Dreyfus, Polanski et Picquart

On reproche, non sans quelque apparence de raison, à Polanski ou tout au moins aux responsables de la promotion du film d'avoir suggéré un parallèle entre Dreyfus et Polanski. Pourtant la figure centrale du film est bien plutôt celle du colonel Picquart que celle de Dreyfus. Or le rapprochement entre Picquart et Polanski pourrait se révéler bien plus intéressant.

Le colonel Picquart est peut-être le protagoniste le plus méconnu de l'affaire Dreyfus et, ne serait-ce que de ce point de vue, le choix qu'a fait Polanski de centrer son film sur lui mérite d'être salué. Or le personnage de Picquart est plus complexe et plus ambigu que l'image pieuse qu'en ont proposée les Dreyfusards.

Selon Philippe Oriol (auteur de la somme la plus complète sur l'affaire Dreyfus), Picquart est beaucoup plus intéressé par sa carrière et par l'honneur de l'armée que par l'innocence du capitaine Dreyfus, ce qui n'est pas forcément déshonorant : après tout, c'est bien cela qui a donné tant de force au témoignage du colonel Picquart. Plus surprenant sans doute, Picquart se révèle dans sa correspondance tout à fait de son époque : c'est-à-dire que, lorsqu'on est officier né en Alsace d'une vieille famille catholique, on est antisémite, assez naturellement pourrait-on dire. (Tout cela est très clairement exposé dans cette pastille de France Culture.)

Mon propos n'est pas de revenir sur les éventuels mérites ou les possibles turpitudes de Picquart. Ce qui m'intéresse, c'est que Polanski ait choisi ce personnage-là, et pas Zola (après tout, le titre du film se réfère directement à lui), Clemenceau, Reinach ou n'importe quel autre dreyfusard moins problématique.

Dans la mémoire collective de l'affaire Dreyfus (pour autant qu'elle existe), Picquart est l'officier intègre par qui la justice triomphera et l'innocence de Dreyfus sera reconnue. Quoiqu'il soit accessible facilement, cet antisémitisme de Picquart demeure un secret bien caché, un peu comme le secret de famille des Dreyfusards. Je me rappelle que, lorsque j'avais lu la somme d'Oriol à sa parution en 2014, la révélation de l'antisémitisme de Picquart m'avait tout de même bien secoué et que j'avais été pas qu'un peu surpris par le silence complet sur cet aspect de sa personnalité.

Encore aujourd'hui, dans le flot d'émissions de radio ou d'articles que j'écoute ou lis sur le film de Polanski, rien n'est dit là-dessus. On sait pourtant l'humeur française assez chatouilleuse sur le chapitre, non sans raisons du reste. N'ayant pas (encore) vu le film de Polanski, j'ignore s'il en fait mention ou non, et j'ignore plus encore si Polanski connaît cet antisémitisme de Picquart ou pas.

Mais tout de même...

L'affaire californienne qui lui vaut d'être durablement poursuivi par la justice étasunienne est connue depuis longtemps, ses détails peut-être moins, et passablement ignorée la parole de Geimer demandant qu'on cesse d'y revenir (y compris, ironiquement, par celles et ceux qui revendiquent très légitimement qu'on écoute la parole des femmes).

Reste cinq autres accusations, en comptant la dernière qui vient d'être portée par Monnier. Sans s'ériger en juge ou en procureur, il faut bien admettre qu'il y a là quelque chose de troublant.

Et c'est là que le choix de Picquart par Polanski me trouble lui aussi : le choix d'un personnage secondaire quoique essentiel mais dont on laisse  (par ignorance ou par choix, la question reste ouverte) dans l'ombre un trait singulier franchement pas à son avantage, tout particulièrement quand on sait (et comment l'ignorer) ce que Polanski "doit" à l'antisémitisme.

Quand Zola publie son J'accuse, on sait très bien qui est accusé : c'est écrit dans le texte. Mais quand Polanski filme son J'accuse, qui au juste est accusé ? Polanski n'est pas Dreyfus, c'est entendu ; mais ne serait-il pas un peu Picquart, avec son "misérable petit tas de secrets" ?

Je n'ai que cette question, je n'ai pas de réponse. À chacun sa vérité sans doute.

 

Ajout : J'apprends la publication d'un livre de Philippe Oriol, Le faux ami du capitaine Dreyfus - Picquart, l'Affaire et ses mythes, chez Grasset. Je ne l'ai pas encore lu.

 

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(Pour celles et ceux que ça intéresse, Gilles Manceron avait publié en 2015 un billet de blog intitulé Actualité du dreyfusisme dans lequel on lira un passage sur le livre de Philippe Oriol.)

 

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