Faire mouvement social

Le succès de la journée de grève du 12 septembre, ses centaines de milliers de manifestant.es, permet d’envisager la construction d’un solide mouvement social contre la loi travail 2/XXL. L’annonce, d’ors et déjà, d’une seconde date de grève le 21 septembre est un signal d’autant plus encourageant : à nous de nous en emparer !

Au-delà des questions de chiffres, les faits sont là : ce 12 septembre il y a eu des grévistes, beaucoup, et des manifestant.es, beaucoup. Des centaines de milliers. Cette journée aura été équivalente à celle du 9 mars 2016 qui lançait la lutte contre la loi travail « 1 » et son monde. La CGT a annoncé une nouvelle date de grève, le 21 septembre, à laquelle appelle bien sûr l’Union syndicale Solidaires et sur laquelle vont, à n’en pas douter, converger à nouveau plusieurs Unions départementales FO (et même quelques syndicats CFDT…). Le 25 septembre, deux fédérations de routiers, CGT et FO, appellent à la grève reconductible. Ajoutons que la FSU parle d’une journée de mobilisation sur la fonction publique en octobre : une telle date n’aura de sens qu’insérée dans la contestation plus globale de la politique anti-sociale du gouvernement Macron/Medef, dont les ordonnances de la loi travail 2 sont aujourd’hui les cibles les plus visibles, même si les attaques se concentrent aussi sur le service public et les fonctionnaires (gel du point d’indice, hausse de la CSG, jour de carence, entre autres).

Nous avons donc un calendrier qui se dessine, social, appuyé sur la grève, « cessation collective et concertée du travail ». Qu’allons-nous en faire ? Il va falloir à nouveau battre le pavé, c’est certain, et mettre des centaines de milliers, puis des millions de personnes dans la rue. C’est possible, d’autant plus si, comme on l’a vu dans quelques villes, la jeunesse scolarisée, lycéenne et étudiante, entre dans la danse. Démonstrations de force, points d’appui essentiels pour mener la bataille dans l’opinion publique en termes de légitimité (rappelons que Macron n’en a guère), les mobilisations de rue – qui permettent l’engagement de toutes et tous – sont nécessaires, mais pas suffisantes.

Il faut aussi encore expliquer, convaincre, rendre lisibles les attaques contenues dans les ordonnances Macron pour que la conscience du rapport de force à leur opposer soit la plus large possible. Dans un récent billet, Christian Mahieux, syndicaliste SUD-Rail/Solidaires, rappelait que ce sont tout de mêmes des décennies de conquis sociaux qui sont promises à l’annihilation. Des outils sont disponibles pour cela (produits par Attac, Solidaires, la CGT…), même si on aurait pu espérer que soit conjointement organisée une campagne d’éducation populaire (on peut penser à ce qui avait été fait contre le projet de Traité constitutionnel européen, avec un certain succès en la matière).

Dans la période qui est la nôtre, le mouvement social qui vient doit aussi être le moyen de porter le rapport de force sur les questions de libertés publiques, notamment autour de l’état d’urgence (la revue Les Utopiques de Solidaires a consacré son dernier numéro à ce sujet). Face à la répression, c’est aussi un moyen de faire converger l’action de syndicalistes, associatifs, universitaires, militant.es des quartiers populaires… Par ailleurs, comme on l’a vu en 2016, d’autres formes de mobilisation peuvent aussi apparaître : même si on n’invente jamais quelque chose de tout à fait nouveau, on sait que chaque « grand » mouvement social se caractérise par des aspects qui lui sont propres. Avec des réalités extrêmement diverses d’un endroit à l’autre c’étaient les Nuits debout et, dans de bien moindres proportions, les « cortèges de tête » l’an dernier. Nous aurions d’ailleurs sans doute gagner à plus et mieux articuler le meilleur de Nuit debout à la force de la grève, comme lorsque dans certaines villes cela permettait d’organiser des blocages économiques venant appuyer l’action gréviste.

Concernant cette dernière, comme le dit un slogan lancé le 12 septembre dans le cortège de Solidaires Paris : « La grève générale, c’est bon pour le moral, et ça fait mal au capital ». Gattaz, Macron, Philippe nous veulent seules force de travail, pourvoyeurs de profits patronaux : nous ne nous y résignons pas. « Nous ne sommes pas de la chair à Macron » scandait-on à Jouy-en-Josas devant l’université du Medef le 30 août dernier ! Cet ordre des choses, la grève vient le bousculer, le contester : elle est l’expression de la lutte qui oppose deux classes aux intérêts antagoniques. C’est bien là qu’il faut battre le fer, c’est ce qui doit être notre priorité dans les tous prochains jours : aller discuter avec nos collègues de travail, organiser des temps d’information syndicale pour être encore plus nombreuses et nombreux en grève dans une semaine, le 21 septembre. Rendre l’unité intersyndicale tangible, avec des initiatives communes prises par les équipes des différentes organisations. Parler aussi de la reconduction de la grève, de sa généralisation.

Mais aussi de comment la faire vivre. C’est un point qui a été insuffisamment soulevé dans les différentes analyses du mouvement de 2016 comme de 2010 : une des difficultés que nous avons eu à ancrer l’action gréviste a été la carence d’auto-organisation, d’assemblées générales de grève représentatives sur les lieux de travail, comme de coordinations de ces assemblées générales, réunissant des délégué.es mandaté.es directement par les salarié.es en lutte (ce qu’on avait encore vu, à grande échelle, en 2003 dans le secteur de l’éducation par exemple). Une telle grève massive, reconduite, auto-organisée pourrait constituer la colonne vertébrale d’un mouvement social gagnant, un rempart contre les attaques à venir. Une victoire sociale qui nous permettrait de rouvrir un cycle de luttes, de reprendre l’offensive. Il ne tient qu’à nous de nous y atteler.

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