Le peuple, éternelle victime ?

Les citoyens sont-ils des victimes d'un "système" médiatico-politique qui les dépossèderait de leur sens critique ? Sont-ils des spectateurs moutonnants, incapables de s'intéresser durablement à la vie politique ? Arguant pour une éthique de la responsabilité, cet article explore différentes conceptions du peuple et tâche de proposer des pistes pour avancer vers un authentique régime démocratique.

"La presse est la première ennemie de la liberté d'expression", assénait récemment Jean-Luc Mélenchon dans un billet de blog abondamment repris par ladite presse dans les jours qui suivirent. "La haine des médias et de ceux qui les animent est juste et saine", déclarait également le leader de la France Insoumise. Ces propos interviennent peu de temps après le lancement par plusieurs proches de son mouvement du site Le Media, entreprise journalistique vouée à défendre une ligne progressiste qui trancherait avec la médiocrité et la servilité des médias existants. Le processus menant à la création de ce site avait débuté par la tenue d'une conférence intitulée "Faut-il dégager les médias", organisée l'été dernier par La France Insoumise.

Au sein de la gauche radicale, la critique des médias joue un rôle essentiel dans la tentative de renverser les rapports de domination socio-économiques existants. Cette démarche critique a été portée au fil des décennies par des figures reconnaissables telles que Pierre Bourdieu, Noam Chomsky, Serge Halimi ou François Ruffin. L'association Acrimed, observatoire des médias, mène ce travail de façon collective, tandis que plusieurs titres de presse alternative comme Le Monde Diplomatique, Basta!, Altermondes ou Fakir tentent avec plus ou moins de succès de faire vivre un "journalisme de résistance".

La prégnance de l'attention que cette famille politique porte au monde des médias traduit de sa part une volonté de libérer le peuple de la propagande du "système" afin que celui-ci puisse enfin œuvrer dans le sens du progrès social. L'idée sous-jacente, généralement implicite, est que le peuple ferait spontanément des choix politiques vertueux (en faveur de la solidarité, de la paix et de l'ouverture aux autres) s'il ne subissait pas de constantes manipulations de la part de "l'oligarchie" – c'est à dire la collusion des élites économiques, politiques et médiatiques.

En concordance avec cette conception d'un "peuple-victime", on constate que chaque résultat d'élection qui ne va pas dans le sens d'un soulèvement des masses contre les classes dominantes, chaque mouvement social insuffisamment suivi, ont tendance à être interprété par les militants de gauche radicale comme une énième manifestation de l'influence aliénante des médias mainstream qui véhiculent une vision du monde favorable aux pouvoirs en place et dépossèdent nos concitoyens de leur sens critique.

Dans les pages qui vont suivre, nous examinerons le bien-fondé d'une telle conception. Nous interrogerons la posture prise par ceux qui prétendent libérer le peuple, puis nous questionnerons l'intérêt que le peuple lui-même porte à son propre pouvoir. Ensuite, je soutiendrai que l'analyse des tares de notre environnement médiatique et politique ne doit pas occulter la part de responsabilité individuelle qui incombe à chaque citoyen. Enfin, nous mènerons une réflexion sur la possibilité de vivre dans un régime pleinement démocratique et sur les moyens nécessaires pour rendre ce projet faisable.

 

 

Les fractions éclairées du peuple

 

Je ne remets pas en question le rôle joué par les grands médias dans la promotion des intérêts de la classe dominante, rôle qui à mon sens a été suffisamment démontré [1]. Cependant, le projet de "dégager les médias" pour faire triompher les idées de la gauche radicale repose sur une vision du peuple dont la pertinence est sujette à caution : il implique 1) Que le peuple soit fondamentalement enclin à adhérer aux idées de gauche, et ne s'en détourne que lorsqu'il est aliéné par des manipulations médiatiques, et 2) Qu'il existe une élite militante éclairée ayant réussi à se délivrer de l'influence du "système".

