Pour une justice sociale (partie 4)

Dans une société véritablement méritocratique, quels seraient les écarts de richesse acceptables ? Au cours de cette quatrième partie, nous verrons que l’idéologie méritocratique peut être utilisée pour stigmatiser les plus modestes et s’opposer au principe d’égalité. Nous verrons aussi, de manière plus inattendue, comment la méritocratie peut constituer une menace pour la liberté.

Classe sociale de naissance, environnement familial, inégalités de talent, hasards de la vie… nombreux sont les facteurs qui pèsent sur la réussite ou sur l’échec des individus. Dans les parties précédentes, nous avons établi que l’égalité des chances était une utopie inatteignable, même si certains choix politiques ont le pouvoir de nous rapprocher – ou, au contraire, de nous éloigner – de cet idéal.

Nous avons aussi démontré l’aspect illusoire de notre croyance au libre-arbitre, mettant en évidence le fait que les notions qui découlent de cette supposée liberté (la volonté, la responsabilité, le mérite) sont des constructions sociales dont les fondements objectifs s’avèrent démentis par la science.

Supposons maintenant que nous décidions d’adopter une approche « volontariste » de l’existence humaine (voir la partie 3) avec une forte croyance dans le pouvoir de la volonté des individus. Si nous voulions conjuguer cette vision avec la valeur fondamentale d’égalité entre tous les hommes, nous serions alors amenés à promouvoir le modèle de société méritocratique qui a pour objectif l’égalité des chances de réussite.

Cet exercice nous conduira à mettre en évidence les problèmes inhérents à la méritocratie, ainsi que la manière dont cette notion peut être utilisé à des fins de propagande. Puis je soutiendrai que la méritocratie, si elle n’est pas couplée à une réduction des écarts de richesse, est incompatible avec le principe d’égalité. Enfin, nous déterminerons si la méritocratie est véritablement un modèle libéral, ou si elle met également en péril le principe de liberté.

 

                 L’ampleur des écarts

La méritocratie est un projet utopique, dans le sens où elle n’existe nulle part et ne peut jamais être pleinement réalisée : ainsi que nous l’avons vu dans les parties 1 et 2, il est impossible d’atteindre une parfaite égalité des chances. Laissons aller notre imaginations un instant, et supposons qu’une société méritocratique parvienne miraculeusement à surmonter cette limite : elle aurait encore à résoudre un problème majeur, qui est celui de l’ampleur des écarts entre les différentes positions sociales.

Le sociologue Jean-Claude Passeron a formulé cette difficulté de la manière suivante : « Le fait que le fils de ministre ait autant de chances de devenir balayeur que le fils de balayeur de devenir ministre […] pourrait ne rien changer de fondamental aux rapports sociaux entre le ministre et le balayeur ». Un travailleur volontaire et consciencieux doit-il s’estimer justement rétribué si sa paye est deux fois supérieure à celle de ses collègues moins zélés ? Faut-il que les plus méritants gagnent cinq fois plus que les moins méritants ? Dix fois plus ? Vingt fois plus ? On le voit, une répartition des richesses fondée sur l’égalité des chances peut aboutir à des niveaux d’inégalité très divers, allant de la prospérité partagée des pays scandinaves à des sociétés marquées par une concentration extrême des richesses, comme aux Etats-Unis.

On peut supposer que les écarts de rémunération considérés comme acceptables dans une société qui poursuit l’idéal méritocratique, dépendront 1) de la force avec laquelle les membres de cette société croient en l’existence du libre-arbitre, et en la responsabilité qui y est associée (volontarisme versus déterminisme) et 2) du degré de réalisation perçue de l’égalité des chances dans cette société. Je précise « réalisation perçue », car ce qui compte ici est bien la perception des acteurs : il est tout à fait possible qu’un peuple croie vivre dans un système où règne l’égalité des chances, alors qu’il n’en n’est rien. Le cas des Etats-Unis est à cet égard exemplaire, car l’égalité des opportunités est érigée en mythe national dans ce pays où la mobilité sociale est en réalité très faible [1].

Un point qui devrait nous inciter à modérer la taille des écarts, réside dans le fait que le classement des individus à travers la compétition pour les emplois les mieux rémunérés ne mesure – comme tout classement – que le mérite relatif des uns par rapport aux autres. Une société ne peut pas être constituée uniquement de P-DG, d’ingénieurs, d’avocats et de chirurgiens : même si les Français étaient tous des travailleurs acharnés et pleinement engagés dans l’évolution de leur carrière, beaucoup d’entre eux occuperaient quand même des emplois d’exécutant : caissier, auxiliaire de vie, manutentionnaire, agent de sécurité, etc. – tout simplement parce que ces métiers sont utiles, et parce que le nombre de postes hautement qualifiés n’est pas extensible à l’infini.

Le philosophe Patrick Savidan remarque que l’égalité des chances ne réduit pas le nombre d’exclus, ni le nombre de pauvres. La mobilité sociale, même parfaite, implique toujours qu’il y ait des gagnants et des perdants. (Savidan, 2007, p. 194) Le nombre et la nature des places sont quasiment fixes, quel que soit le mérite que puissent démontrer les individus : des hordes de jeunes gens déterminés peuvent bien déployer des efforts admirables pour obtenir des doctorats d’anthropologie, cela ne créera pas pour autant des emplois d’anthropologue – et nos étudiants si tenaces rejoindront la cohorte de diplômés du supérieur qui occupent des postes subalternes payés au salaire minimum. L’option qui consiste à réserver l’essentiel des richesses à ceux qui atteignent le sommet de la pyramide conduit à un monde du winner-take-all, dans lequel les perdants de la compétition sociale doivent se contenter des miettes laissées par les vainqueurs. 

