"L'inégalité, c'est bon pour tout le monde"

Depuis qu'il est arrivé au pouvoir, Emmanuel Macron s'emploie à libérer l'économie en allégeant la fiscalité de nos concitoyens les plus fortunés. Si ceux-ci sont encouragés à générer de la croissance grâce à une fiscalité arrangeante, toute la société devrait bénéficier de leur richesse par un effet de ruissellement. Cela se vérifie-t-il dans la réalité ?

Peu de sujets font autant l'unanimité : près de 90 % des Français pensent que les écarts de revenu dans notre pays sont trop importants. Pourtant les résultats des élections successives semblent ignorer ce fait, puisque quand un politicien propose de redistribuer les richesses, la plupart d'entre nous se montrent peu enclins à lui confier leurs votes. Par conséquent, notre vaste aspiration à l'égalité ne se traduit jamais véritablement sur le plan politique.

Nos concitoyens ont donc tendance à rejeter les inégalités existantes, tout en acceptant implicitement qu'elles se perpétuent. Les enquêtes d'opinion confirment l'existence de ce paradoxe : alors que, comme indiqué plus haut, l'immense majorité des Français considère que les inégalités dans notre pays sont excessives, seuls 9 % d'entre eux pense que l'Etat devrait augmenter les impôts des 10 % de ménages les plus riches. (Il s'agissait d'une des réponses possibles à la question : "Pour payer des investissements supplémentaires, l'Etat devrait..." dans l'enquête ELIPSS, 2017, 2665 répondants - voir Alexis Spire, Résistances à l'impôt, attachement à l'Etat, 2018, éditions du Seuil). 

Une hypothèse qui pourrait rendre intelligible cette apparente contradiction est que, certes, les Français n'aiment pas l'inégalité, mais qu'ils ne sont pas non plus d'accord pour redistribuer les richesses. Tout se passe comme s'ils aimeraient que les inégalités soient naturellement faibles, déplorent que ce ne soit pas le cas, mais se méfient des politiques qui pourraient rectifier la donne.

Cette méfiance trouve manifestement son origine dans une réticence morale à déposséder les mieux lotis de leur propriété (sauf exception, on suppose que la richesse est méritée par ceux qui la détiennent) mais aussi dans la conviction qu'une politique de redistribution pourrait porter préjudice au bon fonctionnement de l'économie.

Il s'agit là d'un poncif, abondamment relayé dans les médias et qui fait souvent écho au "bon sens" de tout-un-chacun : en pesant sur les individus qui rencontrent le plus de succès, la fiscalité progressive [1] punirait les agents économiques les plus efficaces et découragerait la création de richesses. Dans cette perspective, l'inégalité serait une incitation indispensable pour encourager l'effort productif, et ainsi dynamiser l'économie grâce à l'appât du gain. Cela supposerait que les sociétés les plus inégales sont aussi celles où la croissance économique est la plus élevée.

Dans cet article, nous interrogerons les liens entre inégalité et prospérité économique en nous basant sur les acquis de la recherche et sur l’expérience historique. Nous pourrons alors déterminer s'il y a vraiment un arbitrage à faire entre la justice et l'efficacité – s'il faut vraiment choisir entre le projet d'augmenter la taille du "gâteau" que constitue la richesse nationale, et la volonté de mieux en répartir les parts.

 

Les leçons de l'histoire

Commençons par remonter un peu dans le temps : nous pouvons alors tirer des enseignements de la période des "trente glorieuses" (1945-1973), au cours de laquelle les pays occidentaux ont conjugué une lourde taxation des hauts revenus avec une croissance forte. A cette époque, le taux marginal supérieur [2] de l'impôt sur le revenu allait d'un minimum de 53 % en Allemagne (RFA) à un record de 98 % au Royaume-Uni, contre seulement 49 % dans la France d'aujourd'hui (alors que le taux français a atteint 70 % à certaines époques). Le PIB par habitant, quant à lui, croissait bien souvent de plus de 4 % par an – alors que de nos jours ce rythme dépasse rarement la barre des 3 %.

