Benoît et son Bullshit Job

Ce blog relate les aventures de Benoît, cadre d’entreprise, et décrit ses techniques pour en faire le moins possible. Le mois dernier, j’ai lu Bullshit Jobs, de David Graeber. Quelle lumière ce livre jette-t-il sur le comportement de Benoît ?

Dans les articles de ce blog, j’ai décrit le quotidien de Benoît, cadre dans une entreprise de logiciels d’Île-de-France, en m’inspirant des situations que j’ai rencontrées dans mon travail. J’ai brossé un portrait peu flatteur de ces cadres, celui de tire-au-flanc à peine conscients d’eux-même, des genres de Gaston Lagaffe, la gentillesse et la créativité en moins.

Cela fait quelques années que je m’étais noté de lire Bullshit jobs, le fameux livre de David Graeber, cet anthropologue et philosophe américain, figure du mouvement Occupy Wall Street en 2011, et décédé récemment. Mon constat sur la fumisterie généralisée des cadres d’entreprise semblait rejoindre le sien, et je voulais en avoir le cœur net : qu’avait-il à dire sur Benoît et ses homologues – bref sur moi et mes collègues ?

J’ai donc lu ce livre le mois dernier ; en voici une rapide synthèse. Si ce sujet vous interpelle, je vous suggère chaudement de le lire, plutôt que de vous fier à la description que j’en fais. Vous ne serez pas déçu : il est drôle, facile à lire, et regorge de réflexions passionnantes… et de précisions importantes qui passeront à l’as dans mon compte-rendu.

L’auteur part de plusieurs constats. Pour commencer, il apporte plusieurs témoignages d’employés d’entreprise qui, contrairement à Benoît, ne se cachent pas de ne rien faire de leur journée. A partir de ces témoignages, il définit les bullshit job ("job à la con" dans la traduction française) ainsi : « une forme d’emploi rémunéré qui est si totalement inutile, superflue ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence ». Les personnes qui témoignent sont, pour beaucoup d’entre elles, révoltées par cette situation : leur travail est tellement vide et absurde qu’il les fait souffrir. C’est certes une souffrance anodine comparée à celle qu’endurent les ouvriers exploités, mal payés, et sujets aux accidents du travail. Mais c’est une souffrance quand même.

David Graeber souligne la contradiction qu’il y a entre, d’un côté, cette oisiveté généralisée et de l’autre, la représentation que nous avons des entreprises, du système capitaliste et de la libre concurrence, celle d’un monde féroce où la rentabilité, et donc l’efficacité, sont les maîtres mots.
Comment est-ce possible ? Comment réconcilier ces deux visions ?

Graeber relève une autre contradiction : en 1930, Keynes, le fameux économiste britannique, prédisait qu’à la fin du xxe siècle, les gains de productivité auraient été tels que les pays d’Europe occidentale pourraient instaurer une semaine de travail de 15 heures. Puisque nos temps de travail hebdomadaire ne se sont finalement pas réduits à 15 heures, où sont passés ces gains de productivité ? Et si Keynes était encore vivant : voyant nos heures de travail, ne trouverait-il pas logique qu’une part importante des adultes soient en réalité occupés à glandouiller au bureau ? 

Pour répondre aux questions soulevées par le constat de l’importance des bullshit jobs, l’auteur explore plusieurs pistes. Il met en avant des explications de type marxistes : il est bien sûr dans l’intérêt des puissants de maintenir un système dans lequel les personnes passent une grande partie de leur temps au service des des patrons. Les détenteurs de bullshit job sont finalement occupés à être disponibles pour leurs maîtres ; ils ne peuvent pas pendant ce temps-là travailler pour des associations, se consacrer à des activités artistiques, ou pire, militer dans des partis  pour renverser les oligarques.
Autre avantage : leur disponibilité est une forme de prestige pour ceux qui les emploient. C’est-à-dire que pour les seigneurs, le nombre de larbins est sans doute important en soi. Leur prestige sera même d’autant plus grand qu’ils auront les moyens de payer des larbins à ne rien faire.

Graeber se penche aussi sur les définitions et les représentations du travail que nous avons, ainsi que sur la valeur que nous lui accordons. C’est le principe de l’éthique du travail, de la valeur du travail, qu’on entend par exemple dans les discours politiques de droite. Travailler beaucoup fait de vous quelqu’un de bien dans la société – et peu importe ce sur quoi vous travaillez. Nous sommes incités à nous accomplir dans notre travail, et de manière paradoxale, à en souffrir aussi. Typiquement, on vous plaindra si vous passez une partie de vos weekends à travailler, mais on dira du bien de vous : vous êtes un bosseur, vous êtes prêts à prendre sur vous. Si en revanche vous les passez à prendre soin d’une personne de votre famille qui en aurait besoin, passez votre chemin, ce n’est pas ce travail-là dont il est question.

Pour ma part, je me souviens du discours d’accueil du directeur de mon école d’ingénieur, il y a 20 ans. Nous avions passé quelques jours dans les Landes pour le classique « weekend d’intégration ». Dans une grande salle d’un centre de vacances, environ deux cents jeunes de vingt ans avaient écouté le directeur expliquer qu’après quelques années de travail intense en classes préparatoires, nous allions pouvoir lever le pied pendant les 3 prochaines années… pour pouvoir ensuite progressivement travailler davantage, et au final retrouver un rythme acharné après quelques années. C’était en tout cas ce qu’il nous souhaitait.

Au fond, Benoît, dans son entreprise, est piégé dès le départ : entre la vacuité de son travail, et l’injonction de la société à y passer beaucoup de temps. Il ne lui reste plus qu’à louvoyer du mieux qu’il peut dans ce jeu pénible.

Il y a chez Transacteo, l’employeur de Benoît, un consensus implicite : tout le monde fait semblant de travailler, tout le monde le sait, et tout le monde sait que ça ne met pas en péril la pérennité de l’entreprise. Le problème, c’est quand quelqu’un vient bousculer ce consensus, et se met en tête de mener à bien un projet. Lorsque cela arrive, les employés font peut-être inconsciemment l’hypothèse que, comme les autres tâches qui leur sont données, ce projet sera en réalité un prétexte pour donner du travail factice aux salariés, et du prestige aux actionnaires et aux cadres dirigeants.

Quoi de plus logique alors que d’éviter de s’y coller ? La comédie n’est déjà pas simple à jouer au quotidien, alors pourquoi ajouter une difficulté, un sujet de plus sur lequel il faudra faire semblant, avec des enjeux bidons et des échéances artificielles ? Leur boulot de larbin n’est-il pas déjà assez humiliant comme ça ? 

Sous ses airs d’idiot, Benoît est peut-être finalement un sage.

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