 

                Un ordre social utopique

Nous avons vu dans la partie 1 qu’il n’est pas possible de déterminer les efforts déployés par chaque individu dans sa tentative d’atteindre la réussite. A nouveau, oublions la réalité et imaginons un instant qu’il existe un être omniscient ayant le pouvoir de de mesurer avec précision le mérite de chacun – et que la répartition des positions sociales soit fondée là-dessus : s’il s’agit d’une société où les gens ne sont pas enclins à faire des efforts, des individus peu méritants accéderaient quand même à des places bien rémunérées car leurs « concurrents » se sont avérés encore plus médiocres. Les moins paresseux d'entre eux occuperaient donc des postes de cadre supérieur, de notaire ou de chirurgien.

Si au contraire nous considérons une société où la plupart des gens travaille dur, l’existence de vastes écarts de richesse impliquerait que des individus pourtant méritants doivent se contenter d’un faible revenu, tout simplement parce que les places au sommet de la hiérarchie sont en nombre très limité. En fait, pour avoir une chance d’être juste, une société méritocratique devrait proposer un panel de places dans la hiérarchie sociale qui corresponde précisément à la fréquence à laquelle on rencontre le mérite au sein de cette même société. Il s’agit là d’une complication supplémentaire, qui réduit encore la probabilité qu’une société méritocratique puisse offrir un degré satisfaisant de justice sociale.

Résumons : quand bien même une société croirait fermement au libre-arbitre (qui est une illusion), aurait atteint une égalité parfaite des chances (ce qui est impossible) et s’offrirait les services d’un être omniscient (ce qui n’existe évidemment pas), elle aurait encore à définir de manière arbitraire les écarts de revenu entre les places… sachant que, le nombre de places à chaque échelon étant limité, il est très probable que des gens oisifs bénéficient d’avantages indus, ou que des personnes méritantes soient quand même reléguées à des places subalternes. Une société purement méritocratique est donc confrontée à toute une série de questions insolubles, ce qui la condamne à traiter une grande partie de ses membres de manière injuste.

 

                Des inégalités liées

Nous venons de faire un triste constat, et un autre vient s'y ajouter : comme expliqué dans la partie 1, pour favoriser la réussite scolaire de leurs enfants, les familles des classes populaires disposent de moins de moyens que les familles aisées. Qu’on le veuille ou non, l’inégalité des situations provoque une inégalité des chances : même si une société offrait à une génération d’individus une parfaite égalité des chances, on s’en éloignerait dès la génération suivante.

Le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz pointe le lien entre ces deux formes d’inégalité : « L’inégalité de revenu et l’inégalité des chances s’alimentent mutuellement » (Stiglitz, 2015, p. 199). Thomas Piketty est du même avis : « Dans la mesure où l’inégalité des conditions est due, au moins en partie, à des facteurs que les individus ne contrôlent pas, comme l’inégalité des dotations transmises par la famille (héritage, capital culturel, etc.) ou par la bonne fortune (dons particuliers, chance, etc.) alors il est juste que la puissance publique cherche à réduire autant que possible ces inégalités de condition. La frontière entre égalisation des opportunités et des conditions est souvent assez poreuse (l’éducation, la santé, le revenu sont à la fois opportunités et conditions). (Piketty, 2013, p. 768)

La sociologue Marie Duru-Bellat abonde en ce sens : « L’égalité des chances a d’autant plus de probabilité d’être (raisonnablement) atteinte que l’éventail des inégalités est lui-même modéré. » (Duru-Bellat, 2009, Conclusion) [2]. Ce n’est sans doute pas un hasard si les pays où les écarts de richesse sont les plus modérés, sont aussi les pays où l’égalité des chances est la plus réelle. [3] Ainsi, en cherchant à récompenser le mérite à travers des rémunérations élevées, les sociétés méritocratiques réduisent la mobilité sociale et font paradoxalement obstacle à l’expression du mérite.

 

                Les usages politiques du mérite

Au vu de l’ensemble de ces considérations, on peut constater que l’idéal de la méritocratie prête le flanc à toute une série de critiques majeures. On pourrait donc s’attendre à ce que cet idéal ait été disqualifié de longue date, et ne prenne plus qu’une place marginale dans le débat public : or, il n’en est rien. Ainsi que nous le voyions dans la partie 1, ce modèle de société a durablement pris une place hégémonique dans nos représentations de la justice sociale, et sa force semble venir de sa capacité à articuler, dans un projet de société dont les contours sont souvent bien flous, le respect du principe d’égalité avec la reconnaissance de la responsabilité individuelle.

Mais là n’est pas le seul atout de l’idéal méritocratique : il bénéficie également du soutien des gens de pouvoir, car sa diffusion contribue au maintien de l’ordre social et sert ainsi les intérêts des classes dominantes. La croyance en la méritocratie permet de justifier l’existence d’une « aristocratie de l’intelligence », qui accapare une large part des richesses produites par l’ensemble de la population. Si le contrat social repose sur le principe de l’égalité des chances, alors il n’est pas possible de contester le partage des richesses puisque les gagnants sont censés avoir mérité leur position, et puisque les perdants sont censés avoir eu eux aussi l’opportunité d’atteindre les hautes sphères.