Dans les années 80, le passage d'une fiscalité confiscatoire à un régime très faiblement redistributeur fut un "grand retournement" d'envergure mondiale, qui n'a peut-être été conduit nulle part aussi brusquement qu'aux Etats-Unis. Pendant un demi-siècle, le taux supérieur de l'impôt sur le revenu y a été en moyenne de 81 %. Sous le mandant du très libéral président Reagan, il chute de manière spectaculaire pour atteindre 28 % en 1988... et ne repassera plus jamais au-dessus de 40 %.

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Comment l'économie américaine a-t-elle été affectée par une telle rupture ? Entre 1950 et 1980, c'est à dire pendant la période des taxes élevées sur les hauts revenus, le PIB par habitant a augmenté de plus de 100 %. Dans les trente années qui ont suivi les baisses d'impôts massives, les inégalités ont explosé et l'augmentation du PIB n'a été que de 65 % [3]. Même si les déterminants de la croissance économique sont nombreux (prix des énergies fossiles, niveau de la demande mondiale, etc.) de telles observations fragilisent considérablement l'hypothèse selon laquelle les inégalités stimuleraient la croissance.

 

Croissance et inégalité : une relation incertaine

Élargissons maintenant notre regard à l'ensemble des pays industrialisés : un coup d'oeil sur les chiffres de l'économie des vingt dernières années a alors de quoi nous laisser perplexes. Dans le groupe des sociétés les plus égalitaires, on trouve à la fois des pays où la croissance s'avère très vigoureuse (Suède, Slovénie) ainsi que d'autres où elle l'est nettement moins (Belgique, Danemark). De même, parmi les pays les plus inégalitaires, certains bénéficient d'une croissance élevée (Chili, Etats-Unis) alors que d'autres affichent des résultats plus modestes (Espagne, Royaume-Uni). [4]

Le graphique suivant [5] présente une grande quantité de mesures de la croissance économique, réalisées dans différents pays à différentes périodes, et croisées avec le niveau des inégalités mesuré dans chaque cas. Un pays où la croissance est vive et où les inégalités sont importantes se trouverait donc en haut à droite du graphique. A l'inverse, un pays avec une croissance faible et une distribution plutôt équitable des richesses serait situé en bas à gauche. Si le fait de tendre vers l'égalité affectait négativement la croissance, le nuage de points prendrait globalement la forme d'une diagonale qui s'étirerait entre le coin inférieur gauche et le coin supérieur droit du graphique.

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Or, le nuage de points n'a simplement pas de forme précise. Cela nous indique qu'il n'existe pas de corrélation significative entre l'ampleur des inégalités et le niveau de croissance économique. A vrai dire, le seul lien qui semble apparaître entre croissance et inégalité est d'ordre négatif : comme le montre la droite tracée au milieu du graphique – qui indique la tendance statistique – les sociétés inégalitaires présentent plus souvent de faibles taux de croissance économique. Si un tel résultat est sans doute trop peu concluant pour nous permettre d'affirmer que l'inégalité est préjudiciable à la croissance, il nous permet en tout cas d'écarter clairement le postulat inverse.

De nombreuses recherches en économie vont dans ce sens. Dans un rapport de 2012, l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) relève : "Malgré d’abondants travaux théoriques sur les liens entre l’inégalité et la croissance, aucun consensus ne s’est dégagé et les données empiriques ne sont pas concluantes." [6] Plusieurs publications du Fonds Monétaire International (FMI) avancent même que la redistribution des richesses semble favoriser une croissance économique plus durable et plus élevée. [7] L'an dernier, la directrice du FMI a alerté les responsables politiques du monde entier : "en réduisant les impôts des riches, les gouvernements risquent de saper la croissance économique".

 

Pourquoi travailler ?

