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Billet de blog 24 avr. 2016

On continue à parler… Et à gémir, monologuer, radoter.

Ou pourquoi les anciens combattants de l’art et la culture sont totalement largués. À propos de "On continue à parler", samedi 23 avril à l'Épée de bois.

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 Le projet de la rencontre "Etat d'urgence culturelle" organisée par Cassandre-Horschamp  était a priori aussi alléchant qu'en phase avec l'actualité: « Débattre, échanger des idées, rencontrer des acteurs culturels et artistiques avec lesquels mener des actions, rechercher ensemble des solutions pour l’avenir et construire de nouveaux outils.» [...] « La forme de cette invitation est un peu singulière, puisque nous vous proposons par avance de rêver, dans vos langages, à ce que vous voudriez, ce jour-là, dire. De ces rêves, nous désirons voir émerger autant de textes, de propositions chorégraphiques, de théorisations que de slogans qui redonnent puissance et désir de poursuivre nos chantiers, accrus de nos forces multiples.»

 On est d'autant plus consterné qu’au moment où le soulèvement de la jeunesse trouve un débouché balbutiant mais passionnant en Nuit debout, les acteurs culturels autrefois militant ne trouvent, en majorité, qu’à ressasser.

Ça avait pourtant très bien commencé, l’après midi, avec trois ateliers thématiques : « L’art de l’hospitalité. Fabrique des espaces et des paysages urbains », sur la nécessité de forger de nouveaux espace de liberté d’expression et de création, dans l’espace public et ailleurs ; « Invisibles et inaudibles sur les scènes contemporaines », sur la question de la non –représentation de la population telle qu’elle est sur les scènes ; et « L’art dans les lieux de relégation (psychiatrie, prison, précarité…) », relégations toujours croissantes dans la société contemporaine.

Trois ateliers où la parole circulait. Où s’élaborait non seulement une pensée, mais les fragments du manifeste et des affirmations que nous voulions poser. Où les hiérarchies se dissolvaient entre l’universitaire spécialiste, et le témoin engagé. Où la grande conversation annoncée, voire l’ébauche de manifestes s’esquissaient.

Mauvaises habitudes et réflexes conditionnés reviennent vite, hélas ; de même que Cassandre/Horschamp n’a jamais réussi à se débarrasser de ce boulet qu’est l’étiquette « revue de théâtre », la majorité des orateurs se révèlent incapables, dans une conversation, de renoncer aux numéros d’étalage des egos et de la juxtaposition de monologues préformatés dès qu’on les place sur la scène d’un théâtre, en l’occurrence celui, magnifique de l’Épée de bois à la Cartoucherie de Vincennes.

 Chaque atelier devait être l’objet d’un débat en plénière. Courageuses, les deux jeunes femmes qui sont venus poser, crûment, l’absente de la « diversité » notamment des origines sur les scènes publiques ont dû faire face à un déni quasi viscéral des participants. Quoi, eux, ces vieux militants de l’action théâtrale dans les quartiers par exemple, devraient, un instant se poser la question d’une possible position de dominants que souligne cruellement la composition de l’assistance, majoritairement blanche et chenue ?

Il y avait certes, matière à débat sur la manière de poser le problème avec un manifeste venu d’ailleurs :  celui de Décoloniser les arts. 

La question de la diversité des expressions artistiques dépassant largement celle de l’absence de représentation des minorités invisibles ou visibles de la population dans les institutions. Las, dès qu’on rassemble des acteurs de la culture, le réflexe coryphée des pleureuses tend à prendre le dessus. Doit-on s’étonner d’être isolé et incompris, quand on en est encore à pleurnicher sur les portes fermées de l’Institution théâtrale, en invoquant les mânes de Jeanne Laurent et des jours heureux aussi faussement mythifiés que les Trente glorieuses ? (au moment où ce sont les lieux et festivals où quelque chose se passe vraiment artistiquement et politiquement  qui ferment leurs portes les uns après les autres, comme va le faire le Chêne à Villejuif en juillet).