En fin de compte, puisque l’égalité des chances est faussée par tous les phénomènes sociologiques que nous avons pointés, et que la mobilité sociale reste très modeste, la méritocratie ne fragilise pas vraiment la position des classes dominantes. Si la capacité d’une dictature à maintenir l’ordre social se fonde sur la puissance de son appareil de répression, dans une démocratie l’ordre social repose sur la puissance de l’appareil de justification. A cet égard, il est éclairant de prendre connaissance de la vision d’Emile Boutmy, fondateur au XIXème siècle de la prestigieuse école Sciences-Po Paris :

« Contraintes de subir le droit du plus nombreux, les classes qui se nomment elles-mêmes les classes élevées ne peuvent conserver leur hégémonie politique qu’en invoquant le droit du plus capable. Il faut que, derrière l’enceinte croulante de leurs prérogatives et de la tradition, le flot de la démocratie se heurte à un second rempart fait de mérites éclatants et utiles, de supériorité dont le prestige s’impose, de capacités dont on ne puisse se priver sans folie. » (cité par Piketty, 2013, p. 782)

L’idéologie méritocratique apparaît donc historiquement comme une manœuvre défensive, dont la fonction est de préserver les intérêts en place. Elle tente de donner un sens positif aux inégalités, et de légitimer la position des gagnants face aux progrès des idées égalitaristes qui remettent en cause de plus en plus vigoureusement les positions acquises. Alors que l’abolition des privilèges en 1789 était révolutionnaire, la méritocratie s’avère être au contraire une idéologie conservatrice.

 

                Traverser la rue

On peut trouver un remarquable exemple d’usage de l’idéologie méritocratique dans les stratégies de communication employées par Emmanuel Macron : qu’il s’agisse des images d’école primaire incluses dans sa première vidéo « En Marche », de son interview à TF1 dans une salle de classe [4], ou de la participation d’un champion de natation handicapé à son clip de campagne, notre actuel président tient à se présenter comme le porteur d’un projet de société qui donnerait sa chance à chacun.

Et c’est là qu’apparaît le revers de la médaille, dans la droite ligne de l’histoire des idées méritocratiques : à partir du moment où chacun est censé avoir eu sa chance, nul ne peut plus contester la hiérarchie qui s’est établie. Nous avons déjà vu qu’il est bien délicat de déterminer si on peut vraiment dire qu’une personne a « eu sa chance », en raison des nombreux facteurs arbitraires qui pèsent sur la réussite, et de l’incertitude quant à la réalité du libre-arbitre. A cet égard, Emmanuel Macron a donné plusieurs signes forts suggérant qu’il se situe dans une optique volontariste, notamment avec sa célèbre réplique affirmant qu’il suffit de « traverser la rue » pour trouver du travail.

Un tel discours écarte toute prise en compte des réalités économiques, sociologiques et génétiques qui peuvent conduire une personne à se retrouver marginalisée. Le chômage de masse et la pauvreté n’auraient ainsi pas de cause économique : ils seraient uniquement dus à la psychologie individuelle des personnes concernées, qui manquent simplement de motivation pour décrocher un emploi. Si l’on adopte une telle croyance (sincèrement ou par cynisme), comment qualifier ceux qui n’ont pas voulu « traverser la rue » ? Fainéants ? Parasites ? Assistés ? Ces mots circulent abondamment dans les conversations courantes et dans les discours politiques, et ils ont pour effet d’exacerber le sentiment d’indignité personnelle ressenti par les perdants du système. [5] Car si l’échec est affaire de choix, de volonté, le chômage ne peut alors qu’être la conséquence d’une faute morale – et signe donc l’infériorité morale des perdants par rapport à ceux qui ont réussi leur vie professionnelle. [6]

La honte associée aux échecs répétés étouffe alors la colère, contribue à l’isolement des perdants et coupe les jambes à la possibilité d’un mouvement social. [7] Certains individus, mieux dotés en ressources intellectuelles et psychologiques, redoubleront d’efforts pour échapper à leur condition. Néanmoins, beaucoup d’entre eux s’emploieront à bénéficier des injustices plutôt qu’à les combattre. Leur objectif ne sera pas de faire tomber le mur social, mais simplement de rester du bon côté de celui-ci. Ils refuseront de s’identifier au groupe social dont ils sont issus ou auquel ils appartiennent objectivement (les chômeurs de longue durée, les précaires, les classes populaires, etc.) et se tiendront à distance d’une possible revendication collective, du fait de leur volonté de ne pas adopter une identité de victime. Ainsi on pourrait dire que, dans un système méritocratique, la lutte des places remplace la lutte des classes. Dans le même temps, cette idéologie moraliste procure une bonne conscience confortable à ceux qui occupent les positions les plus élevées.

 

                La pauvreté, c’est de la faute des pauvres

Le tour de force de la méritocratie consiste donc à parfaire le mécanisme d’imputation [8] qui permet d’attribuer aux dominés la responsabilité de leur situation. L’idéologie méritocratique générera d’autant plus cet effet que les groupes dominants auront tendance à étendre démesurément le domaine du choix, refusant de prendre en compte toutes les circonstances arbitraires qui pèsent sur le devenir des hommes et que nous avons examinées dans les pages précédentes.

