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Billet de blog 19 nov. 2021

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L'hydroxychloroquine, ce n'est pas Raoult

L'hydroxychloroquine, ce n'est pas Raoult. Les polémiques à n'en plus finir autour de Raoult en France obscurcissent l’analyse de la recherche scientifique autour du covid et nous empêchent de penser sur la seule question qui devrait nous occuper tous et toutes depuis le début de cette syndémie : comment soigner au mieux les malades du covid.

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Je vous invite, pour poursuivre la réflexion collective appelée de ses vœux par ce billet, de suivre l'édition Penser notre monde "covidé"

Dès le début de cette syndémie, la scène médiatique française est un spectacle. Celui-ci met en scène la pièce théâtrale suivante : une pandémie mondiale submerge les pays du monde entier, en France, un professeur marseillais à découvert l'efficacité de l'hydroxychloroquine contre le virus ; faisant « cavalier seul », emporté par son orgueil, il s'est planté et s'entête aujourd'hui encore alors qu'il est désormais prouvé scientifiquement que l'hydroxychloroquine « ne fonctionne pas » ; par ailleurs, aucun autre traitement du covid n'existe et nous ne pouvons donc pas soigner les gens, pour lesquels la seule protection s'avère vaccinale. Cette scène est organisée autour de pôles stéréotypés et manichéens : pro-Raoult, anti-Raoult, pro-vax, anti-vax, existence/inexistence de « traitements ». Elle est par ailleurs franco-française : que ce passe-t-il aux USA? En Afrique? Comment soigne-t-on le covid en Inde ou en Russie? Ça n'intéresse visiblement aucun média. Nous n'en savons rien. « L'information » est curieusement déficiente sur ce point, à croire que l'international n'est plus du ressort du journalisme. Enfin, toute analyse scientifique est exclue de ce théâtre. Je rappelle une chose très simple : penser à partir du savoir scientifique, ce n'est pas brandir des chiffres et des « abstracts » de papiers de Nature ou Cochrane library. Penser (comment puis-je appuyer plus l'importance de cette activité, abandonnée de tous·tes visiblement à propos du covid!) à partir du savoir nécessite bien évidemment de comprendre avant tout les enjeux, d'analyser les résultats et les méthodologies des études pour comprendre leurs conclusions, mais aussi et surtout de comprendre le fonctionnement du réel afin de déterminer, par exemple, ce que signifie « soigner » une maladie virale... Penser, faire usage de son entendement, ce n'est pas reprendre sans même les comprendre ni les évaluer des « arguments d'autorités » pour ensuite les brandir, toujours autant décérébré·e, afin d'affirmer des positions manichéennes. Le spectacle que donne la France depuis le début de cette syndémie, les discours politico-médiatiques, comme l'attitude des institutions de la médecine et des sciences associées, est le spectacle d'une catastrophe de la pensée, une Bérézina de l'intelligence. Tout n'est que vocifération, tout est confusion, et rien qu'en cela, sans même aborder la question du bien fondé des différentes positions des un·e·s et des autres, cette attitude décérébrée met en danger l'ensemble de notre société. Elle démultiplie la panique face au danger, et tout marin ou tout alpiniste vous le dira : face au danger, la seule chance d'exécuter les bons gestes, les seuls gestes qui, dans cette situation particulière, peuvent nous sauver la vie, c'est de garder son sang froid.

L'hydroxychloroquine, ce n'est pas « Raoult ». L'hydrodychloroquine c'est près de 300 essais à travers le monde à ce jour, dont 266 études revues par les pairs, ayant engagées plus de 400 000 patients. C'est de loin le traitement potentiel du covid qui a été le plus testé dans les essais cliniques. Et les résultats sont... mitigés. Au mieux, c'est un traitement moyenne efficace, lorsque administré tôt dans la prise en charge de la maladie, et en conjugaison avec d'autres molécules. Peut-on pour autant considérer les milliers de scientifiques et médecins à travers le monde ayant réalisé les 217 études qui relèvent des effets positifs (parfois très partiels et peu significatifs) de « charlatans » ? Affirmer cela, c'est tout simplement détruire l'institution scientifique. On ne peut pas raisonnablement penser que autant de scientifiques et médecins à travers le monde soient incompétents à ce point. À moins d'imaginer un « complot » ?

Database of all HCQ COVID-19 studies.

Mais il n'y a pas que l'hydroxychloroquine comme potentiel traitement précoce du covid, une trentaine ont été proposés et évalués. 67 pays dans le monde (ce qui est peu... mais pas négligeable non plus) recommandent l'un ou plusieurs de ces molécules au sein de leur protocole thérapeutique.

