Un faux dilemme : écologie Vs économie

Lors de son discours de passation de pouvoir, mardi dernier, Nicolas Hulot évoquait une "faille" qui séparerait l'économie et l'écologie. Existe-t-il une opposition fondamentale entre ces deux domaines ? Faut-il choisir entre préserver la planète et créer des emplois ? Nous trouverons la réponse en examinant les conséquences économiques de quatre mesures phares de la transition écologique.

 Différentes opinions circulent autour de la démission de Nicolas Hulot. Cet homme qui a dédié sa vie à la protection de la nature s’est engagé dans un gouvernement dont les options libérales (ou ultralibérales, selon les avis) étaient d’emblée sans équivoque. Pour ma part, je peine encore à comprendre comment il a pu croire qu’Emmanuel Macron lui permettrait de mettre en œuvre les mesures qu’il estimait nécessaires pour préserver notre environnement.

On peut faire l’hypothèse que l’acceptation du poste de ministre était un pari fou de la part d’un militant un peu désespéré et prêt à tout essayer, ou plus simplement une regrettable marque de naïveté : pouvait-on imaginer qu’Emmanuel Macron, proche de la quarantaine, n'avait pas encore mûri ses options politiques et allait réaliser un virage soudain vers l’écologie ? Ou peut-être cette affaire est-elle une formidable démonstration de l’habileté de Macron à convaincre ses interlocuteurs – fussent-ils radicalement éloignés de lui sur le plan idéologique. Il est probable que ces différents facteurs ont tous joué un rôle dans la prise de poste improbable de Nicolas Hulot, qui conduisit inéluctablement à sa démission dans les conditions que l’on sait.

Parmi les différentes idées exprimées lors de son discours de passation de pouvoir avec François de Rugy, entre son exhortation à « prendre la mesure des enjeux » et d’étranges messages d’amitié à l’égard du gouvernement (ce gouvernement qui piétine les valeurs qui lui sont les plus chères et contribue activement à la catastrophe que Nicolas Hulot dénonce sans relâche), une phrase a retenu mon attention : « je n’ai pas réussi à combler cette ligne de faille […] entre l’économie et l’écologie. »

A son insu, en prononçant cette phrase, Nicolas Hulot renforce la croyance qu’il existe un antagonisme fondamental entre les enjeux économiques et environnementaux. Une croyance puissante, abondamment diffusée par les politiciens et les journalistes, une croyance qui contribue à expliquer les réticences de nombreuses personnes à s’engager dans la transition écologique, ainsi que la difficulté que rencontrent les préoccupations pour le climat à se traduire en actes politiques.

Que l’écologie s’oppose à l’économie signifie que la poursuite de nos objectifs dans un champ nous éloignerait fatalement de nos objectifs dans l’autre. Nos buts en ce qui concerne l’environnement sont assez évidents : il s’agit essentiellement de préserver le capital naturel sans lequel aucune prospérité humaine ne serait possible – biodiversité, climat, richesse des écosystèmes, qualité de l’air et de l’eau, existence des pollinisateurs, ressources halieutiques, etc. Mais sur le plan de l’économie, comment sait-on quels sont nos objectifs ?

Bien souvent, les acteurs et commentateurs de la vie politique se focalisent sur la croissance du PIB. Le PIB ne mesure cependant que le volume de l’activité économique, sans rien dire sur son intensité en emplois ni sur la répartition des richesses auxquelles il se réfère. Il ne faut pas oublier que la croissance n’est qu’un objectif intermédiaire, un outil, une étape sur le chemin de ce que nous considérons vraiment comme désirable : la lutte contre la pauvreté, la réduction du chômage et l’augmentation du pouvoir d’achat.