Pour comprendre ces résultats, on pourra d'abord noter que l'appât du gain n'est pas le seul moteur de l'activité économique. Certes la plupart des individus aspirent à vivre confortablement, voire à acquérir un patrimoine important. Mais d'une part ces ambitions matérielles peuvent s'avérer relativement limitées (la simple volonté d'être libéré du besoin, par exemple) et peuvent donc être satisfaites dans le cadre d'une société égalitaire. D'autre part, elles ne représentent qu'une part restreinte de la vaste gamme des diverses motivations humaines.

Pourquoi travaillons-nous ? Si la réponse peut sembler évidente au premier abord ("pour gagner de l'argent"), cette question est pourtant posée à chaque candidat qui se présente à un entretien d'embauche. C'est que les recruteurs savent bien qu'un emploi peut satisfaire (ou frustrer) de nombreuses aspirations qui habitent un individu : le besoin de se sentir utile, d'appartenir à un groupe, de pouvoir se montrer créatif, d'assumer des responsabilités, de se dépasser, d'apprendre, de s'enrichir humainement, d'être valorisé pour ses accomplissements, etc.

Si les inégalités de revenu étaient massivement réduites, les ingénieurs, médecins, banquiers et avocats souhaiteraient-ils se reconvertir en ouvriers du bâtiment, en aide-soignants, en vigiles de boîte de nuit ou en caissiers de supermarché ? Une telle hypothèse paraît bien improbable, et c'est précisément parce que les professions hautement qualifiées offrent de nombreux bénéfices psychosociaux qui vont bien au-delà du registre strictement matériel.

La diversité des motivations humaines implique que, loin de se résumer à un homo oeconomicus uniquement motivé par l'intérêt "rationnel" d'amasser de l'argent, les individus sont bien souvent enclins à s'engager dans des activités qui leur procurent un épanouissement personnel même quand ils n'en tirent qu'un profit modéré sur le plan matériel. Ceci explique pourquoi l'effet stimulant des inégalités sur la vie économique, sans être nul, s'avère en fin de compte relativement limité.

 

 

Comment l'inégalité freine la croissance

Le second élément qui permet de comprendre l'absence de lien positif entre croissance et inégalité est le fait que, par certains aspects, l'inégalité pèse sur la croissance. Cet effet se produit à travers deux canaux : d'une part l'inégalité de revenus conduit à une réduction de la demande de biens et de services, et d'autre part l'inégalité des chances entraîne un gâchis du capital humain présent parmi la population.

La réduction de la demande est liée à l'usage que les mieux lotis font de leur argent : d'une manière générale, plus une personne est fortunée, plus elle a tendance à accumuler l'argent qu'elle reçoit, et moins elle réalise de dépenses (en pourcentage de son revenu). Ainsi, selon l'INSEE, les 20 % de Français les plus aisés économisent presque la moitié de ce qu'ils gagnent chaque mois.

Ce phénomène est compréhensible dans le sens où les besoins matériels ne sont pas extensibles à l'infini : après avoir satisfait leurs besoins fondamentaux et atteint un certain confort, on s'aperçoit que la plupart des individus peuvent apprécier quelques dépenses de luxe et de prestige mais ont surtout tendance à accumuler de l'argent... pour pouvoir gagner encore plus d'argent. Ainsi, plus la richesse se concentre au sommet de la société, plus la consommation de biens et de services diminue – entraînant une baisse de la demande globale, et par conséquent un manque de débouchés pour les entreprises.

Par ailleurs, l'inégalité porte préjudice à l'économie en réduisant l'accès à l'éducation : en effet, les personnes issues des classes défavorisées rencontrent de nombreux obstacles sur la voie de la réussite scolaire [8]. Les enfants élevés dans la pauvreté ne pourront que rarement déployer leur plein potentiel pour participer de manière optimale à la production de richesses. Il s'agit d'un véritable gâchis humain, d'une grave injustice qui prive aussi le pays des aptitudes que possèdent ces personnes.

