Pas en prison, mais enfermées!

Sociologue de la prison, Natacha Chetcuti se demande ce qui, dans notre vécu du confinement, s'apparente à l'expérience que les détenues font au début de leur détention. Quant à nous, n'avons-nous pas déjà consenti au renforcement de notre surveillance ?

Du confinement carcéral au confinement domestique

par Natacha Chetcuti-Osorovitz

Natacha Checuti-Osorovitz vient d'achever une enquête sur les prisonnières qui fera bientôt l'objet d'une publication (1).

Natacha Chetcuti-Osorovitz à l'Assemblée nationale, en 2019, lors d’un colloque sur les situations carcérales en France. © Natacha Chetcuti-Osorovitz Natacha Chetcuti-Osorovitz à l'Assemblée nationale, en 2019, lors d’un colloque sur les situations carcérales en France. © Natacha Chetcuti-Osorovitz

Ce texte est rédigé au féminin générique (2).

Peine à durée indéterminée

Nous vivons un moment étrange, alors que chacune est chez soi – quand elle a un chez soi. Et nous voilà condamnées pour une durée indéterminée à rester entre nos murs.

Ne nous y trompons pas, nous ne sommes pas en prison, quoique l’on se fasse admonester tout au long de la journée, contraintes à la discipline de rester dans l’univers clos de nos lieux de vies. Tout y glisse de travers : les écrans numériques remplacent les temps de rencontres physiques, rendent visibles les présences proches dans un réel décalé, et tout se met à nous échapper, au nom d’un satané virus, dont finalement nous ne savons pas grand-chose, sinon qu’il nous menace.

Comme en prison, nous apprenons à utiliser le langage de l’enfermement. Nous recourons à des « bons de circulation » pour nous déplacer avec des autorisations de sorties aux durées limitées et aux objectifs précis ; policiers et téléphones portables sont là pour surveiller nos déplacements. En cas d’infraction, on risque le paiement d’une amende de 375 € qui, si on devient multirécidiviste, peut s'élever à 3 750 € (le SMIC net mensuel est de 1219 €) et s'assortir de 6 mois de prison.

Cantiner

On apprend rapidement, comme lorsqu’on arrive en prison, que le quotidien va être concentré sur les moyens d’assurer la cantine de tous les jours. Or il faut désormais, dans les moyennes et grandes villes, commander en ligne pour éviter tout contact humain – nous n’avons pas à ce jour suffisamment d’informations pour savoir s’il est possible ou pas de commander en ligne dans les zones rurales. Les possibilités de livraison dans les magasins sont en nombre limité, car la demande excède l’offre ; les livraisons s’effectuent, par exemple, d’un samedi à l’autre, il ne faut donc pas rater le jour de la commande, sinon, on passe son tour et on doit tenir quinze jours sans ravitaillement. Comme en prison, où respecter les délais est une des premières choses que l’on apprend quand on y entre.

Les réseaux sont surchargés, même dans les grandes surfaces. Il est fréquent que la commande reçue diffère passablement de celle passée. Par exemple, au début du confinement, sur toute la commande que des personnes âgées ont faites, seule l’eau leur a été livrée : ce jour-là tout le reste faisait défaut dans la supérette. Heureusement, dans le garde-manger, il restait des pâtes et des sardines à l’huile ! Les supermarchés de type biologiques ne livrent plus, ou au ralenti, ou au compte-gouttes, seulement les personnes qui ont des problèmes de santé.

Alors il faut apprendre à « gérer » les produits consommables. Et puis, comme en prison, il y a celles qui peuvent prévoir, car elles ont des pécules suffisants, tandis que les autres, celles que l’on appelle « les indigentes » en langage pénitentiaire, devront se contenter de la nourriture des Restos du Cœur – le 18 mars, ils ont lancé un appel à un bénévolat de renfort –, ou d’une autre association caritative... quand elle demeure accessible.

Ici et là des distributions alimentaires s’organisent, mais il faut être munies de l’attestation de déplacement. Pas facile quand on est sans abri… Et comment faire la manche, comment marauder en temps de confinement ? « Le coronavirus est un fléau pour les gens vivant sur un bout de trottoir », témoigne Ervé dans Libération (lire aussi le reportage réalisé par Reporterre à Strasbourg le 17 mars)… Parmi d’autres, l’association Agir pour la santé des femmes (ADSF) demande notre soutien financier pour loger les femmes démunies et leurs enfants au plus vite tandis que la Fédération des acteurs de la solidarité signale que des personnes SDF ont été verbalisées pour non-respect du confinement ! (3)

Invisibles hier, indispensables aujourd'hui !