Ceux qui appellent à la libération du peuple revendiquent bien sûr leur appartenance à cette avant-garde dont la mission serait d'ouvrir les yeux de ceux qui sont encore dans l'obscurité afin qu'ils deviennent, eux aussi, conscients de la réalité du monde. Mon but n'est pas ici de dénoncer une telle posture qui me paraît, dans une certaine mesure, inhérente à tout engagement militant : dès le moment où j'entreprends de modifier la manière dont l'autre pense (en le sensibilisant par exemple à la fragilité de notre planète), c'est que j'estime que ma manière de penser est supérieure à la sienne, ou c'est que je crois détenir une vérité qu'il ne possède pas.

On perçoit facilement cela dans le vocabulaire martial parfois employé au sein des groupes militants, quand l'on va tâcher de "convaincre" (et donc de "vaincre") ceux que l'on appelle entre nous les "non-convaincus"... c'est à dire tous ceux qui ne pensent pas comme nous. Ceux-ci seraient presque assimilés à une page blanche sur laquelle on peut écrire, à une tête vide que l'on pourrait remplir, à un continent vierge que l'on viendrait coloniser.

La prégnance de cette posture élitiste, opposant une minorité consciente à une majorité moutonnante, est bien repérée dans l'histoire des mouvements syndicaux. Ainsi parlait Alphonse Merrheim, l'un des principaux responsables de la CGT au début du vingtième siècle :

 

"Ce ne sont pas les votants, les passifs, qui comptent, mais les actifs. Le nombre ne fait pas loi, ici, mais la volonté. La qualité prime sur la quantité. L'action du syndicalisme n'est pas autre chose que l'action de minorités hardies entraînant avec elles les masses dont elles expriment les besoins. Ce sont les clairvoyants qui guident les autres." [2]

 

Un tel sentiment de supériorité est peut-être nécessaire à la démarche militante : celui qui n'est pas suffisamment sûr de la valeur de son idée a en effet tendance à la garder pour lui, et de ce fait n'exerce pas d'influence sur le monde social. Nous aurions d'ailleurs tord de dériver dans un relativisme qui consisterait à condamner par principe le prosélytisme, comme si toutes les idées se valaient et qu'il était infiniment plus noble de laisser chacun penser ce qu'il pense. Au bout du compte, c'est seulement parce que certains ont eu "l'arrogance" de vouloir diffuser leurs idées humanistes que nos sociétés ont pu – entre autres – instaurer la république et abolir l'esclavage.

On notera que cette condescendance des élites militantes envers les masses soumises peut paraître incohérente avec les grandes vertus que les avant-gardes elles-mêmes prêtent généralement à ces masses : comme indiqué plus haut, la seule raison pour laquelle de larges pans du peuple se fourvoient dans la passivité ou dans des voies condamnables (réactionnaires, xénophobes, etc.) serait que celui-ci se trouve aliéné par des forces extérieures (discours médiatique et manœuvres politiciennes). Cela signifie que le peuple serait, par nature, profondément attaché à la démocratie et à la justice sociale [3].

Une telle hypothèse s'avère pour le moins difficile à prouver. En effet, on voit mal quelle expérience historique nous aurait permis d'observer le comportement d'un peuple véritablement préservé de l'action propagandiste des classes dominantes... Un épisode de l'histoire de France peut néanmoins attirer notre attention : c'est l'élection de l'assemblée constituante de 1848, première assemblée élue au suffrage universel masculin.

 

 

1848 : le peuple déçoit

 

Les attentes sont grandes quant à ce scrutin car une nouvelle révolution vient de renverser la monarchie de Juillet, et enfin tous les Français vont pouvoir participer librement à la désignation de leurs représentants. Or, les idées républicaines ont encore peu percé dans les campagnes et le monde rural reste moralement inféodé au clergé et à la bourgeoisie. "Les groupes les plus révolutionnaires veulent éviter les élections, ou à tout le moins les retarder, car ils se méfient du suffrage universel qui va donner la suprématie numérique aux paysans", raconte Michel Winock. [4]

Le résultat des élections leur donna raison, avec la formation d'un parlement de bourgeois modérés [5] qui en quelques mois allait mettre un terme aux politiques sociales instaurées lors de la révolution. La révolte des ouvriers est écrasée dans le sang : des milliers d'hommes seront abattus, emprisonnés ou déportés sans jugement. Ainsi est inaugurée l'ère du suffrage universel... "Le peuple n'est peut-être pas spontanément démocrate", remarque l'historien.