Si, sur le plan théorique, il paraît crédible que l'inégalité accroisse la détermination des agents économiques à augmenter leur productivité, il s'avère que les phénomènes collatéraux présentés ci-dessus pèsent en sens inverse sur le dynamisme de l'économie. Tout se passe comme si les effets positifs et négatifs de l'inégalité s'annulaient mutuellement, expliquant pourquoi on ne trouve pas de lien avéré entre le niveau des inégalités et le taux de croissance.

 

 

Une question de priorités

"Avant de répartir les richesses, il faut d'abord en créer." Avez-vous déjà entendu cette devise ? Elle est souvent utilisée comme une justification par les gouvernements qui œuvrent à réduire les impôts des classes supérieures. L'exercice consiste pour eux à offrir des arguments présentant l'apparence du bon sens, afin de semer le doute chez les citoyens préoccupés par l'accroissement des inégalités.

Un tel credo soulève pourtant de multiples questions : si nous consentions à reporter le partage des richesses, pendant quel délais faudrait-t-il encore patienter ? Faudrait-il d'abord atteindre un certain seuil de richesse matérielle ? Si oui, où se situe ce seuil, et comment a-t-il été défini ? [9] De plus, maintenant que nous avons établi l'absence de lien entre croissance et inégalités, on comprend mal pourquoi il ne serait pas possible de créer et de répartir les richesses dans le même mouvement.

Des esprits suspicieux pourraient penser, au bout du compte, que ces gouvernements n'ont aucune intention de réduire les inégalités et que leur rhétorique n'est qu'une astuce pour reporter indéfiniment le partage des richesses [10]. Mais ceux-ci surenchérissent bientôt avec un autre argument : peu importe qui profite de la croissance dans un premier temps, car de toute façon les mieux lotis dépensent leur argent (en investissant dans la construction immobilière ou dans des start-up, en achetant des yachts et des voitures de luxe, en payant des domestiques, etc.) et diffusent ainsi leur fortune à travers toute la société. Au bout du compte, tout le monde recevrait sa part du gâteau et l'intervention de l'Etat dans la lutte contre les inégalités serait inutile.

 

L'imaginaire du ruissellement

Cette conception de l'économie est surnommée "théorie du ruissellement", puisqu'elle suppose que l'argent circule dans la société de la même manière que l'eau de pluie – qui ne s'accumule pas au sommet d'une montagne mais ruisselle vers sa base. Autant le dire tout de suite : l'application de cette comparaison au champ économique est si manifestement incorrecte que personne ne se réclame explicitement de la théorie du ruissellement. Seuls les adversaires des courants libéraux utilisent cette dénomination, précisément pour dénoncer l'imaginaire simpliste et erroné qui sous-tend les politiques de réduction d'impôts pour les classes supérieures.

Afin de constater à quel point les hauts revenus peuvent être déconnectés de ceux du reste de la population, nous pouvons nous tourner à nouveau vers les Etats-Unis. Entre 1983 et 2014, les 1 % les plus riches ont capté 50 % de la croissance. Les présidents Ronald Reagan, puis George W. Bush, avaient tous deux présenté à leurs électeurs un programme de réduction d'impôts pour les plus fortunés, qui devait "libérer les créateurs de richesse" – c'est à dire permettre aux plus aisés de faire croître la fortune nationale au bénéfice de tous. Grâce au graphique ci-dessous (source : World Inequality Database) on pourra constater l'ampleur de leur réussite :

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Sur une période de plus de trente ans, on observe que la diffusion spontanée des richesses à travers toutes les couches de la société n'a pas eu lieu. La moitié la plus modeste de la population n'a tout simplement pas bénéficié de la vive croissance américaine : les inégalités ont explosé et toute la richesse supplémentaire a été accaparée par les classes supérieures. Aujourd'hui nous sommes presque quarante ans après l'élection de Reagan, mais aucun changement de tendance ne se profile à l'horizon.

