Pour une justice sociale (partie 1/4)

Dans une démocratie, pourquoi la majorité ne s’approprie-t-elle pas la fortune des nantis ? Le succès est-il une mesure fiable du mérite ? Qu’est-ce que le mérite ? Cet article en quatre parties interroge notre consentement à l’inégalité, remet en question l'idéal de la méritocratie, bouscule les justifications courantes des inégalités et trace le portrait de ce que serait une société plus juste.

Nasreddin habitait un village dans lequel la population était séparée entre une moitié très riche, et une moitié très pauvre qui peinait à s’alimenter. Sa femme s’en émut et l’interpella : « Nasreddin, mon époux, tu es un homme respecté : ne peux-tu pas remédier à cette situation ? » Acquiesçant, le sage mit son manteau, prit son bâton de marche et partit vers le village par un chemin de terre.

Les heures passèrent, et sa femme l’attendit patiemment… jusque tard le soir, quand le grincement de la porte rompit enfin son inquiétude. Nasreddin posa son bâton dans un coin, se défit de son manteau poussiéreux. Il fit rouler ses épaules fatiguées et s’assit en soupirant profondément. Alors, l’interrogea-t-elle, y es-tu arrivé ?

« Ça y est. J’ai convaincu les pauvres. »

Nasreddin, sage et fou, philosophe et théologien, est un personnage mythique du monde musulman et le héros de nombreuses histoires. C’est François Ruffin, sur son blog vidéo, qui raconte cette fable afin d’illustrer l’étonnante réticence d’une grande partie des classes populaires à revendiquer un partage des richesses.

En effet, on pourrait s'attendre à ce que la persistance des inégalités – et, plus encore, leur accroissement – suscite au sein des sociétés démocratiques des réactions politiques fortes, qui conduisent à une redistribution radicale des richesses au bénéfice des couches les plus modestes de la population.

 

                        Pourquoi nous consentons à l’inégalité

Or, si des signes précurseurs d'une telle réaction peuvent être décelés ici et là dans le paysage politique, elle ne se traduisent pas pour l'instant dans les faits. L’expression même de « partage des richesses » est bien peu utilisée dans le débat public, et quand elle l’est, il ne s’agit généralement pas de proposer un projet politique mais simplement de décrire la répartition actuelle des revenus et du capital. [1]

Les courants politiques, les associations et les intellectuels qui abordent ce thème restent la plupart du temps très modérés dans leurs propositions (dénonçant juste les inégalités extrêmes) et au bout du compte seules des fractions de gauche radicale semblent porter un projet redistributif en rupture avec les inégalités existantes.

Au-delà de l'état objectif du rapport de forces entre les classes sociales, il semble donc exister chez nos concitoyens une réticence profonde à s'engager dans la voie de la redistribution des richesses – alors même que la majorité d'entre eux auraient à y gagner. Cette attitude paraît déterminée par deux « freins » particuliers : d'une part la croyance répandue selon laquelle l'inégalité serait le moteur de l'économie, impliquant que si notre société devenait plus égalitaire elle devrait renoncer à une part de sa richesse actuelle. J'ai présenté une réfutation de cette idée dans mon article "L'inégalité, c'est bon pour tout le monde" : on pourra s'y référer pour plus de détails sur le sujet. Disons simplement ici que la recherche en sciences économiques ne valide en aucune façon que les pays inégalitaires seraient, sur le plan économique, plus performants que les autres.

Le second « frein » tient plus à des considérations d'ordre moral, et il repose sur le sentiment souvent inconscient que celui qui détient de la richesse ne doit pas en être dépossédé. Une telle valeur semble profondément ancrée chez la plupart d'entre nous, et on pourra constater à quel point cela ne date pas d'aujourd'hui en prêtant attention à la manière dont le respect de la propriété privée était déjà sacralisé dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789.

 

                        La propriété, c’est sacré

D'abord, la propriété y est citée parmi les "droits naturels et imprescriptibles de l'Homme" au milieu de la liberté, de la sûreté et de la résistance à l'oppression (art. 2). L'article 17, dernier article de cette Déclaration, précise l'état d'esprit de ses rédacteurs : "La propriété étant un droit inviolable et sacré nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité." Ainsi, dans le texte fondateur de notre République, aucune valeur n’est affirmée avec autant de force que la propriété privée.

