Pour une justice sociale (partie 6)

On entend souvent dire que le salaire de chacun devrait correspondre à sa contribution. Est-il juste qu'un travailleur soit payé selon ses performances ? La productivité individuelle est-elle mesurable ? Cette 6ème partie continue d'explorer les raisons pour lesquelles nous considérons qu'il existe des inégalités justes, en interrogeant la pertinence de critères comme la performance ou l'utilité.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les salaires des P-DG ne jouissent pas des faveurs de l’opinion publique : fréquemment pointées du doigt dans des livres, discours politiques et articles de presse, les rémunérations des dirigeants de grandes entreprises sont le plus souvent jugées « excessives », « insensées », voire carrément « obscènes ». Il faut dire que les chiffres donnent le vertige : le patron d’une entreprise du CAC 40 touche chaque année plusieurs millions d’euros, quand ce chiffre n’atteint pas 12 millions comme dans le groupe de luxe Kering ou 23 millions comme chez Dassault Systèmes. Des sommes qui paraissent pourtant dérisoires en comparaison de ce que l’on peut trouver de l’autre côté de l’Atlantique, avec 65 millions de dollars pour le P-DG de Disney et un record à 786 millions de dollars pour celui du fonds d’investissement BlackStone.

Si de telles critiques sont remarquablement consensuelles, il importe cependant de repérer l’angle qu’elles adoptent : en général, elles dénoncent le fait que de telles rémunérations sont si élevées (plusieurs milliers de fois supérieures à celles des employés du bas de l’échelle) qu’elles ne peuvent absolument pas correspondre à la contribution réelle du dirigeant à la réussite de son entreprise. Ce faisant, les critiques de ces inégalités extrêmes mettent en avant un principe de justice bien particulier : ils considèrent que la rémunération d’un travailleur est juste lorsqu’elle correspond à sa productivité. Le même raisonnement est employé lorsque des voix s’élèvent pour dénoncer les « parachutes dorés » – ces bonus offerts aux patrons alors que leur entreprise périclite – ou encore pour s’indigner des revenus gigantesques des stars du football.

Une répartition des richesses fondée sur la productivité individuelle serait donc juste dans son principe, mais simplement appliquée de manière imparfaite dans le monde actuel. La critique sociale s’emploie donc à appeler à des corrections, afin d’aboutir à une situation où chacun soit véritablement rémunéré selon sa productivité. « A chacun selon ses capacités » pourrait être le slogan de ce courant critique. Nous retrouvons ici une conception que nous avions désignée dans la partie 1 sous le nom de « justice capacitaire » et dont nous avions déjà souligné les faiblesses – en particulier le fait que, les êtres humains n’étant pas dotés des mêmes quantités de talent, la justice fondée sur les capacités ne pouvait qu’aboutir à une société profondément inégale… renonçant ainsi au principe d’une égalité fondamentale entre tous les hommes.

En appelant à une adéquation entre les performances et les rémunérations, ceux qui critiquent ainsi les salaires de grands patrons promeuvent une certaine définition du mérite – une définition que l’on rencontre aussi quand certains politiciens proposent une « rémunération au mérite » pour les fonctionnaires, ou lorsque l’Etat attribue des bourses « au mérite » aux jeunes gens qui excellent dans leur parcours scolaire. Ainsi, la notion floue et ambiguë de « mérite » [1] est radicalement rabattue sur celle de « performance », évacuant complètement l’idée que le mérite pourrait correspondre aux efforts déployés par un individu, plutôt qu’aux résultats objectifs que celui-ci parvient à obtenir.

Dans cette partie, nous examinerons les problèmes que pose la volonté de faire coïncider les rémunérations avec la productivité individuelle. Cette version particulière de la justice sociale repose sur trois propositions, dont chacune fera l’objet d’une critique dans les pages qui suivent : 1) La création de richesse est toujours utile à la société, quelle que soit l’activité économique considérée ; 2) La contribution de chaque individu à la création de richesse peut être évaluée, quantifiée, mesurée ; et enfin 3) Il est juste que chacun reçoive une part des richesses qui correspond à sa production.

 

               De la capacité à l’utilité

Pour quelles raisons les performances réalisées par un individu devraient-elles être rémunérées ? Imaginerait-on verser un salaire élevé à une femme parce qu’elle peut nouer ses lacets à la vitesse de l’éclair ? Donnerait-on des milliers d’euros par mois à un homme parce qu’il est capable de rester dix jours sans dormir ? De telles réussites ne trouvent qu’exceptionnellement des débouchés rémunérateurs – à travers le livre des records ou le monde du spectacle – car une performance n’est rémunérée que parce qu’on la considère utile [2]. Les capacités, talents et aptitudes ne se voient attribuer une valeur que parce qu’elles peuvent servir un objectif que l’on juge important.

Si l’utilité constitue donc le socle moral de la rémunération à la performance, nous débouchons sur une question cruciale : les performances doivent être utiles, certes, mais être utiles à qui ? A l’entreprise pour laquelle on travaille ? Aux actionnaires ? A la société ? Aux générations futures ? A soi-même ? Selon la réponse qui sera retenue, la mesure de l’utilité pourra varier du tout au tout. Non seulement une action peut être utile à quelqu’un sans servir à rien pour les autres, mais il arrive souvent qu’une action bénéficie à une partie de la population au détriment des autres.

Peu de gens soutiendront que l’exigence d’utilité devrait se restreindre à ce que chacun d’entre nous atteigne ses propres fins, sans considération pour ceux qui nous entourent. Si cet égoïsme assumé peut se comprendre comme une conception de la société où chacun n’aurait qu’à se soucier de son propre intérêt, en ce qui nous concerne il s’agit d’un hors-sujet puisque la tâche que nous nous sommes donnée consiste à déterminer ce que pourrait être la justice sociale – et si nous ne savons pas encore précisément à quoi cela ressemble, il est cependant certain que la justice sociale s’oppose à la perspective d’une société du chacun pour soi.