Cette situation contraste nettement avec celle que nous connaissons en France, où le niveau d'inégalité est resté globalement stable sur les trente dernières années [11]. On peut déplorer cela, dans le sens où notre société s'est figée à un niveau élevé d'inégalités et n'a pas su retrouver la prospérité partagée qui caractérisait l'époque des "trente glorieuses". Mais on peut aussi s'en réjouir, dans le sens où cela signifie que la faible croissance économique que nous avons connu sur cette période a au moins bénéficié à toutes les couches de la population.

Ne voyez dans ce constat aucun argument en faveur de la théorie du ruissellement : la France fait partie des rares pays où près de la moitié du revenu national passe entre les mains de la puissance publique, qui utilise cet argent pour financer des services publics redistributifs comme l'éducation et les soins de santé [12]. Ajoutons à cela des impôts progressifs comme l'Impôt sur le Revenu et le défunt Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF), et l'on comprendra que la différence entre la France et les Etats-Unis n'est pas due au hasard : le "ruissellement" qui s'est produit chez nous résulte de choix historiques profonds en faveur de l'égalité. Les trajectoires divergentes suivies par les économies de ces deux pays n'ont donc rien à voir avec une quelconque fatalité économique, mais résultent bel et bien de décisions politiques.

En France et au Royaume-Uni, il a fallu attendre le dernier tiers du 19ème siècle pour que les salaires ouvriers commencent à bénéficier de la croissance économique déclenchée dès les années 1780 par la révolution industrielle. Jusque-là, les revenus des ouvriers avaient stagné à des niveaux proches de ceux du 18ème siècle – voire inférieurs – alors que le PIB par habitant augmentait d'un tiers à chaque génération [13]. Ce n'est qu'avec l'émergence de puissants mouvements sociaux, et grâce au rapport de force généré par la menace d'une révolution communiste, que le creusement effréné des inégalités fut finalement enrayé. Mais il fallu attendre les conséquences socio-politiques des deux guerres mondiales pour qu'une véritable redistribution des richesse puisse enfin être réalisée [14].

Ainsi, l'inégalité explose dès que la volonté politique de la combattre vient à faire défaut. Tournons nos regards vers un pays émergeant : l'Inde. Beaucoup de commentateurs politiques célèbrent la folle expansion de l'économie indienne, mais peu d'entre eux s'inquiètent de savoir qui en bénéficie vraiment. Un coup d’œil sur les chiffres aurait pourtant de quoi tempérer leur enthousiasme : en Inde, si le revenu des 10 % les plus riches a augmenté de 432 % depuis 1980, celui des 90 % restants n'a crû que de 76 % [15].

A ceux qui se disent que c'est toujours mieux que rien, on pourrait répondre ceci : au-delà de l'injustice flagrante que de tels écarts représentent, il faut garder à l'esprit que plus d'un enfant indien sur trois souffre de sous-alimentation chronique, et que moins de la moitié de la population du pays a accès à un système correct d'évacuation des excréments. Pour les populations vivant dans l'extrême pauvreté, le partage des richesses constitue un enjeu vital : en Inde, comme au Mexique ou en Afrique du Sud, l'inégalité tue.

A l'échelle mondiale, l'ONG Oxfam dénonce le creusement des inégalités en affirmant dans son dernier rapport que "82 % de la croissance des richesses créées dans le monde l'année dernière ont profité aux 1 % les plus riches, alors que la situation n'a pas évolué pour les 50 % les plus pauvres." Certains partisans des réductions d'impôts pour les plus fortunés évoquent leur croyance au ruissellement en disant que "la marée montante soulève tous les bateaux". Malicieux, le prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz remarque que la marée montante soulève surtout les yachts.