Certes, l'article 13 de cette même Déclaration mentionne bien la nécessité d'une contribution commune – l'impôt – pour le fonctionnement de la puissance publique. Mais il précise seulement que cette contribution doit être "également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés". Une telle formulation appelle plutôt à l'instauration d’un impôt proportionnel – dont le taux ne varie pas selon le niveau de richesse – que d'un impôt progressif, redistributif, dont le taux augmente pour les plus fortunés… et dont l'apparition en France n'aura lieu qu'au début du XXème siècle, soit 120 ans après la révolution de 1789. [2]

Quel souci a poussé les meneurs de la révolution à sacraliser ainsi la propriété privée ? On pourra supposer, de la part de ces hommes plutôt bien situés dans la hiérarchie des richesses, une volonté de protéger leurs possessions de ce qui aurait pu devenir une vaste révolution sociale visant la redistribution des biens en direction des couches les plus humbles de la population. Un projet que portait notamment Robespierre, lequel dans son Discours sur la propriété de 1793 appelait vigoureusement à l'instauration d'un impôt progressif pour que le droit de propriété soit "borné, comme tous les autres, par l'obligation de respecter les droits d'autrui."

 

                        Le mérite comme principe de justice

Le cœur de la controverse entre les tenants de la redistribution et leurs adversaires tient, sur le plan moral, à la question de la légitimité de la propriété. Qu'est-ce qui fonde le droit à la propriété privée ? La réponse qui nous vient le plus naturellement est celle du mérite : j'ai droit à la jouissance de mes biens car je les ai gagnés.

L’inégalité est considérée comme juste quand on la suppose associée au mérite. C’est ce qui distingue une société égalitariste d’une société équitable : la première s’assure que chacun dispose des mêmes ressources [3], tandis que la seconde veille à ce que chacun possède une part des richesses qui correspond à son mérite propre. Ce second type de société donne une place centrale au principe de responsabilité individuelle, et peut être désigné par le terme de méritocratie.

La méritocratie (mélange de latin et de grec qui signifie « le pouvoir aux plus méritants ») présente l’avantage considérable de résoudre la tension entre le principe abstrait d’égalité – « Les hommes naissent et demeures libres et égaux en droits » – et la persistance des inégalités de fait. Dans cette conception on considère que tous les individus ont un droit égal d’accéder aux hautes positions sociales : les inégalités proviennent donc du fait que certains ont réussi à utiliser ce droit, alors que d’autres pas. La méritocratie s’oppose à la fois à l’égalité des positions sociales, et à l’inégalité des chances. Une société parvient donc à être réellement méritocratique quand elle assure à ses membres l’égalité des chances.

 

                        Un modèle hégémonique

Pour nombre de nos contemporains, la méritocratie apparaît comme le prototype de la société juste : un monde où chacun reçoit ce qu’il a gagné par ses efforts et sa persévérance, où le travail est récompensé et la paresse punie. L’engouement pour cette approche a marginalisé les autres représentations possibles de la justice sociale, et la méritocratie s’est imposée comme l’horizon incontournable de notre temps. Ce consensus remarquablement vaste inclut même de farouches pourfendeurs de l’inégalité, comme le sociologue Pierre Bourdieu (auteur de Les héritiers) [4] et l’économiste Thomas Piketty (auteur de Le Capital au XXIème siècle).

Armés de solides démonstrations statistiques, ces deux personnalités ont consacré leurs carrières à dénoncer sévèrement le caractère inégal de notre société, sans pour autant remettre en question l’idée selon laquelle la justice sociale pourrait se confondre avec l’égalité des chances. Leurs critiques ne visent pas le principe méritocratique lui-même : elles déplorent simplement l’écart entre l’idéal et la réalité.

Cet engouement pour la méritocratie est une ironie de l’histoire : le terme « méritocratie » a été créé en 1958 par l’anglais Michael Young dans son roman d’anticipation The Rise of  the Meritocracy. Young y décrivait une dystopie, un futur cauchemardesque dans lequel une élite de gens intellectuellement supérieurs règne impitoyablement sur les « non-méritants », supposés intégralement responsables de leur sort. La société extrêmement hiérarchisée qui en résulte s’avère invivable, et l’objectif de Young à travers son livre était de dénoncer les effets pervers du système d’éducation anglais… sans savoir que le mot qu’il avait inventé allait prendre une connotation incroyablement positive, et servir à promouvoir largement l’idéologie contre laquelle il s’était élevé.

Aujourd’hui la dystopie est devenue utopie, un projet de société qui rassemble tant des individus plutôt conservateurs – ceux qui considèrent que, grosso modo, la société actuelle offre un degré satisfaisant de justice sociale – que des progressistes radicaux – ceux qui veulent engager de grandes réformes afin d’atteindre une réelle égalité des chances. Le temps venu, nous nous pencherons sur les effets pervers du modèle méritocratique ainsi que sur les alternatives à ce modèle.

