Gilets jaunes, journalisme et violence ordinaire

Le 20 avril dernier, plusieurs journalistes indépendants étaient placés en garde à vue pendant l’Acte 23 des Gilets Jaunes, pendant que d’autres rapportaient avoir été la cible de violences des forces de l’ordre. Parti pris.

S’il y avait un unique reproche à formuler aux événements récents ayant touché la presse, ce serait son traitement corporatiste, considérant la liberté d’informer comme seule touchée par l’intermédiaire de ces journalistes violentés. Et bien qu’unique, ce reproche est symptomatique de la dérive d'un état de droit qui a fait qu’en pleine couverture d’une manifestation, des journalistes1 soient placés en garde à vue. Car si l’indignation doit être dirigée vers un point particulier, c’est autant vers l’attaque à la liberté d’informer que vers celle de manifester. Alors que la Préfecture de Paris déclarait à l’AFP que « Si des journalistes sont interpellés – ce qui peut arriver – ils ne le sont évidemment pas en qualités mais en raison des infractions relevées. », il convient de s’interroger sur le palier franchi que constituent les attaques qu’ont eu à subir les journalistes depuis le début du mouvement social actuel.

 Presse et libertés

Violences ciblées, gardes à vue tendant à empêcher la couverture de manifestations, cartes mémoires de reporters effacées : ces faits, s’ils ne sont pas nouveaux, sont bien une variable avec laquelle la presse doit travailler sur la couverture des mouvements sociaux, de la Loi Travail aux Gilets Jaunes. La tentative d’interdiction de manifestation du reporter Nnoman en 2016 n’était pourtant qu’un avant-goût de la généralisation de ces pratiques, alors réservées à certains journalistes considérés comme "trop engagés", au point de pouvoir les confondre avec les sujets de leur travail journalistique. Depuis plusieurs mois, le spectre de cette répression s’est cependant considérablement élargi. Face à une montée de la violence des forces de l’ordre (qu’elle soit une réaction à une violence protestataire ou non), ces témoins dérangeants sont devenus une proie de choix pour certains corps constitués à la déontologie douteuse. Mais si ces attaques à la liberté d’informer sont bien la solution qu’a choisi l’exécutif afin d’éviter une remise en question du maintien de l’ordre nécessaire et dénoncée par une partir de la presse ayant à subir ces violences, elles ne sont que l’expression d’une répression plus large.

Chroniques d'une violence ordinaire

Dans le « sombre bilan » pour la liberté de la presse qu’évoquait Reporter Sans Frontières samedi soir, le reproche formulé visait uniquement les menaces à la liberté d’informer que sont les attaques consistant à violenter et appréhender des journalistes comme des manifestants lambda. On s’indignera effectivement, à raison, des gardes à vue qu’ont eu à subir Gaspard Glanz et Alexis Kraland, ainsi que des tirs de LBD ciblés contre des journalistes présents à Paris. Mais s’il y a un point incontestable, c’est bien que ces journalistes furent simplement traités comme n’importe quels justiciables, subissant des privations de liberté arbitraires comme la majorités des manifestants placés en garde à vue d’après les chiffres du Ministère de l’intérieur. Et il parait clair que si un journaliste n’a pas à subir le sort d’un manifestant, c’est probablement que le manifestant n’a pas plus de raison de subir l’arbitraire (voir l’illégal) dans la réponse judiciaire qu’apporte l’exécutif au mouvement social actuel. Les attaques que subissent la presse sont donc en premier lieu des attaques à la liberté de manifester, symptomatiques des violences excessives qu’ont à subir les manifestants depuis maintenant 23 semaines. Il convient donc également de considérer qu’en traitant les journalistes comme des manifestants, la réponse des autorités tend à rompre la barrière entre le journaliste, spectateur de l’événement, et le manifestant, acteur réprimable. La réponse apportée par les organisations de défense de la liberté de la presse, non dénuée d’un corporatisme pour certaines, ne peut donc oblitérer que cette violence ne devrait être vécue par aucun citoyen soucieux d’exercer son droit de manifester (comme le rappelait RSF en janvier dernier)

 

 Si l’on ne peut hiérarchiser les libertés fondamentales, on serait tenté d’expliquer l’indignation que suscite le musellement de journalistes indépendant par le nouvel angle d’attaque de ces mêmes libertés. Si la privation de liberté arbitraire qu’est l’utilisation de la garde à vue depuis plusieurs mois est bien une attaque à la liberté de manifester, considérer la presse comme un acteur de ces événements, et non un spectateur nécessaire, met autant en exergue l’attaque contre la liberté d’informer que celle contre la liberté de manifester que subissent ces journalistes désormais considérés manifestants. Ces deux facettes d’une liberté d’expression soumise à un contrôle toujours plus strict, en témoigne la promulgation récente de la loi anti-casseurs, ne sauraient être dissociées, et font planer un spectre liberticide beaucoup plus large que le déni par lequel l'exécutif répond à ces accusations .

Lorsque Albert Londres appelait le journalisme à « porter la plume dans la plaie », loin devait-il être de se douter que cet acte puisse aujourd'hui être légalement considéré comme une « participation à un groupement en vue de commettre des violences ou des dégradations » 2.

 

 


1: Selon l'annexe à la Recommandation n° R (2000) 7 du Comité des ministres aux États membres : « le terme "journaliste" désigne toute personne physique ou morale pratiquant à titre régulier ou professionnel la collecte et la diffusion d'informations au public par l'intermédiaire de tout moyen de communication de masse ». . La carte de presse ne consiste donc pas en une condition nécessaire, et le débat sur la qualité de journaliste non-encarté sera considéré comme non avenu.

2 : Faits ayant motivé les gardes à vue des reporters Alexis Kraland, Gaspard Glanz ou Gwen Melin avant eux

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