 

Changer les mots

De nos jours la théorie du ruissellement est unanimement rejetée, même par ceux qui en appliquent les principes : notre ministre de l'économie, Bruno le Maire, déclarait ainsi à la radio l'an dernier que "c'est une ânerie". Pourtant, le mandat d'Emmanuel Macron s'inscrit sans équivoque dans le courant de la politique de l'offre à travers des baisses de charges pour les entreprises et des baisses d'impôts pour les particuliers les plus fortunés.

Qu'est-ce que la politique de l'offre ? Elle consiste à tenter de favoriser la croissance en allégeant la fiscalité des classes supérieures et des entreprises, de manière à encourager l'initiative privée et les efforts que déploient les agents économiques pour augmenter leur revenu. Elle s'oppose à la "politique de la demande", dominante jusqu'aux années 70, qui consistait à stimuler l'économie en soutenant la demande de biens et de services via une forte dépense publique.

Beaucoup voient dans la "politique de l'offre" un clone de la théorie du ruissellement, un discours économique habillé de modernité mais qui consiste en substance à recycler la même formule – selon laquelle le bonheur des riches fait le bonheur de tous. En 1981, lors d'une interview, le directeur du budget de Ronald Reagan admettait cette équivalence : "Le ruissellement, c'est difficile à défendre. La formule de ''politique de l'offre'' était donc le seul moyen d'obtenir une politique fiscale conforme aux principes du ruissellement. La politique de l'offre, c'est le ruissellement."[16]

 

Le coût de l'inégalité

L'inégalité, on l'a vu, ne constitue pas une condition de la croissance économique et ne rend pas les sociétés plus prospères. De nombreuses recherches en santé publique montrent même que l'inégalité représente un fardeau pour l'ensemble de la population, car nous payons le prix du fossé entre les classes sociales quel que soit le rang que nous occupons dans la hiérarchie des richesses.

En particulier, on observe que l'espérance de vie s'avère plus faible dans les sociétés les plus inégales. Le plus frappant réside peut-être dans le fait que ce désavantage touche l'ensemble des individus d'une même société, indépendamment de leur niveau socio-économique ! Une explication possible de ce phénomène : les sociétés les plus inégales seraient aussi les plus hiérarchisées socialement, et donc celles où la crainte de perdre son statut social ou d'être dominé par autrui serait la plus prégnante [17].

Le stress chronique lié à un excès de compétition sociale peut entraîner des perturbations du sommeil, de la digestion, de la mémoire, du système immunitaire et du système cardiovasculaire. Les phénomènes biologiques observés chez l'être humain dans une telle situation sont proches de ceux qui se produisent chez les individus dominés au sein des groupes de singes, notamment en termes de dérèglements hormonaux. A cela s'ajoutent les conséquences indirectes de l'anxiété sociale, lorsque la recherche de l'apaisement passe par la consommation de tabac, d'alcool ou de nourriture de réconfort.

On notera également qu'une forte inégalité économique est généralement associée à une fréquence élevée de problèmes sanitaires et sociaux : homicides et cambriolages, grossesses précoces, pathologies psychiatriques, mortalité infantile, obésité... Tout se passe comme si une inégalité excessive mettait en tension la société tout entière, faisant souffrir d'une manière ou d'une autre chaque membre du corps social [18]. Les pays extrêmement inégalitaires ne sont pas des pays où, pour la plupart, nous aimerions vivre : ni dans l'enfermement de leurs riches quartiers fortifiés, ni dans la détresse de leurs bidonvilles [19].

 

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Aucune "loi"de l'économie ne fait ruisseler spontanément les richesses. Lorsque la croissance est partagée entre les différentes strates de la société, il s'agit toujours d'une conséquence de choix politiques et de luttes sociales. Quant à la supposée influence positive des inégalités sur la création de richesses, nous avons vu qu'elle ne se vérifie pas dans la réalité et que les écarts entre les classes sociales génèrent au contraire d'énormes coûts (humains et financiers) qui affectent l'ensemble de la population.