Les choses se corsent lorsque l’on cherche à identifier, parmi les bénéficiaires possibles de notre travail, ceux qui sont les plus légitimes : pour un salarié du secteur privé, s’agit-il du propriétaire de son entreprise ? Cela n’est pas toujours évident, car un antagonisme peut opposer les intérêts de l’entreprise (et de tous ceux qui dépendent d’elle pour leur subsistance) aux intérêts de ceux qui la possèdent. Cet antagonisme apparaît notamment quand les actionnaires vampirisent les comptes de l’entreprise en se versant des dividendes toujours plus élevés, réduisant ainsi à néant la capacité de l’entreprise à réinvestir les bénéfices qu’elle a générés.

De même quand la direction privilégie des stratégies de court-terme afin de satisfaire les exigences de profit d’un actionnariat volatile, ou quand elle organise la faillite de certaines branches afin de mieux faire monter le prix des actions. Cette opposition entre l’intérêt de l’entreprise et ceux de ses propriétaires s’est accentuée ces dernières décennies avec la financiarisation de l’économie et la circulation mondiale des capitaux, les actionnaires adoptant un comportement de plus en plus prédateur et court-termiste à l’égard des entreprises dont ils achètent des parts.

                 

                Juste échange et juste répartition

La question de savoir à qui doit bénéficier la performance des travailleurs devient plus complexe encore lorsque l’on dépasse les frontières de l’entreprise, et que l’on songe aux intérêts de la société toute entière. Si la volonté de récompenser chaque travailleur selon sa contribution aux intérêts spécifiques de l’entreprise a du sens quand on adopte le point de vue du patron ou du collectif de travail (l’entreprise récompense ceux qui la servent bien), il en est tout autrement lorsqu’on adopte une perspective plus large.

En fait, l’élargissement de la perspective correspond ici au fait de changer de registre de justice : lorsqu’un salarié échange un temps de travail contre une somme d’argent, cette transaction est considérée comme juste si la somme d’argent correspond à la valeur du travail réalisé (bien que cela pose la question de savoir comment on estime la valeur d'une quantité de travail). Si tel est le cas, il s’agit d’un juste échange et personne n’a été floué, ni l’employeur ni le salarié. Cependant, lorsqu’on se situe à une échelle plus large, on peut considérer qu’un certain état de la répartition des richesses est injuste pour de nombreuses raisons : selon le critère de justice considéré, on critiquera le fait que cette répartition ne prend pas suffisamment en compte les efforts déployés par les individus, les sacrifices qu’ils ont consentis, les risques qu’ils ont pris, leur dévouement au bien commun, etc. [3]

Certains objecteront que les acteurs économiques ne sont pas voués à remplir une utilité sociale, leur rôle se bornant à contribuer à la réussite de l’organisation qui les emploie. Cette vision cynique me paraît dénuée de fondement, dans le sens où les acteurs économiques sont des personnes en chair et en os : si chaque homme a le devoir d’être juste et vertueux dans ses actions, il n’y a aucune raison pour que les actes réalisés dans le cadre d’un travail rémunéré soient exemptés de cette exigence. Sauf à vouloir se donner bonne conscience à peu de frais, en mettant en avant une attitude de « mercenaire » dénué d’éthique, qui se contente de faire ce pour quoi on le paye sans poser de questions.

 

                Les richesses inutiles

Quand on se demande quelles sont les activités économiques qui n’ont pas d’utilité pour la société, il est courant de pointer certains secteurs précis comme la spéculation boursière ou la publicité. Nous ne nous étendrons pas sur les activités spéculatives : le travail qui consiste à acheter du capital pour le revendre plus cher sans avoir contribué à l’accroissement de sa valeur réelle ne produit évidemment aucun bénéfice pour la société, et il constitue même une nuisance pour le fonctionnement de l’économie en aggravant l’instabilité et en exacerbant l’antagonisme présenté plus haut, qui oppose les actionnaires aux entreprises dans lesquelles ils investissent.

Le cas de la publicité peut soulever une objection : dans la théorie économique classique, en effet, la publicité a une fonction dans le sens où elle permet au consommateur de savoir quels produits pourraient satisfaire ses besoins. Comme une agence matrimoniale, elle fournit alors le service qui consiste à favoriser les appariements entre l’offre et la demande. Cependant cette analyse n’explique qu’une faible part de la réalité dans le sens où il apparaît clairement que, au sein des sociétés contemporaines, la publicité sert en priorité à générer de nouveaux besoins. Dans bien des cas, la demande ne préexiste plus à l’offre : au contraire, elle en découle. Nous savons déjà quel goût ont les burgers de McDonald’s et nous n’avons pas besoin d’un 4x4 pour circuler en ville – pourtant, le travail du publicitaire est de nous amener à acheter ces produits.

L’activité du publicitaire consiste essentiellement à essayer de gagner des parts de marché face à tous les autres usages que le consommateur pourrait faire de son argent (achat d’un produit concurrent ou de toute autre chose, épargne, remboursement de crédit, don à des organismes d’intérêt général). L’apport du secteur de la publicité en termes d’intérêt commun est donc nul, voire négatif si l’on inclut l’impact environnemental de cette activité (consommation de papier et d’encre, écrans numériques, pollution visuelle et sonore, etc.), sans compter les impacts de la surconsommation de biens matériels que la publicité parvient à engendrer (utilisation toujours croissante d’énergie et de matières premières, pollution de l’air, des sols et de eaux).

 

                Les coûts environnementaux

Des critiques similaires peuvent s’appliquer à une activité économique comme celles des entreprises de réseaux sociaux : nos sociétés sont-elles meilleures depuis l’avènement de Facebook, Twitter et Instagram ? Certes, nous utilisons ces réseaux de notre propre volonté. Mais sommes-nous plus heureux depuis leur création ? Sommes-nous mieux entourés et mieux baignés de chaleur humaine, ou au contraire cernés de relations toujours plus superficielles, plongés dans le nombrilisme, absorbés par un zapping permanent d’actualités insignifiantes et de petites phrases ? Si chacun peut se faire sa propre idée sur cette question, il est cependant indéniable que l’explosion des quantités de données circulant sur Internet a un impact conséquent sur le monde réel : les serveurs qui stockent les données nécessitent l’utilisation de métaux rares pour leur fabrication, et consomment d’immenses quantités d’électricité – dont une grande part est produite à partir de ressources fossiles comme le charbon [4].