Avant tout, nous nous interrogerons ce qui rend la méritocratie à la fois si consensuelle et si problématique, à savoir le flou qui caractérise la notion de « mérite ». Dans la vie courante, nous parlons volontiers de « bourse au mérite », de « rémunération au mérite », ou « d’avancement par le mérite » mais, en fin de compte, peut-on définir ce qu’est le mérite ?

 

                        L’effort et le résultat

Le thème du mérite est abondamment mobilisé dans nos raisonnements quotidiens : chacun de nous évalue fréquemment le sien et celui des autres, se compare, mesure l’écart entre ce qu’il reçoit et ce qu’il pense avoir mérité. Le mérite prend un sens différent dans chaque société, selon les valeurs en vigueur dans ladite société. (voir Tenret, 2008, p.16) Il prend également un sens différent selon la sphère que nous considérons : à l’école, l’élève méritant sera studieux et obéissant. Au travail, le professionnel fera preuve d’initiative et de fiabilité. Dans la vie privée, un époux méritant démontrera patience et empathie.

La notion de mérite, le plus souvent, demeure insaisissable car elle est caractérisée par une ambivalence fondamentale : le mérite correspond-t-il à mes efforts, ou au résultat de mes efforts ? Doit-on s’attacher plutôt à l’engagement subjectif de l’individu, ou au résultat objectif de ses actes ? Une personne qui montre de la bonne volonté mais n’obtient aucun résultat est-elle méritante ? Certes nous avons tendance à respecter le sportif qui s’est dépassé dans l’effort, même s’il n’a pas remporté l’épreuve. Mais nous admirons aussi celui qui gagne, quand bien même il ne paraît pas être allé jusqu’au bout de ses forces.

La langue anglaise peut nous aider à dépasser cette ambiguïté : dans l’un de ses ouvrages, le politologue britannique David Miller propose une distinction entre deserts et merit. Deserts se rapporte au résultat, à la performance objectivement produite par le travail. Merit se rapporte à l’intention, l’effort généré par l’individu – indépendamment du fait que son objectif ait été réalisé ou non. (voir Dubet, 2006, p.118)

 

            C’est l’intention qui compte ?

Voudrions-nous fonder une juste répartition des richesses sur le merit, nous serions confrontés à l’impératif de mesurer l’effort déployé par chacun en vue d’atteindre le succès. Cela impliquerait de nous baser sur la psychologie pour déterminer qui a mérité sa fortune, qui a réussi avec peu d’efforts, quels pauvres ont joué de malchance et lesquels ont mérité leur sort.

Nous nous retrouverions alors en butte aux limites de la psychologie en tant que science [5] : quelles que puissent être nos prétentions à l’objectivité, l’esprit humain reste une « boîte noire », une réalité que nul ne peut observer directement. Le psychologue en est réduit à scruter les comportements du sujet (discours, actes, attitudes, réponses aux tests projectifs et psychométriques) afin de pouvoir formuler des hypothèses plausibles – mais toujours incertaines – quant à ce qui se trouve au cœur de la « boîte noire ». [6]

Dès lors, peut-on envisager une politique qui reposerait sur des évaluations de l’engagement subjectif des individus ? Peut-on baser un système de répartition des richesses sur des hypothèses au sujet de la réalité psychologique des uns et des autres ? Certes, la justice pénale a parfois recours à de telles hypothèses – quand il s’agit de déterminer si un homicide était intentionnel ou non, prémédité ou pas.

Mais de tels recours à la psychologie sont particulièrement ciblés et se déroulent dans le cadre d’une enquête approfondie. [7] Même alors, les intentions supposées du coupable ne conditionnent pas l'intégralité de la peine, et le verdict du juge contient irrémédiablement une part de doute. Pour répliquer de telles conditions afin d’aboutir à une justice distributive fondée sur le merit, il faudrait y consacrer des moyens d’enquête colossaux et entreprendre une investigation permanente au sujet de chaque citoyen.

Pourtant, quels que soient les ressources et les pouvoirs qui seraient consacrés à cette tâche, même un tel système totalitaire ne pourrait qu’aboutir à une justice approximative et incertaine, du fait des limites inhérentes à l’exercice de la psychologie. Au vu de toutes ces considérations, il paraît difficilement envisageable de fonder un système de répartition des richesses sur une estimation de l’effort fourni par chacun.

 

                        La justice capacitaire

Si, de l’autre côté, nous décidons de valoriser deserts, alors nous considérons que la performance est en elle-même une marque de valeur morale. Nous reconnaissons comme une vertu le fait d’être efficace, talentueux et performant, et nous estimons que ces caractéristiques méritent récompense. Il s’agit là d’une justice capacitaire, qui attribue la richesse à chacun en fonction de ses capacités. Cette conception est problématique à plusieurs titres.