On peut également citer Pierre Rosanvallon, qui revient lui aussi sur les grands espoirs de cette époque dans l'un de ses ouvrages [6] :

 

Pendant toute la période de lutte pour la conquête du suffrage universel, l'idée que la réforme électorale permettrait, de façon quasi automatique, de satisfaire les besoins du plus grand nombre était en effet largement partagée. [...] Tout ce qui constituait le malheur ouvrier était compris comme la conséquence nécessaire du suffrage censitaire. Si le riche est puissant, disaient les chartistes, c'est qu'il participe à la fabrication de la loi ; et c'est parce qu'il peut légiférer qu'il est riche. Bronterre O'Brien, le principal théoricien du chartisme, faisait donc du suffrage universel "la grande panacée de tous les maux." Harney, une autre figure du mouvement, grand ami d'Engels, résumait de son côté les choses en disant : "Nous demandons le suffrage universel parce qu'il nous donnera du pain, du bœuf et de la bière. Le suffrage universel procurera le bonheur universel."

 

 

Quand le peuple ne se prononce pas

 

Au-delà de la pertinence incertaine des choix faits par les électeurs, à de nombreuses occasions nous sommes conduits à nous interroger plus profondément sur l'intérêt que le peuple porte à son propre pouvoir – et donc sur sa propension à s'exprimer lorsqu'une décision vient lui être soumise. A cet égard, nos voisins suisses, champions de la démocratie participative, fournissent un exemple préoccupant.

Le taux de participation aux votations sur les initiatives populaires (référendums qui ont lieu plusieurs fois par an) s'y établit à une moyenne de seulement 47 %, avec des variations entre 38 et 54 % selon les sujets. La participation aux élections fédérales (pour former le parlement) s'avère également décevante, avec des oscillations entre 45 et 50 % selon les années. Au bout du compte, la participation aux élections suisses est la plus basse parmi tous les pays de l'OCDE ! Avec un appel aux urnes tous les 3-4 mois, tous scrutins confondus, les helvètes seraient-ils saturés de politique ? Les électeurs semblent surtout exercer leur droit de vote de manière intermittente, selon leur évaluation des enjeux au cas par cas et l'intérêt qu'ils trouvent à chaque scrutin particulier.

Plus proche de nous, on ne peut qu'être frappé par l'envolée du taux d’abstention aux élections législatives françaises. Avec un record malheureux de 51,3 % l'an dernier, tout se passe comme si une moitié de nos concitoyens avait renoncé à l'exercice de sa souveraineté. La réalité est pourtant plus complexe, et la hausse de l'abstention serait essentiellement due à la montée d'un usage réfléchi du non-vote comme acte politique.[7] Selon cette analyse, plutôt rassurante, l’abstentionnisme actuel traduirait donc plus une crise de la démocratie représentative – défiance envers les politiciens et insatisfaction vis à vis de l'offre électorale – qu'un désintérêt global pour la vie politique.

Dans notre pays, seule l'élection présidentielle parvient encore à attirer massivement les électeurs jusqu'aux urnes. On peut le regretter, cette forme rudimentaire de la démocratie consistant simplement à élire un chef... un représentant unique pour 65 millions de personnes, un seul élu à qui l'on confie d'immenses pouvoirs même quand moins de 20 % des citoyens ont soutenu sa candidature.[8]

Il faut l'admettre, plusieurs obstacles sont de nature à décourager nos concitoyens de faire usage de leur droit de vote, notamment en ce qui concerne l'élection de leurs députés. On peut d'abord citer le calendrier électoral, qui place l'élection législative après la présidentielle comme s'il s'agissait d'une élection auxiliaire. Puis le principe du quinquennat, qui conduit les citoyens à voter deux fois la même année pour le projet qu'ils souhaitent voir porter par leur gouvernement... d'où le sentiment de "doublon" que peut inspirer l'élection législative.

La concentration de facto des pouvoirs dans les mains du président de la République au détriment de l'Assemblée Nationale joue aussi probablement un rôle dans la perplexité des électeurs, qui peuvent se demander à quoi servent encore les parlementaires. On doit mentionner aussi la non-reconnaissance du vote blanc, qui génère un amalgame entre les citoyens désintéressés et ceux qui ne sont simplement pas satisfaits de l'offre politique actuelle. Enfin, le mode de scrutin (non-proportionnel) entraîne la surreprésentation des grands partis et asphyxie les mouvements politiques naissants ou de moindre ampleur. A quoi bon alors exprimer une opinion divergente ?

