Communiqué de la Coordination générale des camps de déplacés et réfugiés du Darfour

Nous publions aujourd’hui la traduction d’un communiqué, pour compléter les informations et articles écrits sur notre blog sur la situation politique et sécuritaire actuelle à l’Ouest, au Sud et à l’Est du Soudan.

Nous publions aujourd’hui la traduction d’un communiqué, pour compléter les informations et articles écrits sur notre blog sur la situation politique et sécuritaire actuelle à l’Ouest, au Sud et à l’Est du Soudan (voir ici). Ce communiqué a été écrit par le groupe de Zalingei (Darfour-Centre) de la Coordination des camps de déplacés et réfugiés du Darfour. Les informations concernant cette organisation sont à retrouver en fin d’article.

Nous évoquons ici la situation sécuritaire et humanitaire actuelle du Darfour, en prenant des exemples des exactions commises par les milices du gouvernement de transition à l’encontre des civils, dans la période du 1er janvier au 27 février 2020.

Tout d'abord, il convient de noter que le peuple soudanais, dans ses diverses composantes sociales, culturelles, politiques et religieuses, a fait de grands sacrifices pour un réel changement et la construction d'un État de droit, d’un Etat fondé sur l’idée d’égalité entre les citoyens. Les déplacés des camps du Darfour aussi.

Cependant, après la formation de l'actuel gouvernement de transition, les exactions commises par les milices armées du gouvernement contre les civils n’ont pas cessé. Pour cette raison, notre coordination exprime sa profonde inquiétude quant aux possibilités de stabilité, sous toutes ses formes, dans le pays, et quant à l’engagement réel du gouvernement pour instaurer la paix et obtenir la justice, comme il se doit.

 

Concernant les crimes qui se poursuivent 

Les milices gouvernementales poursuivent une série de crimes de génocide et nettoyage ethnique, crimes contre l'humanité et crimes de guerre contre des civils non armés dans la région du Darfour.

 

1/ Les attaques ciblées de villages et de camps.

Ainsi le lundi 20 janvier, aux environs de 21 heures, un crime odieux a été commis contre les déplacés du camp de Silo سيلو (localité de Mershinj مرشنج) au Sud-Darfour : des membres armés des Forces de Support Rapide (RSF) ont ouvert le feu sur des civils non armés lors d’une fête, et ont ensuite pris la fuite. Les autorités n'ont pas cherché à poursuivre ou arrêter les auteurs, comme cela s'est produit dans des dizaines de crimes antérieurs. Cela montre que la complicité des autorités gouvernementales dans ces crimes. Leur attaque a causé la mort de 8 personnes et fait 21 blessés, dont certains d'entre eux sont actuellement dans un état grave et ont été emmenés à l'hôpital de Nyala.

 

2/ Les crimes de viols et attaques contre les femmes et les filles se poursuivent dans la région, en particulier contre les femmes déplacées dans les camps, lorsque celles-ci vont chercher du bois de chauffage, de la paille, de l’eau ou d’autres choses aux alentours des villages et des camps.

Ainsi le mercredi 12 février, une femme âgée de 20 ans du nom de Mayda A.S. a été violée par des membres des forces gouvernementales de la garnison de Kobe كوبي, cette garnison se trouvant à un kilomètre à l’Ouest du camp de Sertoni سرتوني, au nord de Jebel Marra.

Le samedi 22 février, des milices gouvernementales ont attaqué une femme du nom de Ruqaya I., 27 ans, à 22 kilomètres au sud de la localité de Kabkabiya كبكابية. Elle a été frappée avec un fusil, notamment à la tête et au visage. Elle est aujourd’hui dans le coma, son pronostic vital est engagé. Elle a été transférée à l'hôpital de Kabkabiya pour y être soignée et un rapport a été ouvert à la police de Kabkabiya, sans suites.

 

3/ Les attaques, tortures et mauvais traitements, perpétrés contre des personnes identifiées comme déplacées ou appartenant à une ethnie particulière, se poursuivent.

Le vendredi 31 janvier 2020, les milices RSF (aussi appelées « janjaweed »), équipés d’armes et de motos, ont frappé, battu, torturé et violé les personnes suivantes : Halima S. A, 30 ans / Fatima N. M. A, 27 ans / Amani A. M. A, 20 ans / Noura A. B, 18 ans / Aqibah H. A. O, 17 ans / Abdullah O, 10 ans / Abdel-Latif A.I., 9 ans / Adel I., 7 ans.

Cela s'est produit dans la région de Tarduna طردونا, dans la localité de Zalingei.

