Ces derniers mois, c’est peu dire que l’actualité nous a livré pléthore de cas d’attaques contre les libertés associatives ainsi que de remises en question du soutien des pouvoirs publics aux associations. Le budget 2025, finalement voté, entérine une nouvelle étape de la trajectoire austéritaire de l’État français et, avec elle, de son virage autoritaire.
Les collectivités, qui voient leurs dotations chuter une nouvelle fois, se mettent en ordre de marche, de manières plus ou moins zélées selon les cas. On compte déjà parmi elles les Pays de la Loire, l’Île-de-France, la région Rhône-Alpes-Auvergne ou encore le département de l’Herrault, qui ont déjà annoncé ce qu’on peut légitimement appeler, pour reprendre la désormais tristement célèbre formule du président libertarien argentin, des coupes « à la tronçonneuse ».
On peut aussi évoquer la fin des postes adulte-relais dans les quartiers de la Politique de la ville ou la remise en cause à demi-mots des services civiques. Le monde associatif est ébranlé de tous côtés. Ses réactions sont vives, importantes, courageuses – à l’image de cet appel du Collectif des associations citoyennes à un « soulèvement associatif », ou encore de l’alerte adressée par le Mouvement associatif au nouveau premier ministre.
Pour beaucoup, c’est toutefois le découragement qui l’emporte. Dans tous les cas, les acteurs et actrices ont du mal à cacher leur sidération : on ne comprend pas. Pourquoi vouloir l’affaiblissement, sinon la mort des associations, elles qui jouent un rôle primordial de lien social, d’émancipation culturelle, de solidarité et de transition écologique ?
L’austérité a bon dos. Pendant longtemps, la rhétorique de la crise budgétaire a en effet servi à justifier les coupes de subventions et des exigences bureaucratiques de plus en plus lourdes en invoquant un nécessaire partage de la contrainte. Pas question de mettre en question la légitimité des choix politiques ayant conduit à cette fameuse dette devenue insoutenable et qu’il faudrait nécessairement rembourser au détriment de tout ce qui fait de l’État un ordonnateur du lien social.
Cette rhétorique austéritaire est devenue omniprésente, installant les associations dans une économie du donnant-donnant de plus en plus précaire, et, par là, les personnes engagées dans les associations dans une inquiétude vis-à-vis de l’avenir. Or, cette déstabilisation, qui depuis des années maintenant a pour effets d’empêtrer nos associations dans une situation de dépendance et d’instrumentalisation, a trouvé un nouvel avatar à travers la dénonciation de leur « politisation ».
À Arles, la Maison de la vie associative a par exemple exclu la Ligue des droits de l’homme pour le motif que cette dernière mènerait des activités « politiques ». De son côté, la présidente du la région des Pays de la Loire Christelle Morançais justifiait la coupe brutale de près des trois quarts des subventions dédiées aux associations dans le domaine culturel par le fait qu’elles seraient « très politisées ».
Dans l’époque actuelle de droitisation du paysage politique, de montée des positions autoritaires et xénophobes, l’exigence de « neutralité politique » des associations dissimule (mal) la neutralisation de la capacité politique des citoyen·nes face aux pouvoirs constitués.
Lever le voile sur la double vérité du soutien de l’État aux associations
Mais alors, comment expliquer la sidération actuelle du monde associatif face aux attaques institutionnelles contre son autonomie et sa capacité politique, et plus précisément face aux coupes de subventions ? Il suffit déjà de revenir à l’histoire française pour se rappeler que le soutien du développement de la vie associative par l’État n’a rien d’évident.
Ce soutien massif n'a émergé que récemment, surtout dans l’après-guerre en France, c’est-à-dire beaucoup plus tard que dans d’autres pays, comme l’Allemagne par exemple. Après la révolution, l’État français s’est affirmé, à la fois, faut-il le rappeler, par un soutien au développement du capitalisme, mais aussi, en même temps, par la contention, sinon la répression des « corps intermédiaires », ces différentes formes d’associations, notamment ouvrières, pensées comme potentiellement subversives.
On sait aujourd’hui à quel point la loi de 1901 a émergé dans une telle optique d’encadrer le développement des associations. Ce sont ensuite des rapports de force politiques, et notamment ceux émanant du mouvement ouvrier, puis des « nouveaux mouvements sociaux », qui ont conduit à imposer une certaine dose de démocratie et, par là, d’accorder un rôle légitime aux associations dans la participation au débat public et la conduite des politiques. L’essor des subventions aux associations et, par là, le développement et la professionnalisation du monde associatif peuvent donc, en partie, être considérés comme des conquêtes démocratiques.