Qu’en est-il du secteur textile, du prêt-à-porter ? Celui-ci, à grand renfort de publicité, nous vend des vêtements qui viennent s’entasser dans nos armoires, et que nous délaissons après les avoir mis seulement quelques fois. On peut étendre cette interrogation à la myriade de produits plus ou moins « gadget » qui nous sont proposés dans les magasins, produits auxquels nous n’aurions pas pensé mais dont la présence dans les rayons fait naître le désir d’achat. A nouveau, le consommateur acquière librement des produits qui excèdent largement ses besoins, et cela pose la question de savoir si nous devons considérer que l’utilité sociale d’une activité correspond – ou pas – à la satisfaction du consommateur. [5]

Si l’utilité de nombreux secteurs économiques est donc vraisemblablement bien plus restreinte que ce que leur succès entrepreneurial pourrait laisser croire, leur impact négatif ne fait cependant pas de doute à travers les coûts environnementaux que leur activité génère. Dans un monde qui brûle, asphyxié par le changement climatique et sans cesse appauvri par les pertes de biodiversité, on peut considérer qu’un certain nombre d’industries présentent en fait un bilan négatif en termes d’utilité sociale, car les coûts environnementaux qu’elles font payer à l’humanité dépassent la contribution que leurs produits apportent au bien-être de nos sociétés.

Une fois cela établi, que faut-il penser de la rémunération des travailleurs employés par ces secteurs ? Si l’on ose aller au bout de notre réflexion, il faut bien admettre que le travail qu’ils fournissent est inutile – voire nuisible – pour la société, et que si le salaire juste était basé sur l’utilité sociale, aucun d’entre eux – de l’ouvrier au cadre dirigeant – ne devrait recevoir d’argent. Ainsi, si nous voulions réellement distribuer la richesse en fonction de l’utilité sociale des tâches réalisées (en voyant au-delà de l’intérêt restreint de l’entreprise concernée, c’est-à-dire sans s’arrêter au fait que l’entreprise fasse du profit ou non) ce critère de justice devrait logiquement conduire à la disparition de certains secteurs d’activité – et de tous les emplois qui y sont associés. A l’inverse, cela devrait nous conduire à récompenser les travailleurs qui ont fait le choix de s’orienter vers des secteurs véritablement utiles. [6]

 

                L’éboueur et le médecin

On le constate, aller jusqu’au bout de ce qu’implique une rémunération basée sur l’utilité sociale peut mener à des résultats étonnants. Nous avons déjà vu ce que cela impliquerait au niveau du type d’activité conduite par chaque secteur économique, mais on doit aussi poser la question, à plus petite échelle, de l’utilité relative des différents métiers : la manière dont chaque métier est actuellement rémunéré, correspond-t-elle à l’utilité réelle du travail fourni ? Examinons quelques exemples.

Nul ne niera l’utilité du travail fourni par les médecins [7]. En comparaison, qu’en est-il de l’utilité d’un éboueur ? Si le médecin remplit une fonction indispensable au bon fonctionnement de notre société, c’est aussi le cas de l’éboueur : sans lui, nos rues déborderaient d’ordures et les conséquences de cette accumulation deviendraient rapidement désastreuses – il suffit de constater ce qu’il advient quand les éboueurs font grève pendant plus d’une semaine.

Il est malaisé de trouver des arguments qui permettraient de dire que l’un des deux est, en définitive, plus utile que l’autre. Pourtant un médecin généraliste libéral gagne en moyenne 7 000 euros par mois environ, quand un éboueur se situe plus vers 1700 euros (quatre fois moins). Si les salaires étaient indexés sur l’utilité de chaque travailleur, il y aurait alors matière à égaliser la rémunération de ces deux métiers.

De nombreux autres métiers se prêtent à ce raisonnement : l’assistante maternelle garde les enfants toute la journée, s’assure qu’ils soient en sécurité et qu’ils puissent grandir dans un environnement favorable. Elle permet aux autres membres de la société de se consacrer à leurs tâches spécifiques, dans le cadre de la division du travail (sans elle, les parents devraient rester chez eux pour s’occuper de leurs enfants). D’une manière générale, elle a pour mission de contribuer au développement des êtres qui formeront la prochaine génération : difficile de dire en quoi cette activité serait moins utile que la mission d’un notaire ou d’un ingénieur. Pourtant, beaucoup d'entre elles ont un revenu inférieur au SMIC.

De même, dans un hôpital, le travail du radiologue ou du chirurgien ne servirait sans doute à rien si personne n’était là pour garantir les conditions de la réussite du traitement, c’est-à-dire si l’infirmière ne changeait pas les pansements, si l’aide-soignante ne toilettait pas les patients et si l’agent d’entretien ne nettoyait pas les chambres. Dans une « chaîne de production » comme celle-ci (dans le cas d’une organisation comme l’hôpital, on peut considérer qu’il s’agit de produire de la santé) est-il possible d’identifier la part relative de la contribution des uns et des autres ?

               

                Une théorie confortable

Le courant dominant en économie offre une réponse à cette question à travers la « théorie de la productivité marginale. » Selon cette théorie, une entreprise ne consacre ses ressources à une nouvelle embauche que si celle-ci lui rapporte au moins autant qu’elle ne lui coûte : cela signifie que les écarts de salaire refléteraient fidèlement la contribution de chacun à la production de richesses. Les écarts de richesse seraient donc à la fois efficaces et justes, du moins si nous adhérons à l’idée que chacun doit être payé au prorata de sa contribution à l’œuvre collective.