Le XIXème siècle est riche en textes où s’affirme le mépris des classes inférieures : « la misère était in fine toujours engendrée par l’imprévoyance, la corruption, la débauche et l’ivrognerie. (…) Les conclusions de la plupart des enquêtes sociales feront de la mobilisation de la classe ouvrière le moteur essentiel de l’amélioration de son sort. (…) Puisqu’ils étaient responsables de la condition qui était la leur, il n’y avait pas lieu de parler d’injustice. » (Rosanvallon, 2011, p. 127-130)

En 1839, l’intellectuel Eugène Buret mène une enquête approfondie sur la misère des classes laborieuses. Il en tire des jugements assez éloignés de ceux que formuleront Marx et Engels quelques années plus tard : « Là vous apercevrez la misère sous un aspect si horrible qu’elle vous inspirera plus de dégoût que de pitié, et vous serez tenté de la regarder comme le juste châtiment d’un crime. » Avant Buret, le journaliste et politicien Marc Girardin, avait déclaré sans ambages : « La misère est le châtiment de la paresse et de la débauche. Voilà les enseignements que nous donne l’histoire. » (cités par Rosanvallon, 2011, p. 128) [9]

Dans les pays anglophones, c’est également au XIXème siècle qu’émergea la volonté de repérer les undeserving poors, c’est-à-dire les miséreux qui ont mérité leur sort par leur propension à la paresse et à la débauche. Ceux-ci s’avèrent coupables d’une faute morale, et ne méritent donc ni la charité ni l’aide sociale que l’Etat pourrait leur apporter. Ces jugements nous apparaissent aujourd’hui d’autant plus stupéfiants qu’ils ont été formulés à une époque où il n’existait même pas l’illusion d’une égalité des chances, et où la souffrance des moins bien lotis n’était atténuée par aucun des droits sociaux qui existent dans les pays riches aujourd’hui.

Malgré cette origine ancienne, la tendance actuelle à blâmer les victimes de la pauvreté aime à se présenter comme moderne, en rupture avec les conceptions collectivistes et égalitaristes qui ont longtemps prévalu après la Seconde Guerre mondiale. Rejetant le monde « figé » des conventions collectives, des salaires garantis et des solidarités entre travailleurs, ceux qui s’affirment comme les hérauts de l’égalité des chances revendiquent une vision dynamique de la société, où chacun serait libre de cueillir l’intégralité des fruits de sa réussite.

Au nom même de l’égalité, ils entreprennent de discréditer la redistribution des richesses. Leurs slogans mobilisent les oppositions entre modernité et archaïsme, stagnation et mouvement, dans une rhétorique séduisante dont la popularité a pu être mesurée par la victoire électorale du mouvement « En Marche ». C’est grâce à la mise en exergue de la responsabilité individuelle et à l’exaltation de la puissance de la volonté, que l’actuel président de la République peut se dire attaché à l’égalité tout en contribuant concrètement au creusement des inégalités – à travers notamment sa politique fiscale : suppression de l’ISF, hausse de la CSG, flat tax sur les revenus du capital, etc.

 

                L’égalité contre la liberté ?

Les courants politiques favorables à la méritocratie aiment à se présenter comme « libéraux », dans le sens où ils soutiennent des mesures d’accroissement des libertés économiques. A contrario, ceux qui soutiennent la redistribution des richesses sont accusés d’être « liberticides », de vouloir uniformiser la société à travers l’égalisation des fortunes. On peut d’abord noter qu’une telle affirmation repose sur une bien étrange conception de l’homme : l’égalisation des richesses suffirait donc à faire disparaître tout ce qui nous différencie… mais ne sommes-nous caractérisés, en tant qu’individus, que par nos possessions ? Assurément non, et il est certain que la singularité de chaque personne s’exprime dans une multitude de dimensions qui dépassent largement le seul plan matériel (relations humaines, loisirs, passions et intérêts divers, goûts culinaires et artistiques, visions du monde et de la vie, etc.).

La volonté de présenter la liberté et l’égalité comme des valeurs antagonistes ne date pas d’aujourd’hui. [10] C’est dans les écrits du banquier et politicien Jacques Necker, en 1793, qu’on trouve pour la première fois cette idée : Necker y déplore que l’avènement de l’égalité politique, du fait de la Révolution, ait entraîné une aspiration à l’égalité sur tous les autres plans. Les conservateurs qui viendront après lui s’emploieront à opposer la liberté – valeur qui peut être partagée par tous – à l’égalité qui tend à exacerber les oppositions entre les groupes sociaux [11].

Cette critique de l’égalité suppose que la société serait naturellement harmonieuse, les riches et les pauvres vivant en bonne intelligence dans l’acceptation de leurs différences, et que c’est l’idée d’égalité qui viendrait perturber cela en lançant ces groupes les uns contre les autres dans une impitoyable lutte des classes. Entre deux mouvements sociaux, ce qui peut donner l’impression d’une coexistence a-conflictuelle entre les classes sociales, est que la domination des classes supérieures s’exerce en silence – à travers le jeu anonyme du marché et le maintien de l’ordre. Ainsi, la violence économique peut ne pas être vue par ceux qui ne veulent pas la voir.