COVID-19 early treatment: real-time analysis of 1,153 studies

Mais, au fait, ça veut dire quoi un « traitement » contre une maladie virale ? Je suis presque sûr que si l'on posait la question « quelle est le mécanisme de l'hydroxychloroquine dans le corps humain ? » aux lecteurs et lectrices de Médiapart, ainsi qu'à ses journalistes, presque personne ne serait capable de répondre. Plus largement, je me demande si quelques un·e·s ont cherché à comprendre ce que signifie traiter une maladie virale en l'état actuel de nos connaissances scientifiques.

Il suffit pourtant de taper sur Pubmed « covid hydroxychloroquine mecanism potential » pour tomber sur cet article, une belle synthèse didactique, avec de jolie schémas, qui expose les différents mécanismes potentiels par lesquels l'hydroxychloroquine peut interférer (et donc ralentir ou inhiber) la réplication virale. Et oui, c'est compliqué. Est-ce que le/a lecteur/trice ignare que je/vous suis/êtes peut déterminer à partir de cela la probabilité que l'hydroxychloroquine soit un traitement efficace ou non? Non, bien sûr ! En revanche, cela permet de comprendre que non, les milliers de scientifiques et de médecins à travers le monde qui ont traité des millions de malades du covid en l'utilisant et lancé 300 études sur 400 000 patient·e·s pour évaluer l'efficacité de la molécule ne sont juste pas tous et toutes des tarées ! Que non, Raoult n'est pas un charlatan, ce qui ne signifie pas qu'il n'est pas magouillé par ailleurs (comme beaucoup de scientifiques le font aujourd'hui) pour faire monter ses publications et sa « cote » scientifique, et encore moins qu'il n'est pas narcissique et autoritaire. Mais, que Raoult soit narcissique, généreux ou fantasque, on s'en fout, cela n'a juste rien à faire dans le débat public autour des politiques de soin des malades du covid ! Et plus encore, il va de soi que cela ne peut en rien constituer un argument utilisé pour ou contre l'efficacité du traitement qu'il défend.

De toute manière :

[JE HURLE:] La question n'est pas de savoir si l'hydroxychloroquine est efficace ou n'est pas efficace.

Ce jugement ne signifie rien. Et oui, « l'efficacité » c'est un concept relatif. Ça n'existe pas l'efficacité « dans l'absolu », une action est toujours efficace relativement à quelque chose, un « critère » en l'occurrence. Donc on peut dire (et c'est ce que dit une étude scientifique non frauduleuse) telle molécule est efficace à réduire x % la mortalité lorsqu'elle est administrée en telles conditions et à ce type particulier de patient·e·s. La même molécule, n'ayant pas montré de réduction de la mortalité sur la cohorte étudiée, peut tout à fait par ailleurs permettre une diminution du temps d'hospitalisation des malades se rétablissant. Elle est efficace sur cet aspect spécifique du soin de la maladie.

Les résultats des études scientifiques sont toujours composites, précis et détaillés, et hétérogènes, car ils sont singuliers aux configurations particulières du milieu dans lequel ils sont produits. Ainsi, telle procédure thérapeutique sera efficace sur telle catégorie de malades (par exemple le plasma pour les malades du covid immunodéprimés ; c'est logique, ils manquent d'anticorps, on leur en apporte... dans la même logique, sur les mêmes malades, les anticorps monoclonaux seront très utiles), mais inefficace sur telle autre catégorie. Une molécule peut être efficace en combinaison avec telle autre molécule, et inefficace voir dangereuse seule ou en combinaison avec telle autre. On se doute bien que l'efficacité d'un antibiotique ne sera pas la même s'il est administré dès le début d'une infection ou au stade terminal d'une septicémie !

Il n'y a pas UNE maladie covid, il y a des covid : chaque holobionte (oui, nous sommes des holobiontes) est différent, et en conséquence, développe une maladie (c'est-à-dire des symptômes) différents. Mais bien sûr, bien que le vivant soit d'une extraordinaire complexité, ce n'est pas non plus le chaos : il y a des régularités. Ainsi, on eut retrouver des patterns récurrents : concernant le covid, les uns meurent de choc cytokiniques, les autres d'infections bactériennes ; certain·e·s font des covid longs, d'autres pas, etc. Vous vous doutez bien donc qu'on ne peut pas traiter les malades du covid avec le même traitement pour tous·tes ! Bien évidemment qu'il faut adapter les traitements en fonction de la symptomatologie de chaque malade (ce qui ne signifie pas qu'il y ait potentiellement quelques molécules utiles dans tous les cas, type zinc, vitamines...).

