Astérix et la hiérarchix, histoire d’une affiche

« Y’en a marre des chefs ! »… et d’une baffe, Obélix envoie voler un centurion. L’image provient de l’affiche « Astérix et la hiérarchix » publiée en 1974 par l’Organisation révolutionnaire anarchiste, détournement antimilitariste (mais pas seulement) d’une planche des aventures des deux célèbres gaulois.

Pour qu’une affiche fonctionne, a fortiori lorsqu’elle veut avoir un sens politique, il faut qu’elle soit composée d’un peu plus que de texte et d’image. C’est le cas de l’affiche « Astérix et la hiérarchix » publiée par l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA) au dernier trimestre de 1974 (que la lectrice ou le lecteur trouvera reproduite en fin de billet).

Détail de l'affiche dans « Front libertaire » n°36 de décembre 1974 © FACL Détail de l'affiche dans « Front libertaire » n°36 de décembre 1974 © FACL

Née en 1968 d’une rupture avec la vieille Fédération anarchiste, l’ORA est alors une organisation dynamique, qui édite un mensuel, Front libertaire, et qui compte près d’un millier de militant.es en 1973 – à titre de comparaison, la Ligue communiste d’Alain Krivine en rassemble un peu plus du double à la même époque. Pour ce qui est du courant libertaire, c’est donc une organisation qui tient son rang et figure parmi les plus en vue au sein de l’extrême gauche des années 68, notamment parisienne, même si elle peut aussi compter sur un peu plus d’une trentaine d’implantations en régions (voir le deuxième billet de cette série : « Être anarchistes et révolutionnaires à Orléans dans les années 68 »).

Si l’ORA accorde de l’importance à son implantation ouvrière, elle n’est pas non plus sans influence dans la jeunesse scolarisée où les lycéen.nes de l’ORA participent de l’effervescence qui gagnent les établissements du secondaire dans cette première moitié des années 70 ; « LA » grande grève lycéenne étant sans conteste celle du printemps 1973 contre la loi Debré réformant le sursis militaire.

De par son objet, c’est l’occasion d’une agitation antimilitariste qu’assume pleinement une partie de l’extrême gauche trotskyste et libertaire. À côté des deux grandes associations de l’antimilitarisme « civil », le Comité de défense des appelés (CDA, plutôt proche de la Ligue communiste) et le Comité antimilitariste (CAM), l’ORA tente de lancer un éphémère Mouvement anti-autoritaire contre l’Armée (MACA), qui éditera un numéro unique de Rompons les rangs en juin 1973.

Un bilan d’activité interne du groupe ORA de Villefranche-sur-Saône, qui est implanté sur trois lycées, nous donne par exemple une idée de ce que pouvait être cette intervention et des buts qu’elle recherchait : « Le récent débat organisé par le Cercle Front libertaire sur le thème À quoi sert l’armée ? a regroupé près de 200 personnes. Une section du MACA a été formée par nos camarades regroupant pour l’instant de nombreux lycéens. Dans les lycées, la lutte contre la loi Debré impulsée au départ par le cercle a montré la prise en charge réelle de leurs problèmes dont sont capables les lycéens. En dépassant la loi Debré, en posant le problème de l’Armée, de l’école et de la société autoritaire. »

Des irréductibles

Un tout petit peu plus d’un an plus tard, nombreux sont les ex-lycéens de 68 à être désormais sous les drapeaux, appelés, « bons pour le service ». Ce n’est pas tout à fait un hasard si c’est à ce moment que les comités de soldats prennent leur essor. L’ORA est divisée sur l’attitude à avoir : faut-il prendre part aux luttes dans les casernes ? Ou bien appeler à l’insoumission ? Les militants et les groupes oscillent d’une position à l’autre, pouvant parfois même défendre les deux. Suite à une proposition de son groupe de Paris 15e, c’est dans ce contexte que l’ORA publie son affiche « Astérix et la hiérarchix » (Front libertaire la reproduit en dernière page et en indique la disponibilité dans son n°36 de décembre 1974). Et quoi de mieux pour cela que de détourner une planche de l’album Astérix légionnaire ?