Départie de ses justifications économiques, l'inégalité peut être combattue sans crainte de faire chuter notre capacité à produire des richesses. Cependant il reste encore un obstacle sur la voie de l'égalité, et il s'agit cette fois-ci d'un obstacle moral : si le projet de redistribuer la fortune des nantis en direction des plus humbles apparaît a priori conforme à notre idée de la justice, on se heurte bien vite à la valeur que nous accordons au respect du droit de propriété. Jusqu'où peut-on légitimement taxer la fortune d'une personne ? L'argent que possèdent les mieux lotis, ne l'ont-ils pas mérité par leurs efforts et par leur talent ? Ces questions épineuses appellent à déconstruire la notion de "mérite", et constitueront le sujet d'une prochaine série d'articles intitulée A propos de la justice sociale.

 

 

[1] La fiscalité progressive est une forme d'imposition dont le taux augmente avec le niveau de richesse. Par exemple, en France, les premiers 10 000 € que nous gagnons chaque année ne sont pas soumis à l'Impôt sur le Revenu. Mais les 15 000 € suivants sont imposés à un taux de 14 %. Le taux monte ainsi progressivement jusqu'à un maximum, puis tout ce que nous gagnons au-delà de 153 783 € est imposé à un taux de 45 %. Par opposition, un impôt proportionnel (comme la CSG) – aussi appelé "flat tax" – possède un taux fixe qui s'applique indépendamment du niveau de richesse des individus.

[2] Taux auquel est taxée la part du revenu qui dépasse le seuil le plus haut fixé par la loi. En France, ce seuil est fixé à 153 783 € par an pour une personne seule, soit plus de 12 000 € par mois. Le taux marginal supérieur ne résume pas à lui seul l'ampleur de l'effort fiscal demandé aux particuliers, mais il constitue un bon indicateur du niveau de prélèvement fiscal maximum considéré comme acceptable dans une société à une époque donnée. Source : Thomas Piketty, voir ce lien.

[3] Source : Banque Mondiale. La croissance des années 1950-1980 a fait preuve de constance dans la durée malgré quelques ralentissements, alors que la croissance observée depuis l'élection de Reagan a largement reposé sur des bulles spéculatives qui n'ont eu de cesse d'éclater – comme la bulle Internet dans les années 90 et la bulle immobilière des années 2000 ("crise des subprimes"). Les récessions qui ont chaque fois suivi l'éclatement de ces bulles ont coupé les jambes à la croissance. Celle-ci, en fin de compte, reposait en grande partie sur des fondements artificiels qui n'ont pas permis de reproduire les performances économiques de la période précédente.

[4] Dans la liste qui suit, après chaque nom de pays, on trouvera son coefficient de Gini en 2015, ainsi que la croissance économique annuelle dont ce pays a bénéficié en moyenne entre 1996 et 2016. Le coefficient de Gini est un indicateur synthétique de l'inégalité, qui va de 0 à 100 : plus il est proche de 100, plus l'inégalité est élevée.

Suède (27; 2,64) / Slovénie (25 ; 2,67) / Belgique (27 ; 1,77) / Danemark (26 ; 1,48) / Chili (45 ; 4,16) / Etats-Unis (39 ; 2,4) / Espagne (34 ; 2,18) / Royaume-Uni (36 ; 2,12). A titre de comparaison : France (30 ; 1,68).

Sources des données : Banque Mondiale pour la croissance, OCDE pour les coefficients de Gini.

[5] Graphique tiré d'une publication du Fonds Monétaire International (FMI) intitulée Redistribution, Inequality and Growth, Jonathan D. Ostry, Andrew Berg, Charalambos G. Tsangarides, 2014, IMF staff discussion note, p. 16. En ligne ici.

[6] "Inégalité de revenus et croissance : le rôle des impôts et transferts". OCDE Département des Affaires Economiques, Note de politique économique n°9, janvier 2012. En ligne ici.