Au contraire, les éruptions revendicatives qui emplissent parfois nos rues de manifestants en colère viennent troubler le cours ordinaire des choses, et la personne qui se situe du bon côté de l’inégalité peut s’en étonner : ces gens-là semblaient accepter paisiblement leur sort, pourquoi se mettent-ils soudainement à tout remettre en cause ? Toujours lucide sur sa place dans la société, le richissime Warren Buffet a voulu balayer l’image idéalisée d’un monde dénué d’antagonismes malgré le creusement des inégalités : « La guerre des classes existe. Mais c’est ma classe, celle des riches, qui mène cette guerre et qui est en train de la gagner. »

Le thème de l’égalité liberticide a été propulsé sur le devant de la scène à plusieurs reprises au cours de l’histoire, comme lors de l’instauration de l’impôt progressif sur le revenu, au début du XXème siècle. Cette réforme impliquait que l’administration connaisse le revenu de chaque citoyen afin de calculer le montant de l’impôt, ce qui fut dénoncé comme une intrusion inadmissible dans la vie privée des contribuables. L’établissement d’un « cadastre des fortunes » était condamné par la classe possédante comme une pratique « d’inquisition fiscale » violant les valeurs républicaines les plus sacrées (voir Delalande, 2011, p. 230).

 

                Une égale liberté

Le débat sur une possible opposition entre égalité et liberté peut être clarifié en interrogeant ce que désigne le terme « liberté » : la liberté de quoi ? De faire tout ce qu’il nous plaît ? De circuler ? D’aimer ? De penser ? De croire ? De diffamer ? D’agresser ? D’exploiter son prochain ? Au bout du compte, toutes les libertés se valent-elles ? Nous pouvons introduire une distinction entre plusieurs sortes de libertés à travers l’exemple suivant : nous sentirions-nous plus libres dans un pays où il n’existe pas de code de la route, mais où règne un despote autoritaire ? Ou dans un pays où pullulent les feux tricolores et les contrôles de vitesse, mais qui garantit la liberté d’expression ?

Beaucoup de lecteurs pencheront pour la seconde option. La raison en est que certaines libertés (comme la liberté de conscience, de mœurs, d’expression) concernent nos aspirations fondamentales et nous permettent de donner du sens à nos vie, d’autre libertés en revanche (rouler à toute allure, faire exploser des pétards, jeter ses déchets par terre) n’ont pas de valeur existentielle et ne sont pas indispensables à notre épanouissement en tant que personne. Il existe donc une hiérarchie des libertés, certaines étant plus importantes que d’autres. (Kymlicka, 2003, p. 159)

Or, la pauvreté et la précarité peuvent nous priver de plusieurs libertés essentielles : lorsqu’un travailleur doit faire quotidiennement plusieurs heures de transport en commun pour se rendre à son travail situé au cœur de la capitale, il ne bénéficie plus de temps libre. Lorsqu’un ouvrier se brise le dos à porter des charges lourdes à longueur d’année, il ne bénéficie plus de la liberté de jouir d’un corps en bonne santé. Lorsqu’un employé doit subir les humiliations imposées par un chef tyrannique pour ne pas se retrouver au chômage, il est contraint d’abandonner une part de sa dignité.

Le philosophe britannique John Stuart Mill, au XIXème siècle, a dénoncé le leurre que peut représenter l’avènement des libertés formelles dans un monde où la domination économique coupe l’accès du plus grand nombre aux libertés réelles : « S’ils ne sont plus esclaves ou dépendants en vertu des lois, la grande majorité de nos concitoyens le sont en vertu de leur pauvreté ; ils continuent d’être enchaînés à un lieu, à un métier et au bon plaisir de leur employeur, et privés par le hasard de leur naissance des jouissances et des privilèges intellectuels et moraux dont d’autres héritent sans effort et sans mérite. » (Mill, 1967, p. 710, cité par Kymlicka, 2003, p. 138)

Notre liberté n’est effective que si le besoin économique ne nous contraint pas à accepter n’importe quelle condition imposée par nos employeurs. Dans une société marquée par des inégalités importantes, seuls les groupes dominants ont accès à la liberté effective : les plus modestes doivent largement se contenter de libertés formelles, dont ils bénéficient en principe mais qu’ils ne peuvent pas mettre en œuvre du fait de leur condition économique et des rapports de subordination que celle-ci entraîne.

La redistribution des richesses ne s’oppose donc pas à la liberté : au contraire, elle donne au plus grand nombre les moyens de l’exercer. Dans le même temps, elle ne prive pas les mieux lotis de leurs libertés fondamentales : la ponction que l’Etat prend sur leur richesse les empêche de jouir de certaines libertés purement matérielles (acheter une nouvelle voiture de sport, une grande piscine chauffée, ou simplement faire fructifier son argent pour obtenir encore plus d’argent) mais ne les dépouille en aucune manière des libertés essentielles à l’épanouissement de l’homme. (Kymlicka, 2003, p. 139)

En ce sens, l’impôt progressif, en réduisant les écarts de richesse, ne supprime pas de la liberté : il la redistribue (Kymlicka, 2003, p. 167). On peut même considérer qu’il augmente le niveau global de liberté dans la société, dans le sens où les libertés qu’il offre aux bénéficiaires de la redistribution sont d’une importance existentielle supérieure à celles qu’il retire aux catégories aisées [12]. Nous dépassons ainsi l’opposition supposée entre liberté et égalité. L’une est en réalité au service de l’autre, car plus les écarts de richesse sont réduits à l’intérieur d’une même société, plus ses membres peuvent disposer d’une égale liberté.

 

                Tous carriéristes ?

L’aspiration à l’égalité a été accusée de conduire à l’uniformisation de la société, de raboter toutes les individualités pour tout noyer dans la masse « d’une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs. » (Alexis de Tocqueville, cité par Rosanvallon, 2011, p. 135) Mais le modèle de société que constitue la méritocratie est-il plus désirable ?