Oui, les freins à la participation politique sont nombreux... mais c'est pourtant de cette réalité-là que nous devons partir. Sinon ne risquons-nous pas de nous engluer dans une dénonciation stérile des problèmes existants, d'attendre vainement que les conditions deviennent plus favorables au changement, de repousser sans cesse le moment de s'impliquer, de procrastiner sans jamais commencer à construire le monde de demain ?

Qu'on me permette ici un témoignage personnel : m'étant impliqué fortement dans la mobilisation contre les traités de libre-échange transatlantiques (TAFTA et CETA), je participais début 2017 à une manifestation qui se tenait devant le Parlement européen le jour où celui-ci devait voter la ratification du traité euro-canadien (CETA) – véritable cadeau aux lobbies industriels d'Europe et d'Amérique, qui donne de nouvelles armes aux tenants d'un capitalisme sauvage pour balayer toute considération environnementale ou de santé publique dans leur course au profit.

Vers 11h30 le verdict était tombé, et nos élus validaient à une majorité écrasante ce texte scandaleux. "Nos élus", en effet : le parlement européen est formé suite à des élections proportionnelles, qui permettent à tous les courants politiques d'être représentés selon leur poids respectif. Il est d'ailleurs surprenant de constater le contraste paradoxal entre la vigueur des critiques adressées à l'Union Européenne et le faible taux de participation à ces élections qui pourtant ont le pouvoir d'amener l'U.E. à changer de cap.[9]

Moi qui manifestais ce jour-là pour influer sur la décision des dépositaires du pouvoir, je me rendais compte que je n'avais pas voté lors des dernières élections européennes... je n'avais pas participé à définir les orientations de cette assemblée quand la possibilité m'en avait été donnée, et ce jour-là j'en percevais enfin les conséquences. Les raisons de mon abstention ? Elles sont banales : la paresse, d'une part (j'étais encore inscrit dans la liste électorale de mon ancienne commune) mais aussi et surtout le manque de conscience des enjeux de cette élection.

Je pourrais reprocher cette abstention aux pouvoirs publics, qui font trop peu pour informer les électeurs de leur capacité à peser sur le résultat du processus démocratique. Mais ce grief légitime n'exclut pas la part de responsabilité qui est la mienne quand je néglige d'utiliser les opportunités existantes, les canaux d'expression de ma souveraineté qui sont praticables dès aujourd'hui – aussi éloignés qu'ils puissent être de l'idéal démocratique auquel j'aspire.

 

 

Peuple victime, peuple coupable

 

Si le citoyen n'est qu'une victime du système, cela le réduit en quelque sorte à un statut d'amibe incapable d'initiative, à un rôle de simple "consommateur de démocratie" auquel tout doit être apporté sans qu'il n'ait à fournir d'effort – ni pour s'informer, ni pour s'impliquer dans les batailles qui lui paraîtront justes. Le fonctionnement des institutions, on l'a dit, doit être profondément amélioré.

Mais pour que ce désir de changement ne reste pas un espoir impuissant, ni ne bascule dans la violence de l'insurrection [10], chacun doit commencer par se saisir des outils fournis par le système. Pour ceux qui souhaitent former une nouvelle république à l'aide d'une assemblée constituante, par exemple, la première étape ne serait-elle pas simplement d'élire un président qui défend ce projet ?

Souvent, sous prétexte de ne pas culpabiliser leurs concitoyens – ou de ne pas apparaître comme d'abominables donneurs de leçons – les militants tendent à nier que chacun engage sa responsabilité lorsqu'il reste passif. Nous pourrions nous dédouaner en arguant que nous n'avons de responsabilité qu'envers nous-mêmes, et tant pis si nous n'avons que les gouvernements que nous méritons ! Cependant, on peut aussi penser que le peuple d'un pays doit être tenu responsable de ses choix dans le sens où ils impactent également le reste du monde ainsi que les générations futures.

