JAURES, une pensée universelle contemporaine

« On a pour soi, pour ses rêves, pour ses espérances, pour ses ambitions, toute l’étendue de l’horizon, et toute la hauteur du ciel »

Depuis quelques temps déjà, le vent était mauvais. Le temps avait l’’humeur maussade des jours de traîne. Moite et poisseuse, l’atmosphère lourde et  pesante collait à la peau, l’air suffoquant venait à manquer : «  Atmosphère, atmosphère.. 

Le bleu de l’azur s’assombrissait en intensités de noirs sombres et ténébreux. Un noir d’outre tombe à vous putréfier les entrailles. L’obscur des profondeurs des souterrains de l’Hadès. Ce noir d’encre dont l’intensité et la profondeur inspireront l'artiste monochrome Pierre Soulages, dans sa quête immodérée du côté du continent de l’outrenoir.

Une épaisse chape de plomb s’était abattue dans un silence quasi assourdissant. Une étrange sensation de catastrophe annoncée flottait dans l’air, l’ambiance était bien plus qu’électrique que les jours d’orage. Les piafs avaient déserté les jardins publics, on pouvait y entendre éructer les gémissements de la bête hideuse aux abois. L’air vicié devint irrespirable.

De gros nuages noirs compacts s’amoncelaient en masse informe. Le tonnerre grondait aussi fort que les roulements des tambours du Bronx. Des milliers d’éclairs, bleu fulgurant, déchiraient les paysages aux alentours. Le monde avait des allures contrariées.

Depuis l’attentat de Sarajevo, l’enchainement dramatique des évènements à venir allait défigurer l’Histoire. Un bien étrange sentiment dont on ne se défait jamais. Un holocauste, un cauchemar funeste, dont chaque pays, chaque commune, chaque village allaient devoir payer un si lourd tribu. Des stigmates à jamais cicatrisées.

 La ligne d’horizon se déclinait ligne de fracture. Des flots d’imprécations vouaient aux Dieux un coupable ou un ennemi. La grande boucherie se devait d’alimenter les futurs charniers de l’horreur. Le sang des damnés sur la terre souillée des immondices de la bêtise humaine.

Sous les lueurs des lampions, les guinguettes faisaient  le plein de jours de fête. Le petit vin blanc coulait à flots sous les tonnelles, étourdissant l’ambiance festive et insouciante d’instants heureux. La ferveur de cette liesse populaire contrastait avec le cauchemar des jours promis à la furie. La fièvre, l’ivresse, la liesse, comme simples exutoires, cette ode à la vie tandis que le monde menaçait de s’effondrer, de sombrer dans la fosse des abimes. Dans l’attente de la catastrophe annoncée, il faut continuer à rire, à aimer, à vivre. Catharsis ascétique révélatrice de cette tragique destinée.

En plein cœur de la vieille Europe agonisante, le chœur des hommes résonnait au son des chants des partisans. Dans ce contexte guerrier, les marchands de canon avaient bien fière allure. La ferveur des Nationalistes faisait des émules, prêts à abreuver les sillons.

Dans les Balkans, la tension était si grande que celui qui porte la parole du peuple craignait un embrasement général. L’homme de paix multipliait les interventions : «  On ne fait pas la guerre pour se débarrasser de la guerre ! »  Dans son discours «  Guerre à la guerre » il prononça cette phrase fleuve «  J’appelle les vivants pour qu’ils se défendent contre le monstre qui apparait à horizon ! »

Hélas, les dés étaient jetés. Sans était-il trop tard, mais pour lui rien n’était encore perdu, il ne pouvait se résigner de la sorte. Pour lui, tout restait encore possible pour sauver la paix, si fragile soit-elle. Dans les bureaux de l’Humanité, il rédigea un article pour la dernière édition. Il lui fallait persuader chacun des peuples qu’ils peuvent encore arrêter la machine infernale ! Formidable tribun à l’éloquence marquée du sceau de la passion, aux foules éprises de justice sociale, il parlait le langage de la Fraternité. Cette Fraternité retrouvée dont Hippolyte Varlin a repris le flambeau avec grandeur et éloquence dans sa belle moisson récoltée en plein cœur de l'été!

En attendant le bouclage de l’édition, il s’installa au café du Croissant. Dans la fraicheur du soir, son esprit vagabond l’emporta dans les lointaines contrées du pays de son enfance. Dans le silence, le calme et l’harmonie du pays d’Autan, le temps d’une escapade, le regard bucolique évanoui dans la nuit.

Nourri de slogans haineux, un médiocre individu du nom de Villain, tira sur lui, à bout portant. 31 juillet 1914 : première victime de la guerre à venir.

JAURÈS ASSASSINE !

 

Une-moisson-de-fraternite-sur-mediapart

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.