La méritocratie établit un classement des individus et légitime la position de ceux qui accèdent aux plus hautes places. Ce faisant, elle légitime la concentration des richesses au sommet de la pyramide et la société devient une arène, une compétition généralisée dans laquelle chacun doit s’échiner à atteindre ce sommet doré. En ce sens, la méritocratie est une menace pour la liberté : si la masse de la population ne peut pas vivre confortablement de son travail car les winners accaparent l’essentiel des richesses, il n’est plus possible d’avoir un projet autre que celui de gravir les échelons.

Or, la richesse n’est pas le seul critère possible de la vie bonne (voir Savidan, 2007, p. 226). La méritocratie suppose que tout le monde veut atteindre une position élevée, et répartit les ressources d’une manière qui contraint tout le monde à rechercher une position élevée. Qu’en est-il de ceux qui aiment leur travail, et ne veulent pas à tout prix devenir cadre supérieur ou chef d’entreprise ? De ceux qui s’épanouissent dans leur métier de coiffeur, de pâtissier, de maraîcher, d’aide-ménagère ou de puéricultrice ? Ou de ceux qui travaillent simplement pour vivre, et pour qui la recherche du bonheur ne se fait que dans le cadre de leur vie privée ?

La méritocratie ne reconnaît pas la légitimité de leurs aspirations, elle condamne ces personnes à vivre dans l’indigence. La position modeste qu’ils occupent dans la société, signifie qu’ils sont supposés moins méritants que d’autres. Or, la société méritocratique est inflexiblement hiérarchique, elle suppose que tout le monde veut la même chose et doit courir sans cesse pour l’obtenir : elle n’accepte qu’une seule définition de la vie bonne, et organise la prédominance de la sphère professionnelle-économique sur toutes les autres sphères (familiale, citoyenne, artistique, sportive, etc.). En ce sens, la méritocratie est un modèle de société liberticide, qui ne permet pas à chacun de déterminer lui-même le but de son existence.

Pour conclure cette partie, nous ferons à nouveau appel à John Stuart Mill, qui en 1848 exprimait son malaise vis-à-vis d’une vie qui ne serait vouée qu’à la compétition : « J’avoue que je ne suis pas enchanté de l’idéal de vie que nous présentent ceux qui croient que l’état normal de l’homme est de lutter sans cesse pour se tirer d’affaire, que cette mêlée où l’on se foule aux pieds, où l’on se coudoie, où l’on s’écrase, où l’on se marche sur les talons et qui est le type de la société actuelle, soit la destinée la plus désirable pour l’humanité, au lieu d’être simplement une des phases désagréables du progrès industriel. (Mill, 1848, p. 297, cité par Gilles Dostaler, Les chemins sinueux de la pensée économique libérale, in L’Economie politique n°44, 2009, p. 51)

La prochaine partie de cette réflexion nous conduira sur un terrain plus concret, car nous nous pencherons sur les explications avancées par les acteurs sociaux eux-mêmes pour donner du sens aux inégalités dans le monde du travail. Pour satisfaire à une exigence de justice, comment rémunérer la prise de risque ? Les responsabilités ? La productivité ? Les diplômes ? La pénibilité ? La plupart des jugements avancés dans ce domaine relèvent d'un "sens commun" dont les fondements sont souvent fragiles. Nous nous emploierons à les déconstruire, pour déterminer les principes capables d'organiser des inégalités justes entre les travailleurs.

 

Bibliographie :

  • Will Kymlicka, Les théories de la justice – une introduction, 2003 (1990), éditions La Découverte
  • Marie Duru-Bellat, Le mérite contre la justice, 2009, Les presses de Sciences Po
  • Nicolas Delalande, Les batailles de l’impôt, 2011, éditions du Seuil
  • Thomas Piketty, Le capital au XXIème siècle, 2013, éditions du Seuil
  • Pierre Rosanvallon, La société des égaux, 2011, éditions du Seuil
  • Joseph Stiglitz, La grande fracture, 2015, éditions Les Liens qui Libèrent
  • Patrick Savidan, Repenser l’égalité des chances, 2007, éditions Grasset

 

  

 

[1] Joseph Stiglitz dénonce ainsi que l’égalité des chances soit devenue un « mythe national » tenace, mais qui ne correspond plus du tout à la réalité : « L’américain qui s’élève dans la société devient une curiosité statistique. (…) La mobilité économique est plus faible aux Etats-Unis que presque partout en Europe. » (Stiglitz, 2015, p. 197)

Thomas Piketty, lui, remarque que « les inégalités d’accès à l’éducation ont atteint des sommets inouïs aux Etats-Unis » (Piketty, 2016, p. 217 ; en ligne ici). Il met en avant les résultats consternants des recherches réalisées par Emmanuel Saez et Raj Chetty : ceux-ci montrent que la probabilité qu’un enfant américain accède à l’enseignement supérieur est quasi-intégralement corrélée aux revenus de ses parents.