Cette théorie suppose donc que les salaires s’équilibrent spontanément à un niveau à la fois efficace et équitable. Elle présente cependant de nombreuses inadéquations avec la réalité, notamment le fait que l’évolution réelle des salaires soit difficilement explicable par les variations de la productivité des travailleurs : ainsi, aux Etats-Unis, on a pu observer une quasi-stagnation du salaire médian pendant les trente dernières années, alors que le niveau de formation de la population continuait à augmenter et que le PIB continuait de croître à vive allure. Au niveau mondial, les salaires des cadres dirigeants de grandes entreprises ont été démultipliés au cours des dernières décennies alors que rien n’autorise à penser que leur productivité se soit améliorée. [8] Depuis le début de la révolution industrielle il y a deux siècles, des centaines de millions d’ouvriers ont subi une exploitation qui a justement consisté à les payer nettement moins que ce que leur travail rapportait au patron – celui-ci gardant pour lui-même l’essentiel des richesses produites par l’entreprise.

On pourrait multiplier les exemples qui démontrent le manque de validité de cette théorie. Si la théorie de la productivité marginale échoue à expliquer les variations réelles des salaires, c’est que ceux-ci dépendent aussi de nombreux autres facteurs : il y a d’abord un mécanisme de marché dans lequel on retrouve certes l’intensité de la demande de travail, mais aussi la question de l’offre de travail – qui pousse les salaires à la hausse si elle est rare, ou qui contribue à leur stagnation si elle est abondante (dans le cas du chômage de masse, par exemple, ou lorsque les travailleurs de différents pays sont mis en concurrence). Des facteurs institutionnels et des normes sociales jouent également, et la rémunération attachée à chaque poste se trouve modulée en fonction du prestige qui y est associé. Enfin, les rapports de force directs exercent une influence conséquente à travers le taux de syndicalisation et l’ampleur des mobilisations sociales – qui visent à peser sur la répartition des richesses au sein de l’entreprise.

 

                La productivité collective

Il est possible de comparer la productivité de deux travailleurs occupant des postes similaires, en définissant des indicateurs comme le chiffre d’affaire (pour un chef de rayon), le degré de satisfaction des clients (pour un télé-opérateur) ou encore la vitesse d’exécution (pour un caissier, le nombre de clients par heure). Il importe cependant de ne pas attribuer une valeur excessive aux chiffres fournis par ces indicateurs, de se rappeler qu’ils ne mesurent qu’imparfaitement la réalité et qu’ils ne doivent pas éclipser les caractéristiques du travail qui ne peuvent généralement pas être quantifiées (intégration dans l’équipe, qualité dans la réalisation de certaines tâches, satisfaction du client à long terme, etc.).

Il est bien plus ardu de comparer des postes différents, qu’ils soient situés au même niveau hiérarchique ou qu’ils correspondent à des échelons inégaux. La volonté de quantifier la productivité individuelle tend à nous faire oublier que – dans une société complexe comme la nôtre – la production de richesse est toujours un travail collectif, et que la démarche qui consiste à vouloir mesurer la contribution des uns et des autres est peut-être tout simplement dénuée de sens.

Considérons la chaîne de production nécessaire à la fabrication d’un lave-linge : l’appareil est conçu par des ingénieurs, fabriqué par des ouvriers, transporté par des camionneurs et vendu par des employés de commerce. Tout ce petit monde est supervisé par des patrons et par des cadres intermédiaires, eux-mêmes assistés par des comptables, secrétaires et responsables des ressources humaines. Il est courant de dire que si les ouvriers s’arrêtaient de travailler, plus rien ne serait possible. De même, si les cadres désertaient l’entreprise, le travail de coordination et de pilotage ne serait plus assuré et la production péricliterait.

Certains avanceront que les ouvriers sont certes indispensables mais qu’ils sont nombreux, alors que le patron est seul à assurer une fonction essentielle – ce qui justifierait que celui-ci touche plusieurs un salaire plusieurs fois supérieur à celui de ses ouvriers. Un tel argument est en réalité une description du rapport de force à l’intérieur de l’entreprise (le patron, seul sur son poste, peut tenir des positions fermes face aux ouvriers si ceux-ci ne sont pas unis) mais cet argument n’a pas de pertinence sur le plan moral. Les camionneurs remplissent eux aussi une fonction indispensable (il ne sert à rien de produire des lave-linges si ceux-ci ne quittent pas l’usine) et sont moins nombreux que les ouvriers, puisqu’il faut beaucoup moins de travailleurs pour transporter un produit que pour le fabriquer. Cela signifie-t-il que les camionneurs devraient, comme le patron, recevoir un salaire particulièrement élevé ?

En fin de compte, chaque maillon de la chaîne de production assure sa fonction sans que l’on puisse démontrer que l’un est plus utile que l’autre. Dans un groupe de musique, la contribution du guitariste est-elle plus importante que celle du batteur ? Dans une équipe de football, qu’est-ce qui permettrait de dire que l’attaquant est plus utile que le milieu de terrain ? Nous pouvons même employer des métaphores biologiques ou mécaniques, qui rendent bien compte de la manière dont le travail de chacun dépend du travail des autres : dans le corps humain, la main est-elle plus utile que le pied ? Dans une voiture, le volant est-il plus « productif » que les roues ?

Non seulement le travail des hommes est une œuvre commune d’un point de vue synchronique (dans le même temps), mais c’est également vrai d’un point de vue diachronique (à travers les époques) : ainsi, chacun n’a la possibilité de réaliser son travail que parce qu’il est l’héritier d’un immense capital accumulé par ceux qui l’ont précédé. Tout travail repose sur un travail antérieur, fourni par quelqu’un d’autre. C’est seulement grâce à la langue, aux savoirs, aux technologies, aux infrastructures et aux institutions qui ont été créées avant nous que nous sommes capables d’accomplir ce que nous accomplissons. [9] Quelle que soit la place que nous occupons dans la société, ce n’est pas nous qui avons instauré la République, construit les routes ou inventé les mathématiques. En ce sens, le prix Nobel de la paix Léon Bourgeois disait que nous venons tous au monde avec une dette envers la société, une dette que nous devons honorer en nous montrant solidaires les uns des autres.

