffisance (comme je le dis plus avant), ce que vous appelez «  sa fin en soi », sans doute, mais en plus elle n’épargne personne, que l’on appartienne à des catégories dites minoritaires ou majoritaires. La différence est que cette performativité, qui "agit comme sa propre cause et origine" (le circuit fermé ?) pour la majorité, crée envers les minorités des dégâts délétères, car elle est alors le lieu d'un pouvoir de désignations qui vient de l'extérieur et qui fait naître des difficultés psychiques, à l'exemple dans l'acte d'interpellations discriminantes répétées de l’autre. En cela, selon les phénomènes que vous décrivez, il y aurait une forme de perversité qui naîtrait de cette incorporation de la connaissance de l'acte performatif comme objet conceptuel chez certain.e.s militant.e.s, connaissance qui ne se serait pas intégrée pour en décentrer les formes et les usages qui génèrent de la violence symbolique et psychique, mais comme par un retournement pervers, agirait selon la jouissance d’acquérir le pouvoir du maître, cette illusion d'être incarné sans la transitivité des signes. Dans ce cas, je dirais que l’affranchissement n’a pas lieu du côté de celles et ceux qui performent avec cette outrance les outils de l’émancipation comme des gadgets instrumentaux, c’est plutôt l’assujettissement qui prend place. 

Pour ma part, je considère que l’inflation du paradigme identitaire dans la construction de l’individu contemporain considère deux faces possibles de l’identité subjective : à la fois émancipatrice et assujettissante. Toute catégorie, même libératoire à un moment, peut se transformer en un outil de pouvoir oppressif, si on se pose la question, comme le fait encore Butler, de savoir quel intérêt il y a à désigner des catégories identitaires. C’est, il me semble cette question qui trame sous celle du site politique de l’émancipation clivée que vous décrivez. 

Mais, selon moi, il reste de multiples façons de politiser son propre travail d’émancipation, le militantisme en particulier lorsqu’il devient son pire ennemi, n’en est pas l’unique lieu, même si il reste tout aussi légitime dans sa généralité. À ce stade, je me remémore ces mots de Butler dans sa première introduction à Trouble dans le genre, que je relis souvent : « En outre, il n’est plus aussi évident que la théorie féministe doive essayer de résoudre les questions de l’identité première pour pouvoir se mettre à faire de la politique. Nous ferions mieux, par contre de nous demander quelles possibilités politiques résultent d’une critique radicale des catégories de l’identité. À quoi ressemblerait la politique si l’identité n’était plus une base commune, une contrainte discursive (je souligne) sur la politique féministe ? Et dans quelle mesure l’effort pour chercher une identité commune pour en faire le fondement de la politique féministe forclôt-il la possibilité d’examiner sérieusement les processus de construction et de régulation politique de l’identité proprement dite ? »

Je crois, plus de vingt-ans après son énonciation, que cette question peut s’adresser aujourd’hui à toutes les catégories, et peut-être étendue jusqu'à la pertinence de ce que l’on peut appeler un paradigme identitaire, qu’il soit majoritaire ou minoritaire, et trouver là peut-être un des objets communs d'une question politique enfin précise et non polémique auquel je crois également. Votre appel final à s'interroger sur son éthique personnelle me semble aller dans ce sens.

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