L'une des victimes ayant réussi à s’échapper pendant la nuit, est arrivée le lendemain matin au camp de Dankoj دنكوج près de Saraf Omra سرف عمرة (Darfour-Nord), et son récit a semé la panique chez les habitants du camp. Comme les autorités ne réagiraient pas, la population, par peur d’une attaque, s’est déplacée vers Saraf Omra, où elle se trouve maintenant.

 

4/ Des attaques de grande ampleur avec un armement lourd, provoquant des déplacements importants de population.

Durant deux semaines consécutives (du mardi 14 janvier au mardi 28 du même mois), les milices gouvernementales ont attaqué les villages dans les zones au nord de Jebel Marra, ce qui a entraîné le déplacement d’environ 850 familles, soit environ 5000 individus, vers le camp de déplacés de Surtoni سرتوني. Les personnes fuyant les attaques proviennent de sept villages différents de la zone « Jebel Marra – Nord ».

 

5/ Les pillages et les vols de civils, notamment de personnes faisant des trajets d’un village ou camp à un autre.

Le vendredi 14 février, des milices gouvernementales ont attaqué un véhicule transportant des personnes qui se rendaient au marché de Dankuj دنكوج, à 25 kilomètres au nord-est de la ville de Zalingei (Darfour-Centre). Le véhicule a été intercepté, les biens des passagers (téléphones et sommes d’argent) ont été saisis par les milices. Une personne, du nom de Haroun I. A., a été grièvement blessée, les autres ont été insultés et frappés. Les personnes agressées habitent aux blocs 5 et 6 du camp de déplacés de Hemidya الحميدية.

 

6/ Une situation d’insécurité généralisée.

Le 1er février, un enseignant d’école primaire âgé de 27 ans et du nom d’Abd Al-Wahab A. A., déplacé résidant au bloc 1 du camp de Hemidiya, a été attaqué dans le village de Wardi وردي (appartenant à la localité de Wadi Salih), grièvement blessé à l’arme blanche par des individus étant identifiés comme membres des RSF.

Le jeudi 27 février, des milices gouvernementales ont agressé un groupe de personnes déplacées du camp de Torkalmi طوركلمي alors que celles-ci étaient allés chercher du bois dans la région de قودبا Qudba (50 kilomètres au Sud-Est de Zalingei). Ils ont été soumis à des actes de torture, et frappés par les crosses de fusil et des bâtons.

Parmi les blessés, Ahmed A. I. S., frappé très sévèrement à la tête, et Osman H., battu et blessé à la main. L’un d’eux, du nom de Moussa A. A., a été enlevé par les milices, détenu durant plusieurs heures, avant d’être libéré.

 

7/ Le gouvernement de transition continue d’arrêter et détenir les déplacés et réfugiés du Darfour, malgré la chute d'Omar el-Béchir et de certains de ses officiers.

Actuellement, un certain nombre de personnes déplacées est toujours détenue de manière arbitraire et sans jugement à l'intérieur des centres de détention de la ville de Nyala (capitale de l'État du Darfour-Sud), notamment : Elias H.A., originaire du camp de Kalma, et Ibrahim Y. A., originaire également du camp de Kalma, tous deux détenus dans la prison Koriya à Nyala. Koko Abdallah K, originaire du camp d’Otash, est toujours détenu à la prison d’Al-Huda à Omdurman. Nous alertons sur les mauvais traitements et la torture auxquels ces personnes sont soumises à l’intérieur de ces prisons alors qu’elles y sont détenues sans fondement.

 

Concernant la situation humanitaire générale

La situation au Darfour est non seulement mauvaise, mais se détériore. La situation actuelle demanderait l’intervention immédiate des associations humanitaires et organisations de droit internationales afin de fournir de l’aide d’urgence (alimentation, soins, eau potable) et porter secours aux milliers de déplacés dans les camps, ainsi que suivre et surveiller les exactions et crimes répétés, afin que ceux qui les commettent soient poursuivis. Comme nous l’avons vu, les camps ne cessent d’accueillir de nouveaux déplacés et la situation est très critique.

Notre coordination ne peut avoir confiance envers le système de justice soudanais actuel. Celui-ci s’illustre, comme depuis des dizaines d’années, par son manque de volonté de poursuivre et juger les criminels, qui sont toujours protégés par le pouvoir, qui leur offre une impunité complète.