Cela, ça s'appelle la médecine.

Aussi ne peut-on pas non plus renvoyer les gens à la maison en leur disant de prendre du paracétamol ; cela aussi est évident. Pas besoin que l'hydroxychloroquine « marche » pour dire cela, à vrai dire, n'y aurait-il vraiment aucune molécule permettant de réduire la mortalité du covid qu'il serait toujours autant criminel et irresponsable de renvoyer les gens chez eux sans les soigner ! On peut toujours soigner un malade. Que faisait Hippocrate, lorsqu'on lui apportait une personne malade du tétanos ? Il savait la mort presque certaine (90% environ de mortalité naturelle), pourtant, il ne l'abandonnait pas à son sort. Il la veillait, jour et nuit, il surveillait particulièrement les jours « clés » qu'il avait identifié, car il avait repéré que ces moments cruciaux déterminaient le sort vital de la malade. Sans doute tentait-il de laisser couler de temps en temps un filet d'eau entre les mâchoires crispées des malades, pour tenter de les hydrater aussi longtemps qu'il était possible. Il faisait ce qu'il pouvait, jusqu'au bout, car il existait ce petit espoir que la personne malade surmonte la maladie. Et Hippocrate, sans doute sans savoir bien pourquoi, avait raison. Pas seulement sur le plan éthique et humain (comment peut-on abandonner notre prochain dans la tourmente ? Et plus encore dans la mort, comme nous le faisons des agonisant·e·s covidés!), mais aussi sur le plan thérapeutique. C'est en effet toujours ce que nous faisons : « à partir de 1960, les progrès de la réanimation et des soins intensifs (sédation, assistance respiratoire, soutien nutritionnel, etc.) ont permis d'abaisser la mortalité du tétanos déclaré à 20-30 % contre 80-90 % à la fin du XIXe siècle4. Mais il ne s'agit pas là d'un traitement curatif. Il s'agit de soulager et maintenir en vie le malade, jusqu'à ce que la toxine s'épuise d'elle-même par consommation (au bout de quelques jours ou de plusieurs semaines). Un peu comme Hippocrate, qui surveillait le passage des jours critiques. » Ainsi peut-on dire que, contrairement aux apparences, 100 % des malades guérissent naturellement du tétanos, seulement, en l'absence de soin, neuf fois sur dix, la mort est plus rapide. Deux processus sont en course : les dégâts causés par la toxine bactérienne sur le corps et le processus de contrôle de l'infection par le système immunitaire. C'est une course : si le second prend de vitesse le premier, la personne malade survie, sinon la mort survient. C'est exactement la même chose pour les différents virus Ebola, je vous laisse vous renseigner ici, sur le wikipedia anglais qui précise bien (contrairement au français), qu'il y a bien plusieurs virus qui déclenchent les symptômes de la fièvre hémorragiques Ebola...

Quand pourra-t-on retrouver nos capacités de penser (et donc d'agir!) à propos du covid ? Il est déjà bien trop tard, des dizaines de milliers de personnes en France sont sans doute mortes alors qu'elles auraient pu être sauvées, si elles avaient été prises en charge thérapeutiquement dès leurs premiers symptômes (alors après, est-ce que cela était techniquement possible en France ? c'est une autre question ; sans doute pas en réduisant les lits et le nombre de soignants toutefois). Cela n'a rien à voir avec l'efficacité ou non de l'hydroxychloroquine, pas même des nombreux traitements « précoces ». Cela a tout à voir avec la prise en charge thérapeutique : des gens sont malades, on doit les aider, renforcer leur système immunitaire et traiter au fur à mesure qu'ils apparaissent les symptômes susceptibles de poser des problèmes vitaux (surinfections, problèmes de coagulation, etc.). C'est cela la médecine. Et la science, que les technocrates aujourd'hui instrumentalisent et que les médias vocifèrent sans comprendre, consiste à tout sauf à entrer dans ce jeu d'identités et de jugements que jouent les discours politico-médiatiques actuels. Ce n'est pas « pour ou contre », ce n'est pas « ça marche, ça marche pas », c'est toujours cela à tel effet, sur tel aspect du système, dans telle situation... Le savoir est la somme et la mise en intelligibilité de l'ensemble de ces situations particulières.

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