 

                Récompenser la performance

Comme nous le voyons, l’idée de récompenser les travailleurs selon leur productivité se heurte à plusieurs objections majeures : nous avons constaté le découplage fréquent entre productivité et utilité, ainsi que la faiblesse de la notion de « productivité individuelle » dans le cadre d’une économie complexe où les travailleurs dépendent les uns des autres. Nous allons maintenant soulever une autre objection toute aussi fondamentale : il convient de ne pas oublier que la productivité est une performance réalisée par l’individu, et à ce titre elle ne doit pas être confondue avec le mérite démontré par cet individu.

Nous avions développé ce point dans les parties 1 et 2 : la réalisation d’une performance (scolaire, sportive, professionnelle ou autre) repose sur plusieurs facteurs dont la plupart sont moralement arbitraires. Nous avions notamment mis en lumière le poids de l’origine sociale, le poids du talent ainsi que celui des multiples hasards rencontrés au cours de la vie. Nous avions alors présenté deux définitions concurrentes du mérite : d’une part le mérite identifié à l’effort, d’autre part le mérite identifié à la performance (en anglais : merits d'un côté, deserts de l'autre).

Pour mieux arbitrer entre ces deux définitions, imaginons la situation suivante : deux élèves obtiennent leur bac avec une moyenne de 14/20. Le premier a réussi facilement en se contentant de faire les devoirs qui lui étaient donnés en cours, tandis que le second a travaillé dur les soirs et les weekends, trouvant des exercices supplémentaires dans les manuels et révisant ses cours à de nombreuses reprises. Lequel, à votre avis, est le plus méritant ? La plupart des lecteurs devrait pencher pour le second : il a réussi la même performance que le premier, tout en fournissant plus d’effort. Le choix du second respecte donc clairement l’un de nos deux critères de justice (mérite = effort fourni par l’individu), tandis que le choix du premier n’en respecterait aucun (cet élève n’a ni mieux réussi, ni travaillé plus).

La situation se complique si l’élève doué a obtenu 16/20, tandis que l’élève peu doué mais travailleur a obtenu 12/20. Cette fois-ci les deux définitions du mérite entrent en conflit, puisque le plus travailleur n’est pas le plus performant. Pour comparer la pertinence de ces deux définitions, il nous faut alors intégrer dans notre réflexion les travaux scientifiques en sociologie et psychologie qui donnent des explications sur le fait que certains individus soient plus performants que d’autres. Le rôle du milieu familial est clairement établi, tandis que le rôle de la génétique est hautement probable : cela signifie que les « facilités » dont jouit un élève (ou un travailleur) reposent sur des réalités qu’il n’a pas choisies, sur lesquelles il n’a aucun contrôle et dont il n’est pas responsable. Il serait donc moralement arbitraire de vouloir le récompenser parce qu’il est doué. A l’inverse, il serait contraire à la justice de punir des individus parce qu’ils manquent de talent.

 

                Capacités physiques et capacités mentales

L’exemple suivant propose encore une autre manière d’aborder cette question : est-il juste que des travailleurs manuels soient rémunérés selon leur productivité ? Nous pouvons penser à deux personnes qui seraient employées à cueillir des pommes : ils remplissent leur panier et le ramènent au camion, le panier est pesé à chaque fois et l’encadrant note le poids ramené par chacun afin de calculer les salaires qui seront versés. On comprend l’intérêt de ce système dans le sens où il incite les cueilleurs à redoubler d’effort pour augmenter leur salaire, ce système a donc une fonction pratique qui est de pousser à la hausse la productivité des cueilleurs. Il s'agit là d'un point de vue économique (j'ai abordé la question des inégalités sous l'angle économique dans un autre article), pas d'un point de vue moral. Dans quelle mesure ce système est-il juste ?

Si un travailleur cueille moins vite que les autres, ce peut être parce qu’il traîne des pieds, mais aussi parce qu’il est moins habile, moins vif, et moins capable de mobiliser une attention soutenue pour réaliser une tâche répétitive pendant plusieurs heures d’affilée. Ce manque d’habileté, dans un tel cas, le travailleur n’en est pas responsable. Il n’est donc pas juste que sa « part du gâteau » soit réduite en conséquence. Le point crucial se trouve ici dans la possibilité de faire la part entre ce qui relève d’un manque d’effort – d’implication, de volonté, d’engagement – et ce qui relève d’une simple inégalité dans les aptitudes. L’employeur peut avoir une idée sur la question, mais son jugement reste subjectif et éminemment incertain.

Un dernier exemple permettra de mettre encore mieux en évidence le caractère injuste de la justice fondée sur les capacités : considérons à présent des manutentionnaires, et imaginons que leur employeur les rémunère en proportion du poids de matériaux qu’ils ont transporté sur toute une journée. Evidemment, les plus forts physiquement auront un avantage marqué et recevront une paye plus importante. Je suppose que le lecteur jugerait injuste une société où les plus grands et les plus forts recevraient l’essentiel de la richesse, tandis que les hommes frêles et malingres devraient se contenter de peu.

Si ce raisonnement vaut quand il s’agit d’une différence dans les aptitudes physiques, pourquoi ne vaudrait-il pas dans le domaine des aptitudes mentales ? En quoi rémunérer les gens pour leur excellente mémoire, pour leur vivacité d’esprit ou pour leur aptitude au raisonnement abstrait, est-il plus juste que de les rémunérer pour leur force musculaire ? Un homme lent d’esprit ne peut pas décider de devenir intelligent, de même qu’un homme chétif ne peut pas décider de devenir costaud. Bien sûr, l’apprentissage scolaire et l’acquisition de connaissances peuvent compenser en partie un désavantage intellectuel, de même qu’un entraînement sportif soutenu peut compenser en partie un désavantage physique. Mais la vie quotidienne nous donne clairement à voir les limites d’une telle entreprise, et nous impose de reconnaître le poids considérable des inégalités d’aptitudes naturelles dans le parcours de vie réalisé par chaque individu.