La pollution des eaux, la destruction de la biodiversité et les catastrophes nucléaires ne connaissent pas de frontières... Comment pourrions-nous qualifier un peuple qui décide de soumettre ses voisins aux conséquences de ses propres choix, c'est à dire à sa volonté de maintenir à tout prix son confort matériel ou simplement à son refus de changer ses habitudes de production et de consommation ? "Le mode de vie américain n'est pas négociable", déclarait George Bush père en 1992. Quelles qu'en soient les conséquences.

Mais si le peuple peut être perçu comme une victime, ne peut-il pas aussi être déclaré coupable ? Le peuple des États-Unis, ainsi que tous les peuples des riches démocraties occidentales, ne sont-ils pas coupables de dilapider les ressources de la planète et de dégrader l'environnement à un rythme effréné, en laissant aux générations futures le soin de payer les dettes qu'ils ont contractées ?

Pour établir l'innocence de ces peuples, on pourra bien mettre en avant les obstacles cités plus hauts qui entravent l'exercice de la citoyenneté. Mais est-ce une excuse suffisamment solide ? Les citoyens de ces pays font-ils vraiment tout leur possible ? Ne sont-ils pas au courant des dégâts causés par leur modèle économique ? N'ont-ils pas accès aux informations, pour peu qu'ils prennent le temps de les chercher ? Il n'est pas impossible d'imaginer un futur équivalent du procès de Nuremberg, dans lequel les générations futures essaieront d'établir les responsabilités quant au désastre progressif qui aura rendu la vie des hommes de demain bien plus difficile que celle des hommes d'hier.

Ces préoccupations sont particulièrement aiguës en ce qui concerne le changement climatique, véritable archétype des enjeux globaux du XXIème siècle. Cet immense défi ne peut être relevé sans la coopération de tous, et frappe déjà les populations les plus vulnérables de la planète : sècheresses, montée des eaux, cyclones tropicaux... Ses conséquences, certes impossibles à quantifier précisément, sont pourtant terriblement réelles et donnent corps à la notion récente de crime environnemental (aussi appelé "écocide"). Un crime dont notre peuple, avec d'autres, pourrait être un jour déclaré coupable.

"Nos enfants nous accuseront", titrait en 2008 un film de Jean-Paul Jaud sur l'utilisation intensive de produits chimiques en agriculture. Ce que le cinéaste dénonce, avec l'ensemble du mouvement écologiste, c'est que nos sociétés aient perdu de vue cet adage tout simple : nous n'héritons pas la terre de nos parents, nous l'empruntons à nos enfants.

 

 

La possibilité d'une démocratie

 

Au bout du compte, personnifier le peuple pour le condamner ou le victimiser ne nous avance probablement pas beaucoup dans la construction d'un avenir souhaitable. Les questions qui devraient plutôt occuper nos pensées sont celles-ci : quelles sont les modalités optimales de l'exercice de la souveraineté du peuple ? Comment renforcer sa capacité à assumer cette souveraineté ?

Au début de cet article nous nous sommes penchés sur une conception idéalisée du peuple, qui lui suppose une nature vertueuse – tout écart à celle-ci serait alors dû à la manipulation des masses par des forces extérieures. A l'opposée de cette conception, on trouve l'approche élitiste. Celle-ci considère le peuple comme irrémédiablement immature, excessivement enclin à céder aux passions déraisonnables et fondamentalement incapable de s'intéresser dans la durée et avec discernement à la chose politique.

La solution avancée par les tenants de cet élitisme est de mettre le peuple sous la tutelle d'une technocratie bienveillante qui connaît ses besoins mieux qu'il ne les connaît lui-même. On opère ici une distinction très nette entre les notions de volonté générale – c'est à dire la volonté du peuple – et d'intérêt général – c'est à dire ce qui est véritablement bon pour lui.