Mais en partie seulement. Car la réalité est que la subvention et les autres formes de soutien public aux associations (mise à disposition de locaux, ou encore d’emplois comme dans le cadre de l’éducation populaire ou de l’insertion par l’emploi) se sont développés à travers un compromis, sinon un état des rapports de force dont on découvre aujourd’hui en fait à quel point ils étaient précaires.
En effet, la subvention est restée le fait du prince, tandis que la donne politique a changé, petit à petit. Alors que les associations se sont habituées à pouvoir compter sur des subventions pour réaliser des missions d’intérêt général, l’État a réaffirmé son pouvoir sur la définition de ces missions, et surtout sur la manière dont elles devaient être conduites. Ce faisant, il a révélé cette autre vérité de son soutien aux associations, jusque-là dissimulée derrière le récit du « partenariat » : celle du contrôle, de la canalisation et même de l’instrumentalisation. Et le resserrement des modalités d’encadrement des financements a eu tendance à faire triompher cette vérité du contrôle sur celle du soutien au lien social et à la démocratie.
Cette dernière vérité a continué toutefois d’avoir des effets puisqu’elle est restée le récit à travers lequel les participant·es associatifs, qu’ils et elles en vivent ou non, ont continué de donner du sens à leur engagement, dans leur quotidien et dans leurs parcours. Et c’est précisément la persistance de ce récit qui explique leur sidération, notre sidération, dans le contexte actuel.
Face aux soupçons de politisation, beaucoup s’en défendent : non, leurs activités ne relèvent pas de la « politique », et leur mise à mal ne saurait simplement répondre à un changement de politique ; ce serait en quelques sortes la morale elle-même qui serait touchée, remise en cause, puisque les activités associatives font effectivement souvent office de dernier filet de sécurité de la dignité humaine.
À ceux et celles-ci, on voudrait donner raison tout en leur rappelant les événements les plus récents, quitte à les secouer. Car, face à nous, et jusqu’aux rennes de l’État, la moralité et la dignité humaine ne sont plus des principes directeurs. Le combat actuel est véritablement celui, caricatural, du camp de l’humanité contre celui des forces obscures.
Pour d’autres encore, leur action est bien politique, mais « au sens noble du terme », c’est-à-dire qu’elle est citoyenne, qu’elle participe au débat public tout en restant en dehors (voire au-dessus) des clivages partisans. Quant à ceux et celles-là, on peut leur rétorquer qu’il n’est plus possible – si tant est qu’il l’a déjà été, ou bien n’est-ce pas justement cette croyance, sinon cette confiance, qui nous ont conduit à nous retrouver nus, désarmés face au backlash actuel ? – de faire de la politique « noblement » et qu’il est, au final, tout à fait logique, lorsque la démocratie disparaît, que des associations critiquant la ligne du prince ne soient plus soutenues et financées par ce dernier, et même qu’il cherche à les faire taire, voire disparaître.
Lorsque les libertés sont menacées, tout devient politique
Dans l’époque que nous vivons, où ce n’est rien de moins que les droits et libertés qui sont menacés, il semble que ces positions sur le lien entre actions associatives et politiques ainsi que les récits qui les soutenaient hier ne soient plus tenables. Il ne faut plus se raconter d’histoires, et appeler un chat un chat. Ce dévoilement est un préalable nécessaire qui doit nous permettre de surmonter la sidération pour construire une stratégie de résistance démocratique.
Face au fascisme grimpant, tout devient politique, qu’on le veuille ou non. On peut légitimement vouloir se reposer de la politique, sinon l’éviter purement et simplement pour ne pas avoir à se corrompre et vivre dans le conflit perpétuel. Mais l’évitement du politique ne sera bientôt plus un luxe que nous pourrons nous payer. Ce qui est paradoxal, puisque c’est précisément ce que nous demande le pouvoir ! Car, derrière les injonctions à la « neutralité politique », c’est bel et bien d’une confiscation de la citoyenneté dont il est question, d’une exclusion des associations du périmètre de la politique légitime.
C’est le cas lorsque la Maison de la vie associative d’Arles refuse l’impression de tracts appelant à faire barrage à l’extrême-droite, ou la projection du documentaire « Béziers, l’envers du décor » de Daniel Kupferstein : si de telles initiatives ont un caractère politique indéniable – et l’on pourrait ajouter ici « au sens noble du terme », puisqu’il s’agit de dénoncer des forces politiques niant la dignité de certains groupes humains –, quid du caractère politique des entraves qui leur sont opposées ?