[7] Voir ce rapport, ainsi que le document mentionné dans la note 3. On pourra aussi se reporter à la recherche menée en 2011 par Piketty, Saez et Stantcheva, disponible ici. Pour une revue de la littérature scientifique sur cette question, voir Guillaume Allègre, Impact des inégalités sur la croissance : que sait-on vraiment ?, revue de l'OFCE n°142, en ligne ici.

[8] Le fait de grandir dans un quartier difficile, de ne pas pouvoir être aidé par ses parents pour les devoirs à la maison, ou encore de fréquenter une école qui concentre les problèmes sociaux. Le résultat : en France, un fils d'ouvrier a cinq fois moins de chances de devenir cadre... qu'un fils de cadre. Pour des développements sur ce sujet, voir mon article "Tour d'horizon des inégalités économiques en France".

[9] A noter que nous avons depuis longtemps dépassé le seuil de richesse matérielle à partir duquel le bien-être ressenti par une population n'est plus corrélé avec le PIB (environ 15 000 $ par habitant et par an, alors que la France se situe aujourd'hui à plus de 40 000 $).

[10] On a pu voir de manière éclatante le cynisme avec laquelle certains décideurs arbitrent entre les intérêts des différentes classes, lorsque Bruno Le Maire a pris la parole à l'Assemblée pour s'opposer à une meilleure répartition de la richesse au sein des entreprises. La vidéo ici.

[11] On a cependant constaté un véritable envol des très hauts revenus : entre 1980 et 2010, les 0,1 % de Français les plus riches ont vu leur part de la richesse nationale augmenter de plus de 60 % (de 1,5 à 2,5 points de PIB). Alors qu'en 1980 ils gagnaient 15 fois le revenu moyen, ce rapport monte désormais à 25. Voir Thomas Piketty, Le capital au XIXème siècle, 2013, éditions du Seuil, p.506.

[12] Les riches n'étant pas plus souvent malades que le reste de la population, ils consomment grosso modo la même quantité de soins financés par l'Etat – alors que leur contribution au trésor public est nettement plus importante, en valeur absolue. Cela explique pourquoi, même si le système fiscal français dans son ensemble n'est pas progressif, il permet quand même de redistribuer les richesses à travers le financement des services publics.

Le même raisonnement vaut pour l'éducation, mais avec un bémol du fait que les enfants de classes supérieures tendent à faire des études plus longues et à accéder à des formations plus coûteuses que le reste de la population (grandes écoles), et bénéficient donc d'une dépense publique nettement plus importante que beaucoup d'enfants issus de quartiers défavorisés dont la scolarité s'arrête après un CAP.

[13] Voir Thomas Piketty, ibid., p. 25 et 127.

[14] Voir Pierre Rosanvallon, La société des égaux, 2013, éditions Points, partie III : Le siècle de la redistribution.

[15] Source : World Inequality Database. La même absence de ruissellement se retrouve par exemple en Pologne, où les 1 % les plus riches ont multiplié leur revenu par 5 depuis la chute du communisme, alors que la croissance du revenu des 90 % les moins favorisés n'a été que de 37 %. Pire : en Russie, depuis la chute de l'URSS, les 1 % les plus riches ont eux aussi multiplié leur revenu par 5... tandis que le revenu de 90 % de la population baissait de 23 % !

[16] Citation extraite de l'interview publiée dans The Atlantic : "It's kind of hard to sell 'trickle-down', so the supply-side formula was the only way to get a tax policy that was really 'trickle-down'. Supply-side is 'trickle-down' theory."

[17] Voir L'égalité, c'est la santé – entretien avec Richard Wilkinson, 2015, Fakir éditions.

[18] Voir le site The Equality Trust, lancé entre autres par Richard Wilkinson.

[19] Voir Joseph Stiglitz, La grande fracture : les sociétés inégalitaires et ce que nous pouvons faire pour les changer, Les Liens qui Libèrent, 2015.

 

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