Sous un tel régime "d'aristocratie républicaine" (l'aristocratie étant, étymologiquement, le gouvernement par les meilleurs) des élections sont tenues régulièrement pour organiser l'alternance entre les dirigeants des grands partis : cela a pour effet de maintenir une part de choix populaire, et ainsi de canaliser les tensions sociales tout en conservant le pouvoir entre les mains des "gens raisonnables". Michel Debré, Premier ministre de 1959 à 1962, a bien exprimé une telle vision de la démocratie :

 

Le propre de l'individu est de vivre d'abord sa vie quotidienne ; ses soucis et ceux de sa famille l'absorbent. Le nombre de citoyens qui suivent les affaires publiques avec le désir d'y prendre part est limité : il est heureux qu'il en soit ainsi. La cité, la nation où chaque jour un grand nombre de citoyens discuteraient de politique serait proche de la ruine. La démocratie, ce n'est pas l'affectation permanente des passions ni des sentiments populaires à la discussion des problèmes d’État. Le simple citoyen qui est un vrai démocrate se fait, en silence, un jugement sur le gouvernement de son pays, et lorsqu'il est consulté à dates régulières, pour l'élection d'un député, exprime son accord ou son désaccord. Après quoi, comme il est normal et sain, il retourne à ses préoccupations personnelles.[11]

 

Michel Debré nous décrit ici le monde qui lui paraît souhaitable, c'est à dire une démocratie purement représentative dans laquelle le peuple se retrouve radicalement exclu de l'exercice du pouvoir. La citoyenneté se réduit alors à l'acte de voter : ni débat public, ni mouvement associatif, ni mobilisation partisane ne viennent troubler le fonctionnement régulier des institutions chargées de la poursuite de l'intérêt général.

Les limites de cette approche apparaissent clairement : d'abord, un tel régime ne pourrait fonctionner que si les élites dirigeantes faisaient preuve d'une dévotion désintéressée au service du bien commun – renonçant ainsi à poursuivre leurs intérêts personnels, de classe ou de carrière. Une hypothèse mise à mal non seulement par la longue liste des scandales politiques qui émaillent régulièrement l'actualité, mais aussi par l'efficacité redoutable du lobbying pratiqué par les milieux industriels en direction de la sphère du pouvoir. La faillite de l'aristocratie républicaine apparaît également dans son incapacité constatée à gérer des enjeux de long terme qui pèseront de tout leur poids sur les générations suivantes, comme l'envolée de la dette publique et l'aggravation continue de la crise environnementale.

Ensuite, il s' avère que la définition même de l'intérêt commun n'a rien d'une évidence [12] : comment pondérer entre les différentes valeurs et les différents objectifs qui entrent en compte dans un choix politique : liberté, égalité, justice, santé, sécurité...? Comment doser entre la nécessité de répondre aux besoins du présent, et l'impératif de préserver l'intérêt des générations suivantes ?

La définition de l'intérêt commun ne peut donc en fin de compte être élaborée qu'à travers un processus démocratique qui consistera à arbitrer entre des projets politiques différents, en cherchant à obtenir le compromis le plus large possible (l'idéal de la démocratie étant l'unanimité, toujours inatteignable mais qui toujours doit être recherchée). [13]

 

 

L'apprentissage de la souveraineté

 

Une troisième voie s'ouvre devant nous, ni idéaliste ni élitiste : il s'agit d'admettre que le peuple n'est pas spontanément démocrate, tout en ayant confiance dans sa capacité à le devenir. Comme beaucoup de pratiques sociales, la démocratie ne vient pas naturellement aux êtres humains... mais cela ne signifie certainement pas qu'elle soit impossible.

Quiconque a déjà animé une prise de décision collective, même au sein d'un groupe restreint (association, équipe professionnelle, groupe d'amis, etc.), a eu l'opportunité de constater à quel point la pratique démocratique est un exercice exigeant – et souvent laborieux – qui demande de l'implication, de la discipline, de la patience ainsi qu'un certain sens du compromis.

De telles qualités peuvent être nourries et cultivées par l'éducation. S'essayer à l'expérience du débat et de la prise de décision collective ; prendre le temps de se renseigner ; discuter les grands enjeux de notre avenir commun ; rencontrer des citoyens impliqués dans la vie publique ; découvrir de manière concrète les problèmes sociaux et environnementaux qui se poseront à eux lorsqu'ils seront adultes... Voila ce que les enfants devraient trouver au cours de leur scolarité, et ce qui leur permettrait de se former pour devenir des citoyens pleinement conscients de leur responsabilité. Les individus peuvent-ils être perfectionnés à l'infini pour atteindre ce qui serait un idéal de citoyen éclairé, lucide et impliqué ? Probablement pas. Mais le système éducatif actuel met-il en œuvre des moyens suffisants pour se rapprocher de cet objectif ? Assurément non.