Nous ne souhaitons donc favoriser la croissance que lorsque celle-ci produit les bénéfices qui sont attendus d’elle, c’est-à-dire si elle est associée à des créations d’emploi et à un accès à la prospérité pour le plus grand nombre. Si notre objectif économique devait être la croissance, ce serait alors une croissance sous conditions : une croissance intensive en emplois, inclusive (dont toute les catégories sociales bénéficient équitablement), durable (fondée sur la création de richesses réelles et non pas sur la folie spéculative qui mène à des crises financières) et soutenable (qui ne porte pas préjudice à notre capital naturel et ne compromet pas la capacité des générations futures à satisfaire leurs besoins).

Au vu de ces considérations, peut-on encore dire que les enjeux écologiques et économiques sont voués à s’opposer ? Nous allons porter notre attention sur quatre exemples emblématiques des réformes qu’impliquerait une vraie transition écologique, et constater que ces objectifs de l’action politique peuvent – et doivent – en réalité marcher main dans la main.

 

1. Le président Hollande s’était engagé à soutenir la rénovation thermique de 2,5 millions de logements anciens, afin de réduire le gaspillage d’énergie que représente chaque hiver le chauffage de ces passoires thermiques. Après cinq ans, rien ou presque n’a été fait… Emmanuel Macron présentera-t-il un meilleur bilan sur ce dossier ? Nicolas Hulot a en tout cas quitté son ministère après avoir établi un plan à mettre en œuvre pendant les cinq prochaines années, mais sans la certitude que son successeur consentira à appliquer cette feuille de route.

Pourtant, les bénéfices économiques d’un tel programme sont évidents : la rénovation de 500.000 logements par an implique la création d’un très grand nombre d’emplois  dans le secteur du bâtiment (126.000 postes selon ce rapport). Le modeste investissement public nécessaire (moins de 1 % du budget de l’Etat) produirait des résultats économiques à même de réduire significativement les chiffres du chômage. Dans ce domaine, répéter l’immobilisme du quinquennat Hollande consisterait encore une fois à laisser pourrir la crise climatique et à rater une occasion précieuse de créer de l’emploi.

 

2. La fermeture des centrales nucléaires les plus vétustes est perpétuellement repoussée par les gouvernements successifs, en partie en arguant de l’impact négatif qu’auraient ces fermetures sur l’emploi local dans les zones d’implantation des centrales. Mais si nous raisonnons à une plus large échelle géographique, et sur une durée un peu plus étendue ? Au-delà des nécessaires économies d’énergie, le projet de sortie du nucléaire implique un remplacement de cette technologie par des énergies issues de sources renouvelables : éolien, solaire, biomasse, géothermie…

Il est capital de noter que, par kilowatt-heure produit, les énergies renouvelables requièrent nettement plus de main-d’œuvre que le nucléaire. La fermeture des centrales provoquera, certes, la perte d’un certain nombre de postes. Mais d’une part beaucoup de ces salariés pourront se reconvertir dans l’immense chantier que représente le démantèlement de ces centrales, et d’autre part le nombre d’emplois créé par les énergies renouvelables qui prendront le relais sera très nettement supérieur (plus de deux fois plus important pour un même volume d’investissement, selon le Réseau Action Climat et ses partenaires).

 

3. Qu’en est-il du secteur agricole? Les débats autour de la sortie du glyphosate ont porté sur la question des alternatives à l’usage immodéré des pesticides, et sur les conséquences qu’une réglementation contraignante aurait sur les cultivateurs. Un élément essentiel a pourtant échappé à l’attention des commentateurs : en moyenne, l’agriculture biologique emploie 30 % de main-d’œuvre en plus que l’agriculture conventionnelle intensive en produits chimiques (voir mon article à ce sujet). Une conversion intégrale de l’agriculture française aux méthodes biologiques pourrait permettre la création de 240 000 emplois… une opportunité précieuse de réduire le chômage, de préserver l’environnement et de revitaliser les territoires ruraux dans le même temps.