Je soutiens donc que la performance ne doit pas être retenue comme un critère de mérite, et ne devrait pas influer sur les niveaux de rémunération. La définition du mérite comme effort repose sur des bases morales bien plus solides, puisqu’elle désigne directement un choix fait par l’individu – celui de travailler ou de ne pas travailler, un choix dont il peut véritablement être tenu responsable. La performance, en elle-même, est dénuée de valeur, mais elle peut être utilisée comme un indicateur très approximatif de l’effort fourni par la personne. N’étant déterminées que partiellement par les efforts fournis, on est en droit d’estimer que les performances réalisées par les travailleurs ne devraient déterminer que de manière partielle la distribution des richesses.

Même ainsi, la prudence demeure de mise : nous avons vu qu’un individu plus méritant qu’un autre pouvait quand même réaliser des performances inférieures, du fait de ses moindres capacités : dans un tel cas, une rémunération indexée par la performance irait même à l’inverse du mérite. On peut estimer qu’il est assez probable que le travailleur qui se montre plus performant qu’un autre soit aussi celui qui déploie le plus d’efforts, mais le poids des aptitudes naturelles et du milieu social d’origine (particulièrement pour les tâches intellectuelles) fait que le cas contraire est aussi très fréquent. Une rémunération basée sur la performance risque donc fortement de constituer une injustice. C’est pourquoi il serait contraire à la justice que le rôle joué par l’évaluation de la performance pèse plus que marginalement dans la répartition des revenus.

 

                Quand l’effort occulte l’aptitude

Arrivé à ce stade, il me paraît important de répondre à une objection potentielle : beaucoup de personnes qui ont réussi leur carrière professionnelle mettent en avant les efforts déployés, estimant que le dur travail qu’ils fournissent depuis des années leur permet de légitimer la richesse acquise. A ce titre, nombre d’entre eux refusent une redistribution des richesses qu’ils jugent immorale : « cet argent je l’ai gagné, je me suis battu pour l’avoir ». Il est certain que de solides efforts sont nécessaires pour atteindre le sommet de la pyramide des revenus, et que le talent seul ne suffit pas.

Ce que ces personnes oublient, cependant, c’est qu’ils ne sont pas les seuls à travailler dur : un très grand nombre de leurs concitoyens déploient eux aussi des efforts remarquables et réalisent des sacrifices non négligeables, pour toucher un salaire moyen ou faible. Que l’on pense à tous ceux qui réalisent leurs tâches dans un environnement poussiéreux, trop chaud, trop froid, exposés à des risques professionnels ou à un public difficile, ceux qui sont soumis à des cadences infernales, ceux qui travaillent de nuit, ou les week-ends, ou dont les horaires changent sans cesse, ceux qui sont exposés à la saleté ou à la souffrance de personnes malades, etc. Ce thème de la pénibilité est fondamental, et nous l’aborderons pleinement dans les parties qui suivent.

La plupart des gens qui travaillent dur, prennent des risques et font des sacrifices ne finissent pas en haut de la pyramide des revenus. En privilégiant une explication « interne » de leur succès, en mettant en avant les efforts fournis pour mieux voiler leurs facilités (qu’elles soient liées à leurs aptitudes naturelles et/ou à leur milieu d’origine), les vainqueurs de la compétition sociale occultent bien souvent le fait que beaucoup d’autres personnes seraient tout aussi légitimes qu’eux à prétendre recevoir une part importante des richesses.

 

                La tentation de la justice capacitaire

Une fois réfutée la thèse selon laquelle le revenu de chacun devrait être basé sur ses performances, on peut s’étonner que cette conception du mérite et de la justice soit si répandue et perdure à travers les époques [10], en dépit du fait qu’elle présente les faiblesses fondamentales que nous venons de mettre en évidence. Plusieurs hypothèses peuvent nous aider à comprendre cet état de fait.

Pour commencer, la version capacitaire de la justice sociale répond à notre recherche de simplicité. Par souci d’économie cognitive – par paresse intellectuelle, diront certains – nous sommes enclins à préférer les conceptions simplistes et réductrices, qui s’avèrent plus confortables car elles ne nous obligent pas à vivre dans la perplexité face aux complexités du monde.

En effet, il est indéniable que la performance est plus visible et plus mesurable que l’effort, qu’elle se situe dans le registre de la réalité objective et qu’elle peut de ce fait être considérée comme un critère de justice plus fiable qu’une réalité subjective et intangible comme l’effort ou l’engagement. Les tenants de la justice capacitaire peuvent légitimement craindre qu’en rejetant leur conception, nous basculions dans un monde incertain où nul ne serait vraiment capable de dire qui est méritant et qui ne l’est pas (il s’agit d’un problème essentiel, que nous aborderons dans la partie finale de cette série d’articles).

De plus, l’ordre social étant grosso modo dominé par les individus les plus performants, l’adhésion à la justice capacitaire atténue aussi le risque que nous soyons habités par des sentiments pénibles d’injustice ou d’indignation. Si nous décidons de considérer comme juste le fait que les individus les plus talentueux et ceux qui sont dotés des compétences les plus rares reçoivent une rémunération élevée, alors nous légitimons les rapports de force qui se déploient spontanément sur le marché du travail, et nous calquons simplement notre conception du juste sur la réalité existante. Nous conduisant à considérer que le monde est plutôt juste dans sa forme actuelle, la justice capacitaire nous épargne donc l’effort de militer pour une société meilleure, et réduit l’incohérence que nous pourrions ressentir si nous constations des injustices sans rien faire pour y remédier. [11]

La justice capacitaire fonde une société inégalitaire dans laquelle les plus forts dominent les autres (la « force » étant ici entendue dans un sens large qui inclut toutes les capacités, aptitudes et habiletés qui peuvent être mobilisées dans la compétition sociale). Cependant, nous pouvons mettre de côté un instant nos aspirations égalitaristes et reconnaître que l’inégalité présente un véritable attrait pour ceux qui se trouvent du bon côté de la barrière – ou qui pensent pouvoir y accéder un jour. C’est ce que Pierre Rosanvallon a appelé « l’égalité imaginaire » : l’inégalité peut être perçue comme une forme d’égalité tant que l’on croit en l’existence d’une circulation, d’une mobilité sociale qui ouvre à chacun la possibilité d’occuper un jour une position enviable (Rosanvallon, 2011, p.80).