Si on laisse de côté le cas des personnels de santé – qui font quotidiennement l’épreuve du dramatique sinon de l’insoutenable (4)  – qui sont ces travailleuses habituellement invisibles qui assurent l’équilibre social actuel et qui sont menacées de retenues sur salaires si elles ne continuent pas leur travail ? Conductrices de la RATP et de la SNCF, éboueurs (5), postières (donc des services publics, vous vous rappelez des fameux régimes spéciaux… ?), caissières des centres commerciaux, agentes d’entretien, techniciennes de surface, salariées des entrepôts, livreuses et travailleuses précaires, au début du confinement exposées aux contaminations sans qu’aucune mesure ait été prise pour les protéger, et qui, encore à présent, ne bénéficient toujours pas d’une protection suffisante contre ce virus dont on ne peut désormais plus ignorer qu’il tue jusque et y compris des jeunes en pleine forme dix jours avant. Le 27 mars, mourait Aïcha Issoumène, la première des caissières à être fauchée par le coronavirus. Elle n’avait que 52 ans... (6)

Parmi celles qui œuvrent à l’équilibre social, il y a également les enseignantes du primaire, du secondaire et du supérieur, qui ne chôment pas, et parmi elles, des contractuelles et des vacataires, dont la plupart assurent des cours sans être pour l’instant payées et sans savoir quand elles le seront (7).

Confinement au carré

Parmi les confinées, il y a les prisonnières, qui se trouvent en menace de confinement redoublé, sans parloir et, en centre de détention, en régime de cellule fermé tout au long de la journée, c’est-à-dire sans possibilité de promenade et sans accès au téléphone des coursives, ou qui sont à l’isolement, et donc encore plus isolées du monde extérieur. D’autant qu’aller sur Internet est interdit en prison. Imaginez-vous juste un instant confinées sans cette fenêtre ouverte sur le monde…

Appréhendant la réclusion dans la réclusion – la quatorzaine –, certaines détenues préfèrent taire leurs symptômes (8). Alors que les consignes sanitaires sont variables selon les directions locales des prisons, les parloirs sont supprimés. Les détenues sont sans masques, mais les gestes barrières ne sont pas toujours appliqués. Par exemple, dans certaines prisons, des palpations corporelles sont maintenues au moment du passage dans la cour où se déroule la promenade ; ou encore, le sondage des barreaux des cellules (la vérification qu’ils n’ont pas été sciés) demeure pratiqué. Bref, les risques de contaminations sont multipliés dans ces univers au confinement collectif contraint. 

Une population carcérale vieillissante

En outre, les prisons européennes sont confrontées à un phénomène nouveau : le vieillissement de la population carcérale. Cette tendance s’explique par l’élévation moyenne de l’âge d’entrée en prison ainsi que par l’allongement des peines. Par ailleurs, l’observation d’un « vieillissement accéléré » de 10-15 ans lié à l’incarcération permet de dire qu’une « détenue âgée » est une personne détenue de plus de 50 ans, son état de santé étant comparable à celui d’une personne ordinaire de 65 ans.

Or, les prisonnières de 50 ans ou plus représentent actuellement 12 % de la population carcérale (9) et elles se trouvent grandement fragilisées dans le contexte de la crise sanitaire actuelle. Enfin, malgré l’ordonnance de l’état sanitaire d’urgence dans lequel nous nous trouvons, le Conseil d’État valide la prolongation de la détention provisoire sans juge, pour des personnes, dont il faut se souvenir qu’elles sont présumées innocentes (10), parmi lesquelles certaines se trouvent en grande précarité de santé. 

Sommes-nous toutes en prison ?

Pour revenir à nous autres, qui sommes confinées chez nous. Cette drôle d’expérience, en dehors des murs de la prison, ressemble au temps de la préventive car nous sommes condamnées à rassembler toutes nos forces pour tenir, sans savoir de quelle durée sera la peine ni comment nous en sortirons. À la différence près que nous n’avons pas de surveillantes à la maison, bien sûr. Mais d’autres formes de surveillances existent…

On a beaucoup dit que l’univers carcéral permettait de voir ce qui, dans la société, restait d’ordinaire caché… Non, la prison n’est pas la loupe de la société, mais l’organisation qui la gouverne permet d’apercevoir comment ses processus disciplinaires se sont étendus à toute la société, dans le contexte actuel, au nom de la santé publique et de la protection des vies. Par exemple, à travers les termes utilisés quotidiennement en détention (dangerosité, comportements indisciplinés) ; à travers le rôle de la surveillance électronique des populations et par le biais des débats actuels sur l’après-confinement (11) (présence de mouchards permettant de détecter qui est porteur positif du Covid-19, etc.) et des formes de contrôle et d’autocontrôle (reconnaissance faciale, données numériques à disposition de toute une chacune).

Surveillance consentie

Ainsi le tournant est pris, vers la « société de surveillance » numérique, on s’y rend. On ne s’y rend plus par le désir de se rendre visible (12) dans les réseaux sociaux, mais on renonce à une part de notre vie privée, sous la contrainte sanitaire, par impuissance à faire autrement pour rompre l’isolement, l’enfermement, par peur de mourir d’étouffement. On renonce ainsi à la protection qu’offre l’anonymat pour nos libertés individuelles. Nous sommes ainsi entrées dans une nouvelle circulation du pouvoir qui façonne l’ensemble de nos corps devenus soudain dociles, de nos subjectivités, de nos manières de faire face aux autres, sans que nous maîtrisions la pertinence de ces nouveaux dispositifs d’enfermement, de ce panoptique virtuel que l’on applique à soi-même.