Pendant ce temps, des jeunes et moins jeunes inventent, fabriquent des lieux, occupent l’espace public, construisent des théâtres y compris dans la jungle de Calais, vrais lieux d’hospitalité de l’art de la relation. Mais de cela, il ne sera pas question, le débat sur L’art de l’hospitalité ayant purement et simplement été squeezé par un poème provoquant ( et beau au demeurant) … sur l’éloge des frontières ! Comme sabotage d’une question fondamentale au moment où 500 migrants meurent en Méditerranée, on ne pouvait mieux rêver.

Au demeurant, impossible de débattre un peu en profondeur d’un sujet sans rappeler toutes les cinq minutes qu’on est des âaaartistes, avec une interruption poétique (dans le meilleur des cas) parasitant la discussion. Certes, entendre la magnifique Angélique Ionatos nous délivrer ses poèmes et nous rappeler la tragédie grecque en cours donnait le frisson. Il est juste dommage que ç’ait été à contretemps dans le timing de la soirée. Hacker parfois les paroles, l’intention est plus que louable, essentiel même, mais ça se travaille, plutôt que de  laisser s’étaler les narcissismes à leur gré. Rendons grâce à Frédéric Etcheverry d’avoir mis du geste là où les mots devenaient indigestes.

 Quel timing, au fait ?  Parce qu’hélas artistes, acteurs culturels, militants de l’antipsychiatrie, qui n’ont que le mot autre à la bouche » révèlent cruellement leur incapacité à faire place à l'altérité en s’ouvrant à de nouvelles problématiques et en renonçant au monopole de la parole.

 « Sortez de votre coquille, de vos jargons, de vos chapelles, de vos corporatismes, de vos égos, de votre timidité, sortez-en pour une fois et venez parler ensemble, ou dire avec votre langage, venez faire connaissance et construire un mouvement. Faisons connaissance. C’est, comme on dit, le moment ou jamais », disait l’invitation.

Le moins que l’on puisse dire est qu’elle a été ignorée. « Moi Je cause toujours »  est la réponse implicite de nombre de participants.Comme la vieille politique, la vieille culture impose les monologues interminables des egos dans ce qui était censé être une conversation, hélas parasitée par un défilé dr « paroles autorisées » (dont beaucoup d’ailleurs n’ont pu être entendues, le programme n’ayant pas réussi à trancher entre une logique de construction collective et une logique de casting). On a souvent regretté d’être trop bien élevés pour faire le geste qui, à Nuit debout, met fin aux ressassements et longueurs. Et constaté à regret qu’un maître de cérémonie se révèle bien plus motivé dans l’injonction « à faire court et pas chiant » avec les jeunes femmes qu’avec les vieux mâles.

 La journée était censée ouvrir un chantier. Autant reconnaître avec humilité que les chantiers sont ouverts ailleurs, de République à Calais, et que pour cela, cette grande conversation, nul ne l’attendait. Pendant que le chœur des pleureuses échoue à dépasser le constat d’une catastrophe annoncée, d’autres sont debout - et pas seulement sur la place de la République. Et il est bien dommage qu’il ait fallu attendre la fin pour entendre Jean-Michel Lucas aka Kasimir Bisou, inlassable défenseur des droits culturels nous rappeler que nous avons des outils, à la fois conceptuels et juridique, pour mener ce combat sur le terrain culturel. Encore faudrait-il que ce qu’il est convenu d’appeler « le monde de l’art » s’avère capable de faire un pas de côté pour regarder le monde tout court qui ne l’attend plus, et la symphonie du nouveau monde qui se joue ailleurs. Parce que la quête d’imaginaire, plus prégnante que jamais dans la jeunesse, cherche et trouve des réponses ailleurs dans les banquets d’anciens combattants.

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