Soyez clément monsieur le juge

"J'étais marqué par deux verdicts sociaux: un verdict de classe et un verdict sexuel. On n'échappe jamais aux sentences ainsi rendues."

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Dans un précédent billet intitulé Kintsugi, je m'interrogeais sur les forces silencieuses qui poussent à aller vers un livre plutôt qu'un autre. Je notais avoir été attiré le même jour par un livre sur le père (Qui a tué mon père? Edouard Louis, 2018) et par un autre sur la mère (Fugitive parce que reine, Violaine Huisman, 2018), les deux ensemble ayant réveillé le désir d'écrire sur mes parents.

Le retour aux origines me travaille car la même force mystérieuse m'a jeté il y a peu sur l'ouvrage de Didier Eribon, Retour à Reims paru en 2009. A la différence des deux précédents où j'avais été attiré par les photos sur la couverture, c'est le mot Retour qui a résonné dans mon esprit brumeux. Retour, retour. Décidément je fais mon saumon.

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Retour à Reims, ouvrage ô combien prenant, et qui ne peut que faire vibrer ses lecteurs, est l'histoire d'une double émancipation, sociale et sexuelle. La construction d'un double identité, "intellectuel et gay", pour s'arracher à son milieu d'origine. Même si Didier Eribon montre dans son essai qu'on ne peut jamais vraiment s'affranchir de là où l'on vient.

"La subversion absolue n'existe pas, pas plus que l'émancipation; on subvertit quelque chose un moment donné, on se déplace quelque peu, on accomplit un geste d'écart, un pas de côté."(Didier Eribon).

D'ailleurs Retour à Reims ce n'est pas seulement un retour mémoriel ou physique, c'est une façon de dire que tout nous ramène malgré nous à nos racines, et si repoussantes on pense qu'elles soient, on ne réussi jamais à s'en défaire. Impossible de dépasser les couches de notre stratosphère sociale. Le milieu social d'origine est plus fort que la gravitation terrestre qui elle a ses limites. D'où cette phrase de Jean-Paul Sartre que Didier Eribon n'hésite pas à dire qu'elle a beaucoup compté pour lui.

"L'important ce n'est pas ce que l'on fait de nous, mais ce que nous faisons nous même de ce qu'on a fait de nous".(Jean-Paul Sartre).

Alors ne peut que venir cette infatigable aspiration aux origines pour comprendre ce qui nous gouverne. Ainsi, il est temps pour moi de retourner à Chatenay-Malabry, à la butte rouge, cette cité jardin où je naquis en mai 1968. Monter au grenier, ouvrir ces vieilles malles poussiéreuses…pour entrevoir la possibilité ou les conditions d'une libération ou pour le moins d'un relâchement des verdicts.

"J'étais marqué par deux verdicts sociaux: un verdict de classe et un verdict sexuel. On n'échappe jamais aux sentences ainsi rendues."(Didier Eribon).

Soyez clément monsieur le juge.

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