 

[2] Patrick Savidan en parle de la manière suivante : « L’égalité des chances n’est acceptable que si elle produit des rapports sociaux que ne rendent pas impossible l’égalité des chances. » (Savidan, 2007, p. 304)

 

[3] Aux Etats-Unis, les 10 % les plus aisés perçoivent 35 % du revenu national, contre environ 25 % dans la plupart des pays d’Europe, et un peu moins dans les pays scandinaves. (Piketty, 2013, p. 390)

Il se trouve que, de surcroît, la mobilité sociale est nettement plus faible aux Etats-Unis que dans des pays comme la France et l’Allemagne… qui sont eux-mêmes surclassés par les excellents résultats obtenus dans ce domaine par la Suède et la Finlande. Le coefficient de corrélation entre la situation des parents et celle des enfants est de 0,5-0,6 aux Etats-Unis, de 0,4 en France et en Allemagne, et de 0,2-0,3 en Suède et en Finlande). Voir Piketty, 2013, p. 776.

 

[4] On peut noter au passage la bonne volonté avec laquelle la chaîne de télévision possédée par Martin Bouygues a collaboré à la stratégie de communication du chef de l’Etat. Le choix d’une salle de classe dans un petit village de province donne l’image d’un président proche des habitants de la France rurale, soucieux de leur quotidien et attaché à l’égalité des chances garantie par l’école.

 

[5] Plus encore quand des chercheurs en sciences humaines tentent de valider de telles conceptions : lors des Journées de l’Economie 2017, une intervenante (vice-présidente du comité scientifique) soutenait que les chômeurs présentent généralement un excès de confiance en eux et ont des attentes irréalistes quant au type d’emploi auquel ils peuvent prétendre. Le chômage serait donc essentiellement causé par le comportement déraisonnable des chercheurs d’emploi. Un point de vue bien singulier, qui heureusement semble très minoritaire au sein de la communauté scientifique. Voir mon article Les perles des Jéco 2017.

 

[6] Chaque année, 80 000 jeunes quittent le système scolaire sans diplôme. Cette catégorie de la population est particulièrement frappée par le chômage (16 % d’entre eux sont sans emploi, et ce chiffre monte à 43 % les premières années après la sortie de l’école) et  ces jeunes doivent souvent « galérer » pendant des années avant de trouver la stabilité dans un emploi mal payé et sans perspectives d’évolution. 

Le sociologue François Dubet pointe le sentiment d’indignité qui habite généralement ces perdants du système scolaire (même s’ils s’en défendent parfois) : ceux-ci ont été persuadés de leur médiocrité intellectuelle et morale à force d’échecs répétés, année après année, trimestre après trimestre. Ainsi, pour une part importante de la population, l’expérience de l’école inflige dans la durée une violence symbolique qui dégrade l’image de soi.

Les personnes situées au bas de la hiérarchie sociale, ayant intériorisé les jugements dont ils ont fait l’objet, ont souvent tendance à négliger l’influence des facteurs extérieurs et à s’attribuer à eux-mêmes la responsabilité de leur situation. Ainsi s’exprime Magali, une caissière dont le père était ouvrier : « Je n’ai pas de problème d’injustice, à part les salaires et les horaires, mais on s’arrange. On n’est pas bien payés, mais c’est normal, on n’a pas de diplômes en conséquence. » (Dubet, 2006, p. 368)

Henri, agent d’entretien, va dans le même sens : « si je suis comme ça, c’est la faute à personne. Il faut s’en prendre qu’à soi. […] Je suis comme ça parce que j’ai pas su ou j’ai pas fait d’études, j’ai pas eu assez d’ambition. Il y a toujours une raison d’être ce que l’on est. Il faut pas se leurrer, le gars qui reste le cul sur la chaise au RMI ou qui veut pas bouger, s’il est dans cet état-là, c’est qu’il a fait un choix. » (Dubet, 2006, p. 369) Une analyse que ne contesterait pas cet automobiliste aisé dont la voiture était bloquée par un barrage de Gilets Jaunes en novembre dernier, et qui lançait vertement aux manifestants : « Vous aviez qu’à faire des études ! » (Fakir n°87, p.7)

 

[7] Voir à ce sujet « Le mouvement des chômeurs, un miracle social » dans Pierre Bourdieu, Contre-feux, 1998, éditions Raisons d’agir. « Le chômage détruit ceux qu’il frappe, il anéantit leurs défenses et leurs dispositions subversives. (…) le non-emploi renvoie d’ordinaire à l’oubli et à la honte. »

 

[8] A ce titre, Patrick Savidan se demande si l’accent mis sur la lutte contre les discriminations ne risque pas de servir à faire rétrécir notre conception de l’égalité : une telle focalisation sur les discriminations « suggère que les discriminations sont, de fait, les seuls obstacles potentiels à la réussite sociale et à l’intégration. (…) En un sens – un peu pervers, concédons-le – nous pourrions presque nous demander si l’omniprésence du thème de la lutte contre les discriminations ne tient pas à ce désir que nous aurions de parfaire le mécanisme d’imputation.

Nietzsche expliquait que le christianisme avait inventé la conscience pour pouvoir affirmer la faute. (…) Si les discriminations apparaissent gênantes, n’est-ce pas parce qu’elles troublent le jeu de la responsabilité individuelle ? On ne sait pas si tel jeune « de banlieue » est au chômage parce qu’il subit des discriminations ou parce qu’il ne veut pas travailler, parce qu’il se refuse à jouer le jeu de la coopération sociale. Le mécanisme de l’imputation s’en trouve contraint. L’idée est alors de clarifier tout cela, d’éradiquer la discrimination pour qu’ensuite nous puissions dire : « s’il ne travaille pas, c’est de son fait », « si elle est pauvre, c’est qu’elle n’en fait pas assez, ou pas ce qu’il faut, pour s’en sortir », etc. Nieztsche reprochait au christianisme d’être une « métaphysique de bourreau » : s’il a « conçu les hommes ‘’libres’’, c’est à seule fin qu’ils puissent être jugés et condamnés, afin qu’ils puissent devenir coupables », écrivait-il.