D’abord il faudrait que nous soyons capables de mesurer de manière fiable les capacités et les performances pour connaître précisément la part des richesses à laquelle chacun a droit. En-dehors du cadre d’une épreuve sportive ou d’un examen strictement standardisé, de nombreux facteurs aléatoires interviennent et il est bien malcommode de quantifier telle ou telle performance.

On peut aussi pointer que, dans la plupart des cas, l’individu performant obtient de lui-même sa récompense : il n’a nul besoin d’un système de justice sociale, puisque ses qualités lui permettent de faire son chemin dans la société sans faire appel à la solidarité ou à la morale. La justice capacitaire entérine donc le « règne du plus fort », elle n’introduit pas d’écart véritablement significatif entre ce que le monde est, et ce qu’il devrait être. Cette justice demande simplement que rien n’entrave l’expression de capacités, de sorte que les plus forts obtiennent effectivement leur dû sans être bloqués par des rigidités sociales générées par les réseaux d’intérêts, les castes et les corporations.

Venons-en à la principale critique qui peut être adressée à la justice capacitaire : de manière commode, celle-ci suppose que la valeur des hommes coïncide avec les capacités dont ils sont dotés. « Voilà la pensée réconfortante dont nous voudrions pouvoir nous satisfaire », ironise le philosophe Patrick Savidan. (2007, p. 154) Mais si les hommes, du fait des hasards de la naissance, viennent au monde inégalement dotés en capacités – et nous verrons dans la partie suivante que c’est bel et bien le cas – cela signifie que leur valeur serait d’emblée inégale. Adopter la justice capacitaire reviendrait ainsi à renoncer au principe d’égalité – principe qui se trouve au cœur de la démocratie, ainsi que de la pensée humaniste héritée des Lumières.

 

            Quand on veut, on peut ?

Souvent, l’accent mis sur les résultats obtenus ne correspond pas tant à une valeur morale accordée à la performance elle-même, mais plutôt à l’idée selon laquelle le résultat serait un bon indicateur des efforts déployés par l’individu. Ainsi celui qui échoue s’entendra répondre « quand on veut, on peut », par ceux qui le suspectent de ne pas y mettre suffisamment du sien.

Qu’en est-il, en réalité, du lien entre l’effort déployé et le résultat obtenu ? Dans quelle mesure le succès est-il affaire de volonté ? Il n’existe évidemment pas de réponse simple et universelle à cette question, mais nous pouvons trouver un éclairage en nous penchant sur un problème largement documenté et qui exerce une influence majeure sur la société dans laquelle nous vivons : le poids de l’origine sociale dans la réussite scolaire. Dans l’imaginaire républicain, l’école est le lieu privilégié de l’égalité des chances et permet de récompenser les individus les plus méritants. Or, il suffit de quelques chiffres pour donner un aperçu de l’ampleur des déterminismes sociaux qui pèsent sur ce système.

« Dans la France d’aujourd’hui, sept enfants de cadres sur dix exercent un emploi d’encadrement quelques années après la fin de leurs études. À l’inverse, sept enfants d’ouvriers sur dix demeurent cantonnés à des emplois d’exécution », pointe le sociologue Camille Peugny. Les enfants d’ouvriers ont 3 fois moins de chances d’être diplômé du supérieur que les enfants de cadres. En revanche, ils ont 5 fois plus de risque de redoubler pendant l’école primaire. Les enfants de cadres et d’enseignants ne représentent que 15 % de la population générale, mais plus de 80 % de l’effectif des grandes écoles les plus prestigieuses (Polytechnique, ENA, HEC, ENS). [8]

 

            Les canaux de la reproduction sociale

Comment s’opère cette stratification sociale, cette reproduction des hiérarchies de génération en génération ? Le processus est complexe est passe par plusieurs canaux, que nous allons découvrir dans les lignes qui suivent. D’abord, les enfants commencent l’école en étant d’emblée inégalement outillés. La sociologue Marie Duru-Bellat explique : « A cinq ans, les inégalités de développement cognitif et langagier entre les enfants s’expliquent à hauteur d’environ 70 % par des facettes variées du milieu familial, telles que le style éducatif des parents, leurs valeurs ou encore leur représentation de l’école. Or tous ces ‘‘ingrédients’’ nécessaires à son développement, l’enfant les trouve dans son environnement familial dans des proportions très inégales selon les milieux sociaux. »

La scolarité permettra-t-elle à ceux qui sont mal nés de rattraper leur retard ? Las ! En réalité, les écarts entre les élèves ont au contraire tendance à s’accentuer au fil de leurs années d’école, et les inégalités sociales se creusent plutôt que de se resserrer. Les plus faibles ne reviennent généralement dans la course que s’ils appartiennent à des familles aisées, tandis que les élèves initialement doués qui voient leurs résultats se dégrader dans le temps viennent essentiellement de milieux défavorisés. Les apprentissages scolaires ont un caractère cumulatif, et cet effet « boule de neige » s’accentue avec le passage au collège.