Couverture originale de l'album © Dargaud Couverture originale de l'album © Dargaud
Parue en 1967, la bande dessinée est la dixième aventure d’Astérix et Obélix, irréductibles gaulois, partis cette fois délivrer Tragicomix (l’amoureux de Falbala), engagé de force dans les légions romaines. Astérix et Obélix sont alors – comme aujourd’hui – des personnages connus de toutes et tous et il est fort probable que les militants, malheureusement inconnus, qui ont imaginé cette affiche se soient remémorés une lecture de jeunesse. Avec un nouvel album chaque année, l’engouement pour les aventures d’Astérix est sans cesse réactivé : à l’été 1974, Le Monde publie d’ailleurs en feuilleton les épisodes d’un nouvel opus, Le Cadeau de César.

Pour parler à un large public, ce qui est la vocation d’une affiche, et notamment à un public jeune, ce qui est le cas des appelés et des lycéens promis à l’être, ces personnages là sont donc sans doute parmi les plus indiqués. Le dispositif scénaristique d’Astérix légionnaire résonne par ailleurs clairement avec l’actualité : le groupe de sept légionnaires composé de deux gaulois, d’un goth, d’un grec, d’un égyptien, d’un belge, et d’un (grand) breton, baignant dans une sorte d’indifférence totale à l’ordre et à la hiérarchie, n’a en effet de cesse de tourner en ridicule les « officiers » romains – ce dont la couverture de l’album suffit à témoigner.

On ne peut penser qu’aux manifestations d’appelés qui, en cette année 1974, dénoncent les insultes et brimades, parfois racistes, de l’encadrement, ainsi qu’aux contenus des bulletins des comités de soldats, marqués par l’humour, et tournant en dérision les « petits chefs ».

Les personnages mêmes des « irréductibles » gaulois incarnent d’une certaine manière un principe libertaire, rétif à l’autorité, qui ne demande qu’à s’exprimer comme le préconise l’ORA dans une brochure parue à la même période, reprenant les mots du mouvement socialiste libertaire britannique Solidarity : « Les seules actions qui aient un sens pour les révolutionnaires sont celles qui permettent d’accroître la confiance, l’initiative, la prise en main, la solidarité, les tendances anti-hiérarchiques, égalitaires, anti-autoritaires et l’autonomie des masses. Doit être considéré comme stérile et nocif tout ce qui renforce la passivité des masses, leur apathie, leur cynisme, leur abandon à d’autres des tâches qu’elles devraient exécuter elles-mêmes et donc le degré auquel elles peuvent être manipulées par d’autres, même par ceux qui prétendent les servir. »

« Avec leurs gueules de prolétaires… »

Reste quand même à donner un tour un peu plus « lutte de classe » à tout ça. C’est l’objet du détournement, pratique courante dans l’extrême gauche qu’affectionnaient notamment les situationnistes. Et qui garantit toujours un certain succès : tous les témoignages recueillis attestent du très bon accueil de cette affiche à l’époque. Ici, les auteurs du détournement jettent leur dévolu sur les cinq première cases de la page 23 de l’album, celle du tout premier « exercice » des néo-légionnaires, la sixième vignette de la planche-affiche étant un emprunt à la page 27… Obélix use de son art consommé de la baffe.

Une fois choisies les images, il faut adapter le texte des phylactères au sens souhaité. C’est d’abord la morgue de l’encadrement légionnaire qui est ciblée par l’usage de stigmates de classe appuyés : « Avec leurs gueules de prolétaires ils ne comprendront jamais rien » affirme (avec une petite référence au Métèque de Moustaki) le centurion blasé et désemparé qui laisse place à l’instructeur dès la première case. Ce dernier enchaîne alors hurlements et menaces appuyées« Je vois le genre, on veut contester, on veut ridiculiser son chef ! » ; « Taisez-vous ! » ; « Quant à vous le prolétaire ! ». Cet excès de colère est en fait au service d’un programme énoncé on ne peut plus clairement, « À l’Armée comme à l’usine, deux choses sont importantes, : l’autorité, la hiérarchie… ».