Lutter contre les discriminations de ce point de vue, ce serait œuvrer pour que ces individus puissent enfin redevenir ou devenir plus nettement coupables. Notre propos n’est pas d’affirmer que la lutte contre les discriminations est coupable, mais que l’est en revanche l’évacuation de la question des inégalités sociales au bénéfice de celle des discriminations. » Savidan, 2007, p. 190-191

 

[9] On trouve d’autres citations du même tonneau dans l’ouvrage de l’association ATD Quart Monde, En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté, 2014, éditions Quart Monde. Petit florilège :

« Beaucoup de pauvres ressemblent à des enfants par l’ignorance, l’imprévoyance, la légèreté. Comme les enfants, ils ont besoin quelquefois de sentir la correction et la rémunération. » Joseph-Marie de Géando, 1826 (p.65)

« L’homme, comme tous les êtres organisés, a une passion naturelle pour l’oisiveté. […] Toute mesure qui fonde la charité légale sur une base permanente et qui lui donne une forme administrative crée donc une classe oisive et paresseuse, vivant aux dépens de la classe industrielle et travaillante. » Alexis de Tocqueville, 1835 (p. 71)

« [Il existe] une masse de nécessiteux d’habitude que leur incapacité professionnelle, leurs faiblesses physiques et morales condamnent à la misère périodique. » Conseil supérieur du travail, 1896 (p. 153)

 

[10] Pour présenter la liberté et l’égalité comme des valeurs qui s’opposent, on mobilise une rhétorique qui rappelle d’autres oppositions factices, inventées à chaque fois pour défendre les intérêts établis. Nous sommes ainsi appelés à faire des choix dans le cadre de faux dilemmes : justice sociale ou efficacité économique ? Emploi ou pouvoir d’achat ? Economie ou environnement ? Cette manœuvre repose en partie sur un réflexe de pensée largement répandu et qui relève d’un « bon sens » trompeur, celui de croire que tout progrès implique un coût important et qu’il est impossible de poursuivre simultanément plusieurs objectifs. Evidemment, la recherche de croissance économique implique de supprimer les impôts des catégories aisées. Evidemment, la création d’emplois implique de réduire les salaires pour gagner en compétitivité. Evidemment, le produit ménager le plus efficace est aussi le plus nocif pour la santé humaine… Nous avons tendance à adhérer volontiers à ce type de discours qui ressemble à un langage de vérité (Winston Churchill : « je n’ai rien d’autre à vous offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur ») par opposition à des discours qui promettent tout à la fois et qu’on suspecte fortement d’être démagogiques. Une partie du succès de François Fillon pendant la dernière campagne présidentielle semble avoir reposé sur ce réflexe de pensée.

 

[11] Depuis plus d’un siècle, les classes supérieures ont d’ailleurs manifesté une tendance historique à jouer sur la confusion des repères en matière de stratification sociale : en se présentant comme les défenseurs « du contribuable » ou « des classes moyennes », les nantis en lutte contre l’impôt sur le revenu au début du XXème siècle espéraient mobiliser des catégories modestes qui n’étaient même pas ciblées par le projet d’impôt sur le revenu (voir Delalande, 2011, pp. 226-230).

De nos jours également, ce tour de passe-passe lexical permet de justifier, au nom de l’intérêt général, des réformes qui ne sont qu’en faveur des plus fortunés. Voilà ce qu’en dit le sociologue Alexis Spire, dans son ouvrage Résistances à l’impôt, attachement à l’Etat (2018, éditions du Seuil) : « En France comme dans la plupart des pays européens, la notion de classe est rarement mobilisée, si ce n’est pour évoquer les classes moyennes, systématiquement présentées comme les principales victimes de la pression fiscale. Leur place est d’autant plus centrale que la très grande majorité de la population s’identifie à ce groupe aux contours flous et rarement définis. » (p. 10)

Apparaît ici une opposition entre une vision duale de la société (les riches contre les pauvres) et une vision « moyennisante » qui amalgame toutes les catégories dans une gigantesque « classe moyenne ». Si l’apparition d’une véritable classe moyenne a effectivement été une évolution majeure de nos sociétés au cours du siècle passé, les inégalités et la stratification de la société en classes restent des réalités absolument prégnantes : ces dernières années, des économistes comme Thomas Piketty et ses co-auteurs ont apporté des clarifications indispensables quant à la répartition réelle des richesses au sein de notre société. Il existe donc bel et bien des groupes situés aux différents échelons de la hiérarchie sociale, et ces groupes ont bien souvent des intérêts divergents – un état de fait qui entraîne ce qu’on appelle classiquement « la lutte des classes ». Voir la partie 1 de cette série d’articles, ainsi que mon article Tour d’horizon des inégalités économiques en France.

 

[12] Nous développerons cette idée dans une partie ultérieure, quand nous aborderons « l’utilité marginale dégressive » de l’argent. En bref : un millier d’euros procure plus de bien-être à un smicard qu’à un millionnaire. Par conséquent, plus les richesses sont réparties également dans la société, plus la population dans son ensemble peut accéder au bien-être.

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