Plus égoïstement, on peut être attiré par l’inégalité sans nécessairement croire qu’une mobilité sociale est possible pour tous. Il suffit d’être convaincu qu’une ascension est possible pour soi. L’individu qui est dans cet état d’esprit va alors s’identifier au groupe dominant, en adopter les codes et chercher à y accéder. Il accepte temporairement d’être dominé, parce qu’il pense avoir à l’avenir une chance de dominer à son tour. Il adhère à la justice capacitaire parce qu’il pense être lui-même doté de capacités qui lui permettront un jour de tirer avantage de cette forme de justice. Même si sa condition actuelle n’est pas enviable, il voit dans le riche une projection valorisante de ses propres possibilités, plus qu’une insulte à la modestie de sa position (Rosanvallon, 2011, p. 97).

Une autre hypothèse pourrait encore expliquer notre tendance spontanée à adhérer à la justice capacitaire. Il convient de ne pas oublier que le principe d’égalité entre tous les hommes est une singularité de l’histoire humaine, et n’est apparu que très récemment dans l’histoire des civilisations. Non seulement ce principe n’a pas été adopté par tous les peuples de la planète, mais il est contesté de diverses manières au sein même des sociétés démocratiques [12]. L’idée égalitaire n’a que quelques siècles d’existence : elle apparaît encore plus inédite et minoritaire quand on considère, sur le temps long, l’histoire de l’espèce humaine (plusieurs dizaines de milliers d’années), celle du genre homo (2,5 millions d’années) ou de la famille des grands singes (25 millions d’années) à laquelle nous appartenons avec les gorilles, les gibbons, les orang-outans et les chimpanzés.

Si les grands singes sont des animaux sociaux qui mettent en œuvre de nombreux comportements de coopération, les groupes au sein desquels ils vivent reposent aussi sur des rapports de domination très prégnants (stricte hiérarchie, mâles dominants, boucs émissaires, etc.). Dans de nombreux cas, les individus les plus performants – par leurs aptitudes à la confrontation physique ou leurs habiletés sociales – obtiennent une position privilégiée qui leur donne accès à certaines « ressources », comme l’exclusivité de l’accouplement avec les femelles du groupe. On peut donc faire l’hypothèse (certes invérifiable, comme c’est généralement le cas pour les théories qui relèvent de la psychologie évolutionniste) que la justice capacitaire nous attire car elle fait écho à des comportements sociaux primitifs et profondément ancrés en nous... que cette conception de la justice soit mobilisée pour justifier la domination que l’on exerce sur les autres, ou pour justifier que l’on se soumette à la domination que les autres exercent sur nous.

 

 

Au cours des pages qui précèdent, j'ai soutenu que la productivité individuelle est rarement mesurable et qu’elle ne constitue pas en elle-même une valeur qui devrait être récompensée. Lorsqu’elle doit l’être, la justice sociale exige que ce soit seulement parce que 1) la performance réalisée présente une véritable utilité sociale, au-delà de l’intérêt restreint de l’entreprise ou de l’employeur, ou 2) la performance correspond à un effort particulier qui a été fourni, en surcroît des talents et aptitudes que la personne possède.

Après avoir identifié l’utilité comme une valeur fondamentale, nous avons pris conscience que celle-ci pouvait nous conduire à des conclusions surprenantes : récompenser l’utilité peut avoir pour effet de faire péricliter certains secteurs d’activité qui sont nuisibles à la société et à l’environnement, et peut également nous amener à rétribuer de manière identique des professions qui ont historiquement été séparées par de vastes écarts sociaux (nous évoquions l’exemple de l’éboueur et du médecin).

Plus tard dans cette série d’articles, nous aborderons en profondeur la question de la mesurabilité, afin de comprendre si les valeurs fondamentales que nous avons identifiées peuvent – ou non – être quantifiées afin d’offrir une base pour établir de justes écarts de revenu. Dans la partie qui suit, cependant, nous poursuivrons l’examen des raisons couramment avancées pour justifier les inégalités existantes – en nous penchant sur le thème de la responsabilité.

Comment indemniser les sacrifices réalisés par les travailleurs qui occupent des postes à responsabilité ? Dans quelle mesure l’autonomie qui leur est accordée compense-t-elle les inconvénients liés au poids des responsabilités ? Quelle distinction peut-on faire entre la responsabilité légale et les risques qui y sont associés, et la responsabilité morale qui engendre du stress ? Le problème du risque et de la responsabilité ne concerne-t-il que les personnes qui occupent des emplois de cadre ? Plus généralement, la responsabilité sera abordée comme l’une des multiples formes de la pénibilité, avec la volonté de déterminer quels niveaux de rémunération seraient susceptibles de compenser les sacrifices qui sont consentis dans le cadre du travail - des sacrifices qui impactent parfois durement la santé physique, la santé mentale et la vie sociale.

  

 Bibliographie : 

  • François Dubet, Injustices - l'expérience des inégalités au travail, 2006, éditions Points
  • Pierre Rosanvallon, La société des égaux, 2011, éditions du Seuil
  • Patrick Savidan, Repenser l’égalité des chances, 2007, éditions Grasset

 

  

 

 

[1] Il y a plus de 2000 ans, Aristote remarquait déjà le caractère polysémique de ce concept : « Ce qui est juste dans les partages doit, tout le monde le reconnaît, refléter un certain mérite. Le mérite toutefois ne tient pas pour tout le monde à la même chose. » Aristote, Ethique à Nicomaque (livre V), cité par Savidan, 2007, p. 203.

[2] Cela reste vrai dans le monde du spectacle ou dans les compilations de records, puisque la performance en question est utilisée pour produire de l’art ou du divertissement.

[3] Cette distinction n’est pas sans rapport avec celle opérée par Aristote entre « justice commutative » et « justice distributive ». 