Un programme ambitieux d'éducation à la citoyenneté pourrait inclure, dès la maternelle, des ateliers philosophiques. L'objectif n'est évidemment pas de s'initier à la pensée des philosophes classiques, mais de développer la capacité à échanger avec d'autres et à se nourrir des différences. Il s'agit aussi d'acquérir une méthode de réflexion et une rigueur intellectuelle pour dépasser le simple niveau des intuitions et des préjugés. Le contenu de ces ateliers peut porter sur les choses fondamentales de la vie de chacun (l'amour, la liberté, l'autorité...) puis s'élargir progressivement à des questions plus directement politiques (Comment vivre ensemble ? Selon quelles règles ?) au fil des années.

Un tel programme inclurait évidemment l'apprentissage de l'histoire et l'étude du monde contemporain (c'est déjà le cas) mais aussi une initiation aux sciences politiques, à la sociologie et à l'économie. Il est impératif de ne pas se limiter à la présentation du fonctionnement des institutions de la République (que tous les élèves auront oublié, au mieux, après les grandes vacances) mais de mettre les enfants en situation d'acteurs – à travers des jeux de rôles – et de connecter la réalité abstraite des institutions avec des questions qui les concernent directement : comment prendre des décisions collectives au niveau d'une classe, d'un village, d'un pays ?

La sociologie, quant à elle, devrait contenir une dimension réflexive qui inviterait chacun à s'interroger sur le fondement socio-économique de ses prises de position : en quoi la place que ma famille occupe dans la société peut-elle influencer ma vision des choses ? Quant à l'économie, elle devrait être enseignée à tous (et non pas exclusivement au lycéens des filières éco) et au minimum offrir un panorama de la diversité des modèles existants ainsi que des critiques qui leur sont adressées, afin de laisser ouvert le débat sur le choix de tel ou tel modèle.

Le cahier des charges de ce programme pourra paraître démesurément exigeant. En effet, il impliquerait des moyens supplémentaires pour former les enseignants, pour les soutenir et les superviser, ainsi que pour faire appel à des intervenants extérieurs sur différents sujets. Il nécessiterait aussi une forte réduction du nombre d'élèves par classe, afin de rendre possible un enseignement vraiment interactif. Cela, à n'en pas douter, constituerait un choix de société concrétisé par l'attribution de moyens financiers considérables au secteur de l'éducation. Sommes-nous prêts à faire un tel effort ? Il faut l'espérer, car c'est seulement à cette condition qu'une authentique démocratie deviendra possible.

Bien sûr, l'éducation à la citoyenneté présente des risques de dérives. La frontière entre éducation et endoctrinement n'est pas toujours aisée à tracer, et tout enseignement peut conduire à un simple apprentissage de la soumission aux propos du maître. Quelques repères simples peuvent cependant nous servir de boussole : d'une part l'éducation, par définition, ne peut se faire sans la transmission de valeurs (ne serait-ce que celles qui sous-tendent la volonté d'éduquer). L'éducation n'est donc pas idéologiquement neutre, mais les valeurs transmises peuvent être suffisamment vastes et consensuelles (liberté, égalité, fraternité ?) pour laisser à l'enfant une grande latitude dans la formation de sa propre éthique.

D'autre part l'éducation doit se faire dans la valorisation du pluralisme, dans la mise en dialogue d'opinions et de points de vue différents. Même les adultes savent rarement échanger sereinement à propos de sujets sur lesquels ils divergent, et il en résulte une succession infinie de fâcheries ou de débats stériles. En lien avec les "ateliers philo" évoqués plus haut, l'éducation devrait inclure l'apprentissage de la communication non-violente, base indispensable pour permettre aux individus, tout au long de leur vie, d'avoir des échanges constructifs malgré leurs désaccords.