La réussite scolaire dépend également, on s’en doute, du quartier où l’on vit et de l’école que l’on fréquente. Un voisinage marqué par les problèmes sociaux, la délinquance et l’économie clandestine aura tendance à perturber la trajectoire des enfants, quand elle ne les aspire pas carrément dans l’univers de la rue – avec pour conséquence le décrochage scolaire. [9]

Le milieu dont sont issus les autres élèves pèse aussi sur la réussite de chacun : « les élèves tendent à adopter l’attitude du groupe majoritaire dans l’établissement (…) Dans les établissements qui comptent beaucoup d’élèves de milieu favorisé, plus ambitieux, ce niveau d’aspiration moyen ‘‘tire vers le haut’’ le niveau des demandes de tous les élèves. » On notera avec intérêt que « l’inverse n’est pas vrai, les aspirations des enfants de cadres étant plus rigides à la baisse » – ce qui constitue un argument fort en faveur de la mixité sociale dans les établissements scolaires.

Les enseignants qui exercent dans les quartiers populaires vont, malgré eux, participer à la reproduction sociale : confrontés à des classes dont le niveau moyen est faible, ils renoncent à une partie des programmes pour les rendre réalisables. Avec des intentions louables, ils privilégient l’oral sur l’écrit et adaptent leurs exigences à la baisse. L’effet pervers qui en résulte est que les élèves doués, qui pourraient réussir malgré leur quartier d’origine, progressent moins que s’ils avaient eu accès à une offre pédagogique « normale ». Leur apprentissage est donc tronqué du fait du milieu dans lequel ils sont scolarisés. Cet état de fait explique aussi pourquoi les classes moyennes tendent à fuir les écoles situées dans les quartiers défavorisés, laissant les « pauvres » entre eux et aggravant ainsi le phénomène qui a causé leur fuite.

La reproduction sociale se réalise aussi de manière insidieuse, quand les attentes des maîtres s’alignent sur le niveau supposé des élèves : les enfants issus des classes populaires seront moins stimulés et moins poussés à l’effort, car les enseignants ont une estimation pessimiste de leurs chances de réussite. L’échec scolaire est attendu et anticipé, avec des conséquences importantes sur l’estime de soi des enfants concernés. Inversement, les élèves issus de milieux favorisés seront poussés à atteindre la réussite à laquelle on pense qu’ils sont promis. C’est le fameux effet Pygmalion, démontré de manière expérimentale dans les années 1960 : par une sorte de prophétie auto-réalisatrice, les élèves deviennent ce que les enseignants croient qu’ils sont.

A partir du collège, plusieurs choix d’orientation s’ouvrent devant les élèves : ici s’opère un processus d’auto-sélection qui va encore accroître les inégalités de destin. A résultats comparables, les familles favorisées poussent leurs enfants à poursuivre des études générales même quand il existe un risque d’échec, alors que les familles populaires se « rabattent » sans trop de réticence vers la formation professionnelle. Les conseils de classe, généralement, ne cherchent pas à corriger cet effet. Ainsi, chaque catégorie sociale entérine elle-même la reproduction intergénérationnelle en s’orientant vers le niveau de formation auquel elle pense pouvoir prétendre.

 

            Abolir la famille ?

On a pu voir dans l’exposé qui précède comment la compétition sociale s’avère profondément truquée dès le début de la vie, de sorte que nous sommes bien loin de pouvoir affirmer qu’il existe une réelle « égalité des chances ». A vrai dire, une telle égalité est-elle réalisable ? Plusieurs des phénomènes que nous avons pointés relèvent, il est vrai, du fonctionnement du système scolaire – et à ce titre ils devraient pouvoir être en grande partie corrigés par une politique suffisamment ambitieuse et volontariste. [10] Cependant, des facteurs importants de la reproduction sociale tiennent à la famille dans laquelle nous naissons, et relèvent donc de réalités sur lesquelles le politique n’a que peu de prise.