Non seulement le gouvernement actuel a refusé d’interdire le glyphosate, mais il a également supprimé les aides au maintien en agriculture biologique – mettant en péril l’ensemble de la filière et plombant son développement. Ce faisant, le gouvernement n’a pas fait le choix de l’économie au détriment de l’écologie : il a fait obstacle à une transition qui serait bénéfique sur le plan de l'emploi, et qui s’avère nécessaire sur le plan environnemental. Au bénéfice, cependant, de quelques intérêts particuliers : ceux des industries chimiques comme Bayer-Monsanto, des semenciers, et des gros cultivateurs qui bénéficient du système actuel.

 

4. La majorité d’Emmanuel Macron, sans surprise, est favorable à la ratification du controversé accord commercial CETA qui engage l’Union Européenne et le Canada. On pourrait croire à un nouvel arbitrage réalisé en faveur de l’économie, même si les critiques pointent toutes les conséquences négatives que cet accord risque d’avoir dans les domaines sanitaire, environnemental et de droit du consommateur. On apprendra avec intérêt que des études ont été réalisées pour évaluer l’impact purement économique de ce traité : au mieux, cet impact serait positif mais anecdotique (moins de 0,1 % du PIB). Au pire, il s’agirait d’un impact négatif qui se traduirait par une baisse du PIB et la perte de plus de dizaines de milliers d’emplois.

Alors, pourquoi ratifier un tel accord ? A qui profite cette décision ? Il a suffi au journal Fakir de quelques investigations pour identifier ceux qui se trouvent à l’origine de cet accord commercial : il s’agit des multinationales Areva, BNP-Paribas, Alsthom, Total, Véolia et autres, qui, depuis presque vingt ans, poussent les décideurs politiques à conclure ce traité qui leur offre entre autres la possibilité d’attaquer les Etats devant un tribunal privé chaque fois qu’une loi ira à l’encontre de leurs intérêts… notamment des lois visant à la préservation de l’environnement, même lorsque celles-ci ne seront que l’application des engagements que la France a pris dans le cadre de la COP21.

 

La transition écologique est un changement radical, profond et nécessaire qui doit permettre à nos sociétés de répondre à l’urgence climatique. Comme tout changement, celui-ci implique des gagnants et des perdants : cela signifie que certains secteurs seront appelés à croître (énergies renouvelables, métiers de la réparation, etc.) tandis que d’autres devront décliner (énergies fossiles, industrie du nucléaire, etc.). Ces bouleversements sont à l’évidence nettement moins brutaux que ceux qui ne manqueraient pas de se produire si nous continuions à laisser notre planète brûler.

Ils impacteront cependant un certain nombre de personnes, qui ne sont pas coupables des dérives de notre société industrielle, et qui n’ont donc pas à en payer le prix. Ceux-ci devront donc être accompagnés et soutenus afin de trouver leur place dans le monde de demain, grâce à la mobilisation de la solidarité nationale qui doit veiller à ce que personne ne soit oublié sur le bord du chemin.

Cela dit, on a vu dans les pages qui précèdent que les bénéfices économiques globaux de la transition écologique surpassent très largement l’impact négatif qu’elle produira sur certains secteurs. En termes de lutte contre le chômage, les estimations du nombre d’emplois créés montent jusqu'à 500 000 (selon l’institut NégaWATT) voire 1 000 000 d'emplois (selon les ONGs membres de la Plateforme emplois-Climat).

La bonne santé d’une économie ne se mesure pas aux profits de la classe possédante. Lorsque nos gouvernants refusent de préserver l’environnement, ne croyons pas une seconde qu’ils soutiennent l’économie au détriment de l’écologie : ils choisissent simplement de privilégier le court-termisme en opposition à l’investissement dans des solutions durables, et de favoriser les intérêts particuliers de quelques lobbies influents au détriment de l’intérêt commun qui bénéficierait à la masse des citoyens ordinaires - à ceux qui habitent notre planète aujourd'hui comme à ceux qui l'habiteront demain.

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