Enfin, l'éducation doit viser le développement de l'esprit critique (aussi appelé "autodéfense intellectuelle") en appelant cette critique à s'exercer aussi sur les propos du maître. Position délicate certes, pour l'enseignant, qui doit paradoxalement apprendre aux plus jeunes à ne pas lui témoigner une confiance aveugle. Dans l'esprit de Condorcet, l'éducation consiste alors à armer contre l'erreur sans dire où se trouve la vérité. Cette démarche inclurait l'éducation aux médias : comment l'information est-elle fabriquée ? Comment fonctionnent les médias ? Comment s'informer, croiser les sources, repérer les biais, déconstruire les discours ? Il s'agit en quelque sorte d'une éducation subversive, dont la finalité n'est pas de maintenir l'ordre social mais d'encourager les individus à œuvrer pour l'améliorer.

De fait, rien ne prémunira jamais une génération d'éducateurs contre la possibilité que ceux qui leurs succèderont – les "éduqués" – renient leur héritage et mettent à bas ce que les plus anciens considéraient comme un véritable progrès. C'est le principe même de l'éducation à la liberté, et tant la démocratie que l'éducation deviennent dévoyés dès lors qu'ils refusent de contenir les germes de leur propre chute.

Face à ce risque, nulle recette : la seule solution qui s'offre à ceux qui souhaitent défendre des valeurs, une vision du monde ou un projet pour la communauté, consiste à essayer de persuader leurs semblables du bien-fondé de ce qu'ils proposent. L'histoire de l'humanité ne connaît pas de fin : ni l'émancipation du peuple, ni l'éducation à la citoyenneté ne nous dispenseront de la nécessité de s'impliquer dans l'interminable bataille des idées.

 

 

 

 

[1] Voir notamment Serge Halimi, "Les nouveaux chiens de garde", éditions Raisons d'agir, 1997. Voir également le film du même nom, réalisé en 2012 par Gilles Balbastre et Yannick Kergoat.

 

[2] Cité par Pierre Rosanvallon dans Le peuple introuvable – Histoire de la représentation démocratique en France, Éditions Gallimard, 2000, p. 236

 

[3] On peut voir ici une correspondance avec la pensée du philosophe Jean-Jacques Rousseau : l'homme, pur et bon à l'origine, doit être protégé de toute influence corruptrice.

 

[4] La gauche en France, éditions Perrin, 2006, p.37

 

[5] "Près de 80 % des électeurs ont désigné une très large majorité de républicains modérés, dont une partie de légitimistes nouvellement convertis." Histoire des mouvements sociaux en France, La Découverte, 2014, p. 138.

 

[6] La légitimité démocratique, éditions Points, 2010, pp. 54-55

 

[7] Voir Anne Muxel "L'abstention : déficit démocratique ou vitalité politique ?" dans la revue Pouvoirs, n°120, 2007.

 

[8] En tenant compte de l'abstention. Au premier tour de l'élection présidentielle, Emmanuel Macron a reçu les votes de 18,5 % des électeurs inscrits (24 % des suffrages exprimés). François Hollande (2012) et Nicolas Sarkozy (2007) avaient été choisis respectivement par 22,7 % et 25,9 % des inscrits.

 

[9] Certes le Parlement européen dispose de pouvoirs restreints mais il est quand même en mesure de refuser la nomination du président de la Commission Européenne, de rejeter les propositions qui lui sont faites par la Commission et de dissoudre cette dernière par un vote à la majorité des 3/5èmes. Les orientations prises par l'U.E. ne peuvent donc pas être mises en œuvre sans l'aval de ce parlement élu au suffrage universel.

 

[10] Avec les injustices supplémentaires qu'elle génère, la répression qu'elle suscite et l'escalade qui en découle. La question de la légitimité de l'insurrection violente est vaste et dépasse largement le cadre de cet article. Cela dit, on peut déjà reprendre la critique formulée par le radical américain Saul Alinsky quant à l'efficacité de la révolte armée : il est absurde de croire que la victoire est au bout du fusil... quand c'est l'adversaire qui a tous les fusils.

 

[11] Michel Debré, Ces princes qui nous gouvernent, Plon, 1957

 

[12] Voir mon autre article : La raison, c'est nous !

 

[13] Voir les réflexions de Pierre Rosanvallon sur le principe de majorité comme méthode pragmatique de gouvernement, et l'exigence d'unanimité comme idéal de la démocratie. Notamment pp. 217-242 dans La légitimité démocratique, éditions du Seuil, 2010.

 

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