[4] Aux Etats-Unis, où est situé un grand nombre de data centers, c’est même la moitié de l’électricité du pays qui est produite par des centrales à charbon. La combustion du charbon dégage nettement plus de gaz à effet de serre que les autres ressources fossiles comme le gaz ou le pétrole, ce qui fait que de nombreuses organisations écologistes appellent à l’abandon pur et simple de ce mode de production d’électricité.

[5] Les philosophes traitent ce problème en faisant une distinction entre les préférences des individus (ce dont ils pensent avoir besoin) et leurs préférences « informées » (ce qui accroît véritablement leur bonheur). Tout au long de notre vie, nous constatons par moments que ce que nous voulions (tel partenaire amoureux, tel choix de sortie, tel métier, tel lieu d’habitation…) n’était pas ce dont nous avions vraiment besoin. Deux raisons à cela : d’une part nous ne disposons que d’informations limitées sur les « choses » que nous choisissons (qu’il s’agisse d’objets matériels, de personnes ou de projets de vie) et nous sommes donc souvent susceptibles d’être déçus. D’autre part nous connaissons mal nos propres besoins – la plupart des psychanalystes considère même que notre vie psychique consciente ne constitue que la partie émergée de l’iceberg, et que nous ne percevons pas l’essentiel de ce qui se passe à l’intérieur de nous.

[6] Cette conclusion soulève une grande question pratique : comment évaluer le plus objectivement possible l’utilité de tel ou tel secteur économique ? Nous traiterons cette difficulté dans la dernière partie de cette série d’articles. Contentons-nous pour l’instant de remarquer qu’il s’agit d’une démarche particulièrement difficile, ce qui met en question la possibilité réelle d’utiliser l’utilité comme un critère de justice. Une alternative peut-être plus réaliste serait d’entraver les activités nuisibles par la loi et par la fiscalité, plutôt que de les laisser perdurer en cherchant à les intégrer dans notre aspiration à la justice sociale.

[7] Typiquement, le métier de médecin fait partie de ceux dont l’utilité sociale est évidente. Cela ressort notamment dans une enquête sociologique menée par François Dubet : on explique que les médecins et les cadres commerciaux gagnent quatre fois plus que les caissières. Si 72 % des enquêtés estiment que cet écart est trop grand en ce qui concerne les cadres commerciaux, ce chiffre chute à 32 % en ce qui concerne les médecins (Dubet, 2006, p. 253). L’utilité supérieure attribuée au médecin joue manifestement ici un rôle prépondérant dans la définition de ce qu’est une inégalité juste.

[8] Dans une étude publiée en 2011, Thomas Piketty et ses co-auteurs montrent que les salaires les plus élevés ne sont pas liés à un niveau de production individuelle de richesse, mais plutôt à capacité de négociation des individus concernés. Ils mettent en évidence qu’une baisse de la fiscalité dans les tranches les plus hautes de l’impôt sur le revenu aboutit à une hausse des hauts salaires, sans que cela ne produise d’effet favorable sur la croissance économique. Cela signifie que les personnes qui parviennent à percevoir des salaires très élevés sont surtout celles qui ont la possibilité d’obtenir une plus grande « part de gâteau » dans les négociations avec leur employeur, du fait de leur position stratégique au sein de l'entreprise. Lorsque l’impôt sur les hauts revenus diminue, cela maximise les incitations à s’engager dans des tractations pour obtenir des augmentations de salaire - mais aucun effort supplémentaire de productivité ne semble y être associé.

[9] Le philosophe Patrick Savidan le dit ainsi : « Le travail est pour l’essentiel collectif, il mobilise des technologies et des savoir-faire pensés et conçus par d’autres, à la fois dans l’espace et dans le temps. Bien malin celui qui pourra isoler dans cette longue chaîne le maillon qui revient à chacun. » (Savidan, 2007, p.272) Il remarque également que les vastes écarts de richesse entre pays riches et pays pauvres ne sont évidemment pas causés par une différence d’effort ou de motivation, et qu’il serait vain de chercher l’origine de ces écarts au niveau des individus : cela signifie que la richesse est produite grâce à un certain contexte social, « qui ne doit pas grand-chose à chacun d’entre nous pris individuellement. » (p.294)

[10] Dans son ouvrage L’Organisateur (1820), Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon explique ainsi : « Dans une coopération, où tous apportent une capacité et une mise, il y a véritablement association, et il n’existe pas d’autre inégalité que celle des capacités et celle des mises, qui sont l’une et l’autre nécessaires, c’est-à-dire inévitables, et qu’il serait absurde, ridicule et funeste de prétendre faire disparaître. Chacun obtient un degré d’importance et des bénéfices proportionnels à sa capacité et à sa mise ; ce qui constitue le plus haut degré d’égalité qui soit possible et désirable. » Cité par Savidan, 2007, p. 151

[11] Les psychologues cognitivistes désignent sous le nom de « dissonance cognitive » cette incohérence entre les croyances d’un sujet et les comportements qu’il met en œuvre. Pour y remédier et réduire cette tension, le sujet peut choisir de modifier ses comportements. Le plus souvent, cependant, il mettra en œuvre une solution moins coûteuse : adapter ses croyances pour les rendre compatibles avec son comportement. Un tel mécanisme psychologique, lorsqu’il se produit de manière consciente, recouvre ce que nous désignons avec un jugement négatif par « mauvaise foi ». Par exemple, nombre d’entre nous font face aux informations sur la destruction de l’environnement en se défaussant de leur part de responsabilité. Ainsi sont fréquemment exprimées des remarques du type « c’est la faute aux industriels » (ou aux politiciens, ou aux Chinois, ou aux Américains, ou à la publicité, etc.) ou « on ne peut rien y faire, c’est fichu ». Ces remarques permettent à ceux qui les formulent de justifier le fait de ne pas adapter leur comportement, c’est-à-dire de maintenir leur mode de vie tel quel, sans se sentir coupable et sans intégrer les informations qui leur sont parvenues.

[12] A travers la désignation de sous-catégories d’êtres humains, qui ne devraient pas bénéficier des mêmes droits que les autres – le plus souvent il s’agira des femmes, des homosexuels et des étrangers.

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