D’une part les enfants de familles favorisées bénéficient d’un environnement plus propice aux apprentissages scolaires, ne serait-ce que parce que leurs parents ont fait des études longues, peuvent financer des cours particuliers en cas de besoin, sont culturellement proches du monde de l’école et valorisent profondément la réussite scolaire. D’autre part, on sait à quel point le développement psychologique des enfants dépend de leur milieu familial : chacun d’entre eux a besoin d’être accueilli et éduqué dans un contexte humain favorable, de sentir qu’il compte pour les adultes et aussi qu’il peut compter sur eux. Or, au-delà des hiérarchies sociales, de telles réalités ont largement trait aux caractéristiques psychologiques des parents, et de ce point de vue on constate quotidiennement à quel point les enfants naissent dans des environnements inégalement « porteurs ». (voir Savidan, 2007, p. 234) Face à de telles inégalités de naissance, l’aspiration politique à plus de justice semble bien impuissante.

L’économiste Friedrich Von Hayek, chantre inconditionnel du libre marché, était pourtant bien conscient du poids de ces circonstances arbitraires sur le devenir des individus : parmi les inégalités inévitables, écrit-il, « la plus importante est évidemment la famille. » [11] Le philosophe John Rawls abonde en ce sens, lorsque dans la conclusion de son ouvrage fondateur Théorie de la justice, il soulève cette question taboue : « doit-on abolir la famille ? » (Rawls, 2009, p. 550). Une véritable égalité des chances impliquerait la collectivisation de l’éducation des enfants dès le plus jeune âge. Cette idée peut faire frémir, mais elle n’est pas pour autant inédite : dans la Grèce antique, on la retrouve sous la plume de Platon et dans les pratiques éducatives des Spartiates. Plus récemment, elle est reprise dans les réflexions de la philosophe Véronique Munoz-Dardé. [12]

En fin de compte, sauf à retirer les enfants à leur famille, la compétition sociale ne peut être qu’une épreuve truquée. C’est là une limite majeure et probablement indépassable de l’égalité des chances… mais pas la seule. Car nous ne nous sommes à présent penchés que sur les inégalités produites par le social. N’existe-t-il pas également des inégalités individuelles, biologiques, innées, qui rendent encore plus illusoire le projet de l’égalité des chances ? C’est le problème sur lequel nous nous pencherons dans la partie suivante, pour continuer à préciser les rapports entre l’effort et le succès. Puis nous interrogerons les notions mêmes d’effort et de volonté, au vu des éclairages apportés par les sciences humaines. Toutes ces réflexions seront développées au sein d’une critique plus générale de l’idéal méritocratique.

 

 

Bibliographie :

  • François Dubet, Injustices - l'expérience des inégalités au travail, 2006, éd. Points
  • Marie Duru-Bellat, Le mérite contre la justice, 2009, Les presses de Sciences Po
  • John Rawls, Théorie de la justice, 2009 (1971), éd. Points
  • Patrick Savidan, Repenser l’égalité des chances, 2007, éd. Grasset
  • Elise Tenret, L’école et la croyance en la méritocratie, thèse de sociologie, Université de Bourgogne, 2008 (en ligne ici)

 

 

  

[1] D'ordinaire, seuls quelques intellectuels ultra-libéraux prennent publiquement le parti de célébrer les écarts de richesse. Pourtant, parfois, certains gagnants du système s'aventurent à exposer leur point de vue dans sa brutale simplicité : toute société est vouée à l'inégalité, disent-ils, de même que dans la savane le lion mange la gazelle. L’inégalité ne peut pas être combattue, et ne doit pas être combattue car elle est naturelle.

Cette manière de naturaliser le social se montre très proche, dans sa logique, des arguments utilisés par les opposants au mariage homosexuel : toute famille reposerait sur un couple composé d'un papa et d’une maman, ainsi que nous l'apprendrions par l'observation (myope) de la nature et des animaux. Outre le caractère erroné de cette généralisation concernant la vie animale, il se trouve qu'une telle invocation des "lois naturelles" pourrait tout à fait servir à justifier, pêle-mêle : la guerre, le viol, l'infanticide et la dictature.

A l'évidence nous ne sommes ni des lions ni des gazelles, et l'espère humaine a maintes fois prouvé sa capacité à s'extraire de ses comportements les plus primaires pour introduire un peu de paix et de justice dans nos sociétés. Sauf à nier toute civilisation possible, la comparaison tourne court... d'autant plus lorsqu'elle émane de personnes par ailleurs peu enclines à un quelconque "retour à la nature" : la climatisation, les voyages en avion et la chirurgie de pointe seraient compatibles avec l'ordre naturel, mais pas la redistribution des richesses ?

Pour une réflexion sur le pouvoir de la culture, voir Yuval Noah Harari, Sapiens – une brève histoire de l’humanité, Albin Michel, 2015, p. 180 et suivantes

 

[2] S’il existe effectivement en France un impôt progressif – l’IRPP, qu’on appelle communément « impôt sur le revenu » – celui-ci ne représente que 5 % des prélèvements obligatoires et le système fiscal français dans son ensemble n’est pas progressif (voir Camille Landais, Thomas Piketty et Emmanuel Saez, Pour une révolution fiscale, 2011, éd. du Seuil, et graphique en ligne ici). Cela est dû au fait que la progressivité de l’impôt sur le revenu est largement compensée, pour les mieux lotis, par la régressivité de prélèvements comme la TVA, la CSG et les charges sociales.