Nous touchons ici à cette interminable question de ce qui définit le politique, qui aujourd’hui se meut en véritable conflit sémantique. Pour mieux se situer dans le débat, on peut proposer un assemblage de plusieurs notions, ou dérivés du terme. D’un côté, serait « politique » un acte par lequel on se positionne dans un conflit social. Ce positionnement peut avoir lieu de manière plus ou moins avouée, assumée, publique, et c’est alors, d’un autre côté, la « politisation » qui désigne le processus par lequel une personne ou une organisation prend position, exprime sa position dans le conflit – un positionnement qui peut alors prendre la forme d’une politisation « partisane », voire « politicienne », ou peut privilégier une politisation plus « citoyenne ».
À Arles comme dans la plupart des cas récents de remise en cause des libertés associatives, les rappels à la « neutralité politique » servent à ménager, sinon à faire la cour aux forces et opinions les plus conservatrices et réactionnaires. En excluant les associations du champ de la politique légitime, ces fausses majorités au pouvoir rendent en même temps légitimes ces forces et opinions nauséabondes et destructrices, que ce soit par manque de courage – en l’occurrence, de courage politique –, mais aussi, pour beaucoup, par adhésion.
Quoi qu’il en soit, l’injonction à la « neutralité politique » est en fait une arme de neutralisation politique des associations, et plus précisément de leur capacité à faire contre-pouvoir en proposant des manières de faire progresser la dignité humaine, et même de construire un avenir soutenable.
Le cas des États-Unis depuis l’arrivée de Trump au gouvernement nous le montre chaque jour : le projet de société que défendent les forces qui s’emparent du pouvoir dans les États, y compris les plus puissants, comme en France, est profondément anti-démocratique, inégalitaire et même violent. Il n’y a donc, répétons-le, rien d’étonnant à ce que ces forces remettent en question leur soutien aux associations qui se battent pour la démocratie et les droits humains, sinon qu’elles utilisent les moyens de la puissance publique pour les mettre au pas, annihiler leur pouvoir social.
On parle ici des associations, mais il en va de même du journalisme ou des syndicats, qui sont d’autres acteurs de cet espace civique en voie de disparition. Car ce sont justement ces acteurs de la citoyenneté qui font vivre une démocratie « réelle », dépassant le seul vote en construisant les moyens d’une prise en charge pacifique des conflits et désaccords. De cela, ils et elles ne veulent plus.
La vérité est que les représentant·es de ces forces conservatrices jugent qu’ils et elles ont trop longtemps été entravés par ces pouvoirs sociaux qui ont contribué toutes ces années à maintenir la société dans un cadre de progrès, de démocratie et, disons-le, de république. La neutralisation politique est une revanche face à ce passé qui leur est insupportable.
Des associations subventionnées et « politisées » pour protéger la démocratie ?
Alors comment dépasser notre sidération pour se projeter dans la résistance démocratique ? Comme Romaric Godin conclut justement dans sa récente tribune : « s’il est normal et légitime, en cette période sombre, de chercher à sauver ce qui peut l’être, ce n’est qu’une partie de la tâche de la résistance nouvelle. Cette tâche défensive ne doit faire oublier l’autre, essentielle, celle de se projeter vers l’avenir. Pour passer, enfin, à l’offensive ».
Or, pour les associations, le passage à l’offensive ne pourra faire l’économie d’une remise en question de leur rapport à la subvention publique. Remise en question ne signifie alors aucunement l’abandon de toute forme de financement provenant de la redistribution – ni, bien sûr, le repli sur les seuls marchés publics, ou encore sur les revenus d’activités de protection sociale, en capitulant ainsi une fois pour toutes face à la marchandisation de l’action associative et l’abandon du principe de non lucrativité.
Il s’agit plutôt de requestionner nos manières de faire sens de la subvention et les usages que nous en avons, leurs origines, et les formes d’auto-dépossession qu’ils alimentent, afin de mieux saisir l’état actuel des rapports de force et les possibilités de résistance, voire de victoires qui s’offrent au monde associatif, mais aussi de penser sur le long terme, en concevant de nouvelles manières de penser le financement public des associations.
Cet effort doit nécessairement passer par un retour réflexif sur l’histoire, pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, ce qui a permis le bon comme le mauvais. En particulier ce qui a contribué à ce que l’argent public devienne, d’abord, le meilleur soutien d’un développement associatif citoyen, puis, le moyen principal de son aliénation, à travers sa neutralisation politique.