Sauf que lui répond l’assurance paisible des légionnaires anarchistes assénant sans s’énerver que la hiérarchie « c’est comme les étagères : plus c’est haut moins ça sert » ou bien même qu’il s’agit de la « syphilis du peuple ». L’incompréhension ne peut se régler que par le rapport de force : « Y’en a marre des chefs » dit Obélix envoyant valser l’instructeur d’une baffe finale concluant l’affiche d’une manière tout autant radicale que jubilatoire. Un cartouche, plus sérieux, reprend la devise de la Première Internationale et fait alors office de morale à la fable : « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ».

Revenons sur quelques aspects. Lorsque le « chef » de la légion énonce son programme, il établit un parallèle très net entre usine et armée. Au-delà même de la grille d’analyse qui fait de l’armée « bourgeoise » un des garants des intérêts des classes possédantes, cette mise en relation des deux univers est loin d’être incongrue. Le mouvement contre la loi Debré a par exemple été accompagné d’une mobilisation des élèves des Collèges d’enseignements techniques, les CET, sur leurs propres revendications. Dans son n°28 de mai 1973, Front libertaire l’exprime on ne peut mieux  : « Ils sont descendus ainsi dans la rue, excédés des brimades de toutes sortes. Pour forcer ces blouses bleues à travailler les professeurs d’atelier ne reculent devant aucun moyen. J’en ai fait pleurer des gaillards de 18 ans, se vantait l’un d’eux, je les frappais avec une règle en fer. Cette discipline les prépare à la discipline de l’usine, à plier ou à casser devant l’autorité des chefs, des patrons, des flics, etc. ».

Un extrait qui ne peut que confirmer ce que dit le politologue Robi Morder qui rappelle ainsi que le mouvement de 1973 est avant toute chose « un mouvement de la jeunesse contre toutes les casernes » : « les jeunes filles se mettent en grève alors qu’elles ne sont pas directement concernées par les sursis. Les collégiens et les étudiants se mettent en grève, mais l’armée n’est pas la seule mise en cause : la sélection, les conditions de vie en collège, la reconnaissance des diplômes, le chômage qui menace… sont mis en question. »

Dès lors, pour l’ORA, il y a là quelque chose qui fait système et à propos de quoi ses positions politiques sont pertinentes : le combat contre la « hiérarchix » ne prend tout son sens qu’inscrit au cœur des luttes de classes. Mobilisant pour cela tant les techniques du détournement d’image, que les références à la culture populaire et au contexte ambiant, marqué du sceau de l’insubordination, c’est précisément l’objectif que cette affiche cherche à faire partager.


Pour compléter :

Le Fonds d’archives communistes libertaires, le FACL, conservé au Musée de l’histoire vivante de Montreuil, contient 12 cartons de périodiques, brochures, documents, circulaires internes de l’ORA… dont plusieurs m’ont été très utiles pour ce billet ! Par ailleurs, l’intégralité de la collection de Front libertaire, le journal de l’ORA, est mis en ligne sur le site du collectif Archives Autonomie et l’édition en ligne du Maitron des anarchistes met à disposition de nombreuses notices biographiques de militants de l’ORA, comme celles que j’ai rédigé pour Patrice Spadoni, Thierry Renard ou Olivier Sagette

Enfin, deux articles du n°6 des Utopiques de novembre 2017 permettent de poursuivre ce billet : celui de Robi Morder, « Les lycéens des années 68 » cité plus haut, et celui de Christian Mahieux, « Contester l’Armée », revenant sur les luttes des objecteurs de conscience et insoumis.


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