Pour l’histoire de la création de l’impôt sur le revenu en France, on pourra se référer à l’ouvrage de Nicolas Delalande : Les batailles de l’impôt, 2014, éd. du Seuil, chapitre 8. On notera avec intérêt que les arguments déployés à l’époque contre le projet d’impôt progressif (au taux maximal de 5 %, contre 41 % de nos jours) sont les mêmes qu’aujourd’hui : cette « pénalisation de la réussite » serait une dérive totalitaire et provoquerait un effondrement de notre économie, une récession ainsi que le départ en exil des classes supérieures. Comme aujourd’hui, les nantis des années 1910 luttaient contre l’impôt en se présentant comme les défenseurs des intérêts des classes moyennes, et en prétendant parler au nom de tous les contribuables.

 

[3] L’égalitarisme, en tant que doctrine philosophique, connaît plusieurs variantes : elle peut proposer d’assurer uniquement l’égalité en droit (égalité formelle), ou de promouvoir l’égalité des ressources mais seulement au départ de la vie de chaque individu (ceux-ci étant ensuite considérés comme responsables de leurs choix), ou encore d’attribuer à chacun une quantité de ressources personnalisée correspondant à ses besoins singuliers ("à chacun selon ses besoins"). Je présente ici l’égalitarisme dans une de ses formes extrêmes, qui consiste à abolir complètement les inégalités de richesse.

 

[4] Voici ce qu’en dit la sociologue Elise Tenret : ‘’Même les travaux les plus critiques en apparence, comme ceux de Bourdieu et Passeron, manifestent à leur façon un attachement très fort à l’idéal méritocratique quand il est associé à l’égalité des chances devant l’école. Derouet (1992) observe ainsi que : « l’interrogation sociologique de l’école dans les années cinquante et soixante s’est construite à l’intérieur de la logique de l’égalité des chances. L’école affirmait qu’elle assurait une mobilité sociale indépendante du milieu d’origine des individus ; les sciences sociales se sont donné pour mission de vérifier cette assertion. ». Ce n’est que très récemment que le principe méritocratique a pu être critiqué en lui-même.’’ (2008, p. 16)

 

[5] La psychologie appartient au domaine de la science, dans le sens où elle vise à atteindre la vérité grâce à l’exercice de la raison. Cependant, la nature de son objet d’étude ne lui permet généralement pas de vérifier ses hypothèses par l’utilisation de méthodes expérimentales. Comme en archéologie ou dans une enquête judiciaire, la psychologie se base sur des faisceaux de preuves, des éléments de réalité qui peuvent rendre certaines hypothèses plausibles lorsqu’ils s’accumulent et pointent dans la même direction.

 Il existe, cependant, de nombreux usages non scientifiques de la psychologie. Cela peut être dû au refus de se situer dans une perspective scientifique, au profit d’une approche philosophique comme la psychologie humaniste – ou d’autres courants qui reposent sur des présupposés rassurants plutôt que sur des recherches rigoureuses.

Souvent, la psychologie est détournée par des courants pseudo-scientifiques qui cherchent à se donner l’apparence de la rigueur savante tout en restant dans le domaine de l’idéologie : focalisation exclusive sur les chiffres et le quantitatif (qui font « sérieux ») sans réflexion sur la nature de leur objet de recherche ; préférence pour le dogme établi face aux interrogations suscitées par des découvertes nouvelles ; refus de la contradiction en prétextant que tout scepticisme est une réaction de défense ; etc.

 

[6] Le Code de Déontologie des psychologues, référence majeure de la profession en France, souligne d’ailleurs clairement les limites inhérentes à l’exercice de la psychologie : Article 19 « Le psychologue est averti du caractère relatif de ses évaluations et interprétations. Il ne tire pas de conclusions réductrices ou définitives sur les aptitudes ou la personnalité des individus, notamment lorsque ces conclusions peuvent avoir une influence directe sur leur existence. »

Une limite majeure de toutes les sciences humaines, est que celles-ci n’ont pas la possibilité de générer des prédictions vérifiables qui prouveraient la véracité de leurs thèses : en effet, ces sciences étudient des systèmes hyper-complexes (humains évoluant au sein d’une société composée de millions d’individus) dans lesquels interviennent une grande quantité de facteurs inconnus. C’est pourquoi les psychologues peuvent nous éclairer sur le fonctionnement psychique d’une personne, sans pour autant être capable de prévoir son avenir. De même, les sociologues peuvent décrypter les dynamiques à l’œuvre dans une société, mais aucun n’est capable de prédire ce qu’elle sera demain.