Malheureusement la situation sécuritaire dans la situation au Darfour est toujours fragile, et constitue un danger pour la vie de l’ensemble des civils. La situation est au bord de l’explosion à chaque instant, parce que les milices gouvernementales (ou RSF) poursuivent leurs crimes (les massacres, les viols, ainsi que le pillage), à l’encontre des personnes déplacées en particulier, qui continuent à être la cible de leurs attaques. Ils continuent à se déplacer avec leurs armes, véhicules et provisions, d’un point à un autre, en totale liberté. Tout cela se déroule en pleine connaissance du gouvernement, qui ne cherche pas à mettre fin à ces exactions continues, ni à juger ceux qui les commettent. Notre coordination considère que cela est un feu vert donné aux milices pour la poursuite de leurs crimes et de nouveaux déplacements de populations civiles de la région.

 

Demandes concernant la justice

Nous demandons aux organisations régionales et internationales, notamment à l’organisation Amnesty International, de se positionner par rapport aux victimes de « génocide, nettoyage ethnique et crimes contre l’humanité » et de se tenir à leur côté, afin de faire pression sur le gouvernement soudanais, et d’organiser l’extradition des coupables devant la Cour Pénale Internationale, au premier rang desquels :

  • Omar Al-Bashir (anciennement à la tête de l’Etat)
  • Ali Koshayb et Ahmed Haroun (à la tête des milices)
  • Abdel Rahim Mohamed Hussein (anciennement ministre de la défense)

Ainsi que l’ensemble des personnes impliquées dans ces crimes de guerre, afin de garantir qu’ils ne puissent échapper à leur condamnation, et de réparer les torts et souffrances causés à la population.

Ensuite, à propos de la question des terres, nous demandons le départ de ceux qui occupent actuellement les terres des personnes déplacées ainsi que leur propriétés, afin de garantir la possibilité d’un retour à leurs régions d’origine.

Nous demandons au gouvernement soudanais le versement d’indemnités individuelles et collectives, ainsi que la mise en place d’infrastructures et services de base, que nous n’avons jamais eues. Nous demandons la mise en place de l’ensemble des conditions qui permettront à la population de retrouver une vie digne.

Les événements récents du Darfour ne constituent pas des « incidents entre tribus différentes » comme nous l’entendons dire de la part du gouvernement ; cette déclaration est fausse. La preuve en est que tous les auteurs des violations continues dans la région du Darfour appartiennent aux milices gouvernementales (peu importe le nom qu’ils se donnent, ce sont des milices paramilitaires qui ont été mises en place et légalisées par le régime d’Omar Al-Bashir). De plus, le gouvernement de transition ne peut ignorer que ces crimes se déroulent actuellement au sein d’une région dont ils ont la responsabilité politique et administrative aujourd’hui. L’inaction du gouvernement central est en ce sens un signe clair. »

 

Texte approuvé le vendredi 28 février.

Communiqué transmis par Adam Mohamad Adam, membre de la Coordination, Zalingei. Contact : adammoh1166@gmail.com.

 

A propos de la Coordination générale des camps de déplacés et de réfugiés du Darfour منسقية العامة لمعسكرات النازحين و اللاجئين

C’est un organisme souhaitant porter et représenter la question des déplacés et réfugiés auprès des instances régionales et internationales, mandaté par les comités locaux des camps. Des assemblées locales et générales sont organisées pour renouveler les mandats et décider des lignes politiques. La dernière grande assemblée générale a été tenue en janvier 2016, et il se tient des assemblées locales depuis. 

Traduit de l’arabe. Note : seul le prénom des personnes citées a été conservé, le reste a été remplacé par des initiales. Les noms complets figurent dans le communiqué d’origine. Il existe actuellement plusieurs coordinations de ce type, qui rassemblent des informations et preuves envoyées par les comités locaux des villages ou camps de réfugiés, via des communiqués Whatsapp et téléphoniques. Leurs communiqués sont envoyés aux médias locaux ou indépendants (Dabanga, Al-Hamish, Al-Hoosh) ainsi qu'aux organisations régionales et au UNHCR.  

 

Photographies communiquées par l'auteur :

Rassemblement après l'attaque de Silo, 20 janvier. Silo, Mershinj. Rassemblement après l'attaque de Silo, 20 janvier. Silo, Mershinj.

Rassemblement après l'attaque de Silo. Rassemblement après l'attaque de Silo.

Déplacement de population, après une attaque récente. Déplacement de population, après une attaque récente.

Des déplacés au camp de Surtoni (Jebel Marra, Nord) après l'attaque de leurs villages. La situation est critique et il n'y a pas d'eau. Des déplacés au camp de Surtoni (Jebel Marra, Nord) après l'attaque de leurs villages. La situation est critique et il n'y a pas d'eau.

 

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