Les chambres d'écho des patrons et des journalistes

Les algorithmes de recommandation des réseaux sociaux enferment les utilisateurs dans leurs convictions : ce sont les "chambres d'écho". Ce qualificatif ne s'appliquerait-il pas également au réseau de relations qu'entretiennent patrons, journalistes et politiques ?

Les réseaux sociaux sont fréquemment pointés du doigt pour leur propension à enfermer les gens dans leurs croyances : ce sont les « bulles de filtres», ou « chambres d’écho », renforcés par les algorithmes de recommandation des plateformes du web.

Ces questions sont certes importantes, mais elles ne doivent pas servir à détourner l’attention des défaillances des médias dits traditionnels. Nous avons vu dans le précédent billet les relations étroites entre journalistes et politiques. Je vous propose de nous pencher cette fois-ci sur les liens entre journalistes et patrons.

Commençons par le plus évident : les médias sont en grande partie détenus par des familles capitalistes. Comme le disait Reporters sans frontières en 2017, « le paysage médiatique français est largement constitué de groupes dont les propriétaires ont d'autres intérêts que leur attachement au journalisme ». Cette réalité ne nous étonne plus, tant elle est devenue la norme du paysage médiatique. Les contempteurs des réseaux sociaux prétendent défendre la pluralité de points de vue, mais oublient qu’elle est difficilement garantie lorsque les médias sont dans le giron de groupes de luxe, d’armement, de bâtiment ou de télécommunications.

A défaut de représenter la pluralité des opinions des Français, les médias pourraient au moins représenter la pluralité de celles des possédants. Or, au fur et à mesure que le secteur se concentre, c’est de moins en moins le cas. Bastamag mesurait en 2017 que 90 % des quotidiens nationaux vendus chaque jour appartenaient à dix oligarques, et que les médias possédés par ces mêmes personnes et leurs familles représentaient 55 % de parts d’audience en télévision et 40 % en radio.

On pourrait objecter que, tout en possèdant les médias, les familles capitalistes sont attentives à ne pas les influencer. Mais imagine-t-on dire la même chose de toute autre entreprise ? Trouverait-on crédible qu’un fonds détienne 5 % d’une entreprise, et n’y exerce aucune influence ? On voit mal pourquoi les médias échapperaient à cette règle. Ce qui ne revient pas à dire que tout y serait décidé par les actionnaires : comme dans toute entreprise, le pouvoir n’est pas unilatéral. Il existe cependant des exemples flagrants d’ingérence directe des actionnaires dans la ligne éditoriale, et d’auto-censure visant à protéger leurs intérêts.

Les dîners du Siècle sont emblématiques de la collusion entre journalistes, grandes fortunes et responsables politiques. Tous les mois, les membres de ce club se retrouvent pour discuter entre eux. Si l’on en croit les Pinçon-Charlot, « [l]es réseaux [de la grande bourgeoisie] et cet entremêlement de liens doivent être discrets pour conserver toute leur efficacité. Il y va de la crédibilité et de la légitimité du pouvoir qui en résulte ». Pourtant, à travers cette association, les journalistes développent des liens institutionnalisés vis-à-vis du pouvoir économique et politique, en dehors de ce qui est donné à voir à leur audience dans le cadre de leur activité.

Le lendemain des dîners, les journalistes reviennent à l’antenne, et reçoivent dans leurs émissions les patrons et politiques qu’ils ont vus la veille. Il y a quelque chose de cocasse à les entendre vilipender les chambres d’écho sur les réseaux sociaux : qui a la capacité de se créer un monde où ils n’entendent que leur propre voix, sinon eux ?
Un complotiste aura beau passer ses journées sur Twitter, il sera contraint d’entendre la version dominante des faits, dès qu’il allumera la télévision ou parlera avec ses amis et sa famille. A l’inverse, David Pujadas et Alain Duhamel ont peu de chances d’être confrontés à une vision radicalement différente de la leur.

Les réseaux sociaux, en raison de leur nature décentralisée, ont dans leur ADN la pluralité des points de vue. Ce n'est pas le cas des principaux médias aujourd’hui.

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