C’est tout de même une étrange expérience qui déjà nous conduit à penser et dire, avec nostalgie, qu’il a existé un temps d’avant, heureux et libre. Quelle drôle de peine !

 


 

 NOTES

 

(1) L’enquête qu’elle a menée auprès de femmes condamnées à de moyennes et longues peine sera prochainement publiée aux éditions La Dispute, dans la collection « Le Genre du monde ». Elle ouvrira un questionnement sur le rapport entre les normes de genre et les expériences carcérales autour de la question de la disciplinarisation au sens de l’apprentissage des normes carcérales et de leur concrétisation quotidienne dans le dispositif pénal du « parcours d’exécution de peine ». Cet ouvrage explorera également les sociabilités carcérales telles qu’elles se tissent dans le contexte de ces normes. L’analyse des trajectoires des enquêtées permettra de comprendre le rapport entre violences vécues et violences agies, ressaisies au prisme des rapports sociaux de sexe et de classe sociale.

(2) Note de Sylvia Duverger – Parce que le genre grammatical féminin n’est pas moins apte que le genre grammatical masculin à désigner tous les êtres humains, de quelque sexe qu’ils soient. Le féminin n’est pas moins neutre que le masculin, qui neutre, ne l’est jamais qu’en apparence, comme le rappellent les chercheuses Julie Abbou, Aron Arnold, Maria Candea et Noémie Marignier dans leur entretien, « Qui a peur de l’écriture inclusive ? Entre délire eschatologique et peur d’émasculation », publié en 2018 dans la revue Semen.

Ce sont les grammairiens phallocratiques et sexistes du XVIIe siècle (Vaugelas, Bouhours notamment) qui sont à l’origine de l’androcentrisme de la langue française, explique la linguiste Edwige Khaznadar. Ce sont eux, et leurs relais aux siècles suivants, dont l’Académie française, qui ont promu le genre masculin en représentant non pas seulement des humains de genre social masculin mais de tous les humains. Cette promotion n’a d’autre fondement qu’idéologique : il s’agit d’imprimer dans nos esprits, dès notre plus jeune âge et du soir au matin, dans les conversations les plus ordinaires comme dans les ouvrages les plus savants, que les hommes l’emportent sur les femmes, qu’ils sont les êtres humains par excellence tandis que les femmes sont les êtres humains seconds et sexués.

Sur ce sujet, voir aussi Claire Michard, Humain/Femelle de l’Humain. Effet idéologique du rapport de sexage et notion de sexe en français, Montréal, Les éditions sans fin, 2019, et Maria Candea, Yannick Chevalier, Sylvia Duverger, Anne-Marie Houdebine, sous la direction d'Éliane Viennot, L’Académie contre la langue française. Le dossier « féminisation », Donnemarie-Dontilly, éditions iXe, 2016.

(3) Paragraphe ajouté par Sylvia Duverger, avec l’accord de Natacha Chetcuti-Osorovitz.

(4) Note de SD – Lire, sur Mediapart, Journal de bord des internes: à Clermont, «nos vagues sont celles du pont aérien» et sur Le Monde, le témoignage d'un urgentiste atteint du covid-19.

(5) Profession nettement masculine. Il n’y a guère d’éboueuses. À lire, l’article de Serge Volkoff, « ‘Montrer’ la pénibilité : le parcours professionnel des éboueurs » Actes de la recherche en sciences sociales, 2006/3 (no 163), pages 62 à 71.

(6) Note de SD – Lire le reportage de Raphaëlle Rérolle, Marie-Béatrice Baudet, Béatrice Gurrey et Annick Cojean, « Les caissières en première ligne » .

(7) Note de SD – Lire le témoignage de Florian Gaité dans le Club Mediapart

En complément, écouter la sociologue et philosophe Dominique Méda, sur France culture, le 3 avril, « Il faut profiter de ce moment de réflexion pour organiser une rupture avec l'avant Covid-19 »

(8) Note de SD – Voir aussi, les articles consacrés par Mediapart aux  prisons en temps de coronavirus 

(9) Caroline Touraut, « Vieillir en prison. Épreuves partagées et pluralité des expériences », Ethnographies.org, n° 35 : Vieillir en institution, vieillesses institutionnalisées. Nouvelles populations, nouveaux lieux, nouvelles pratiques, 2017. URL : https://www.ethnographiques.org/2017/Touraut

(10) Voir l'article du Monde sur cette validation par le Conseil constitutionnel de la prolongation de la détention provisoire 

(11) https://www.arretsurimages.net/emissions/arret-sur-images/lapres-confinement-la-surveillance-va-etre-ineluctable

(12) Harcourt Bernard E., La Société d’exposition. Désir et désobéissance à l’ère numérique, Paris, Seuil, 2020.

 

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