Dans le cadre d’une démarche prospectiviste, les analystes (qu’ils soient académiciens ou travaillent pour des gouvernements) ne peuvent qu’élaborer plusieurs scénarios d’avenirs plausibles et indiquer approximativement la probabilité qu’a chacun de se réaliser. Un excellent analyste verra ses scénarios se réaliser plus souvent que d’autres – mais aucun ne peut espérer, loin s’en faut, tomber juste à tous les coups. A noter que si quelqu’un disposait d’une véritable capacité à prévoir l’évolution des systèmes hyper-complexes (des individus, de la politique ou de la société), cette personne pourrait l’appliquer aux paris sportifs ou à la spéculation boursière, et deviendrait riche en peu de temps… De quoi questionner les prétentions de certains intellectuels « futurologues » qui se donnent à l’occasion des airs de prophètes.

Certains domaines de la science, dont on pourrait croire qu’ils font partie des sciences « dures », sont en réalité proches de cette situation : c’est par exemple le cas de la climatologie, qui étudie des systèmes climatiques extrêmement complexes sans pouvoir vérifier ses hypothèses de manière expérimentale. C’est aussi le cas de l’astrophysique, qui certes s’appuie sur les découvertes de la physique des particules mais n’a pas non plus la possibilité de procéder à des validations en laboratoire. Bien souvent, elle ne peut pas non plus attendre que la réalité confirme ses prédictions, puisque l'astrophysique étudie des phénomènes qui se produisent sur une échelle de temps extrêmement longue au regard de l’existence humaine.

Pour une réflexion sur le caractère scientifique des sciences humaines, voir Bernard Lahire, L’interprétation sociologique des rêves, 2018, éd. La Découverte, p. 446 et suivantes.

 

[7] Un autre cas, digne d’être mentionné, est beaucoup plus banal : il s’agit des évaluations psychologiques informelles réalisées par les agents de Pôle Emploi. Face au chômeur soupçonné de se complaire dans sa situation, d’être un « assisté », un « parasite », le fonctionnaire est poussé à évaluer sa bonne volonté ou sa mauvaise foi. Il s’emploie alors à « sonder le cœur » du demandeur d’emploi, en adoptant une attitude qui peut devenir quasi-inquisitoriale et aggraver la souffrance psychologique due au chômage. (voir Savidan, 2007, p.224, et Didier Demazière, Comment peut-on être chômeur ?)

 

[8] Voir Marie Duru-Bellat, 2009, chapitre 2. Toutes les citations qui suivent sont issues de ce même chapitre.

 

[9] Voir Lamence Madzou et Marie-Hélène Bacqué, J’étais un chef de gang, 2008, éd. La Découverte. Dans ce livre, Lamence Madzou témoigne de son histoire de vie et présente son parcours dans la délinquance comme ayant été essentiellement déterminé par les mauvaises fréquentations. A l’adolescence, il relate avoir été « embarqué » par des délinquants plus âgés vers un monde de trafics et de combines, où la violence et l’argent se substituaient aux valeurs de l’école.

 

[10] Une telle politique devrait notamment combiner des mesures fortes en faveur de la mixité sociale (carte scolaire contraignante pour les familles) avec le déploiement massif de moyens supplémentaires dans les quartiers défavorisés : peu d’enfants par classe, embauche de personnel pour assister les enseignants, formation continue renforcée pour ces derniers, etc. Ces investissements bénéficieraient évidemment aux enfants issus de ces quartiers, et rendraient aussi plus acceptables pour les classes moyennes et supérieures les contraintes liées à la carte scolaire (« mon enfant doit se rendre dans l’école du quartier d’à côté, mais il bénéficie de moyens pédagogiques supplémentaires »).

 

[11] Friedrich Von Hayek, Droit, législation et liberté, 2, p. 101. Cité par Patrick Savidan, 2007, p. 170. Hayek n'en déduit pas qu'il faille mettre en oeuvre de quelconques mesures pour corriger ces inégalités, puisqu'il considère que la justice sociale est un "mirage" et que toute tentative d'atteindre l'égalité des chances "risquerait de créer un cauchemar" en étendant abusivement les pouvoirs de l'Etat.

 

[12] Dans son article à ce sujet, elle pose une question dérangeante : « pourquoi préférerait-on alors une famille à un orphelinat généralisé et bien tenu, surtout si l’on fait soi-même partie des plus démunis ? »

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