Outre ce qui a déjà été développé, il faut rappeler à quel point la subvention publique a été reliée au développement d’une certaine conception de la protection sociale et de l’État-providence qui s’est imposée après-guerre pour combattre le fascisme à la source. Selon les termes utilisés par Romaric Godin dans la tribune déja citée : « le Conseil national de la résistance (CNR) a pris acte que la source du péril fasciste était l’abandon des populations face aux crises capitalistes. La lutte antifasciste a donc débouché sur la mise en place d’un État social qui a profondément modifié la société ».
Or, il est utile de lier l’essor de la subvention publique dédiée aux associations au développement de cet État social, puisqu’elle est une des formes monétaires à travers lesquelles les richesses ont été socialisées et redistribuées dans l’optique de favoriser la capacité de tous les groupes sociaux à se projeter dans le présent et l’avenir avec sérénité, sinon dans l’épanouissement.
Outre par les domaines les plus évidents, notamment autour de la lutte contre la pauvreté et l’exclusion, c’est aussi par l’éducation populaire ou la culture que les associations ont pu agir – en complément de l’école – pour contribuer à l’émancipation des populations, c’est-à-dire à leur capacité à sortir des évidences trompeuses de la nécessité pour accéder à une capacité réflexive sur le monde, et en particulier les inégalités et les pouvoirs. La citoyenneté, en somme.
Si les rapports de force d’après-guerre, puis des années 1970 ont conduit à faire de la subvention cette forme de redistribution des richesses au bénéfice du développement d’un tel mouvement associatif, leur reconfiguration ont largement conduit, à travers la managérialisation de l’action publique et l’austérité généralisée, à faire disparaître une telle vision.
La subvention tend aujourd’hui à être quasiment réduite à un salaire accordé contractuellement en l’échange d’une prestation. Et le temps n’est pas loin où elle deviendra même réservée à payer les seuls organisations mercenaires engagées par l’État pour défendre ses positions autoritaires et réactionnaires contre le reste de la société – l’affaire du fonds Marianne en a déjà donné des exemples.
Cette dégradation du sens de la subvention n’est pourtant pas une fatalité. On doit se battre pour réhabiliter une approche de la subvention comme dépense de protection sociale, renvoyant à une protection sociale au sens large et renouvelé, dont on reconnaîtrait qu’une des composantes essentielles est la démocratie.
Certains programmes d’action publique comme l’éducation permanente en Belgique francophone ou l’action communautaire autonome au Québec vont dans ce sens en établissant une sorte de droit à la subvention pour des associations à vocation critique. Ce faisant, de tels programmes reconnaissent que l’existence de contre-pouvoirs citoyens autonomes est une condition vitale, non seulement à la réalisation, mais aussi au maintien d’un projet de société démocratique.
Il nous faut donc nous battre pour reconquérir la subvention, ou en tout cas le principe d’un financement public des associations, issu de la socialisation et de la redistribution des richesses, en lui attachant une mission de protection de la démocratie. Ce faisant, les associations financées seront « politisées » au sens où elles assumeront ouvertement ce rôle de protection contre toutes les tentatives de déstabilisation de la démocratie. La « politisation » deviendra une condition de financement – une politisation « au sens noble du terme ».
Un soulèvement associatif ?
Les multiples assauts portés de la part des différents niveaux de gouvernement contre le monde associatif au nom de la « neutralité politique » ne peuvent rester sans réponse. Mais à quoi ressemblera(it) un « soulèvement associatif » dans ce contexte ?
D’un côté, on peut réagir défensivement : manifester, argumenter, interpeller, chercher à rappeler au plus grand nombre à quel point la société a besoin de ses associations. Mais il faut aussi admettre que, dans la dynamique actuelle, avec l’ombre planante du coup d’État en cours aux États-Unis, cela ne suffira pas. Il nous faut retrouver une longueur d’avance, discuter pour construire ensemble une stratégie de long terme à laquelle nous pourrons nous accrocher et qui nous rassurera.
En défendant la démocratie, nous savons que nous sommes du bon côté de l’histoire, et cette certitude doit nous porter pour inventer et renforcer nos pratiques. Mais pour ce faire, il nous faudra sûrement compter, au moins temporairement, sur d’autres sources de financement que la subvention. Dans l’optique de la reconquérir, et d’en faire triompher une conception réellement démocratique.