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Billet de blog 27 juin 2022

BABEL,PORTE DU CIEL

« Un artiste porte ses œuvres en guise de blessures. On trouvera donc ici un aperçu des plaies de ma génération. Souvenir grossier, irrévérent- mais fait, je peux l‘assurer, d’un cœur farouche. » Patti Smith

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Emmitouflée sous l’épaisseur de sa gangue de brumes, la City sommeille, engourdie sur ses liasses de lauriers. A quelques encablures de là, du côté de l’atmosphère ouatée des bords de la Tamise, une bande de blousons noirs cloutés, à grands coups de riffs rageurs, égratignent sans demi mesure la bourgeoisie bienséante. Johnny et sa horde sauvage de suprêmes de volailles à crête hérissée, rugissants assourdissants, dont l’allure et la dégaine captivent bien plus que leur tumulte musical. God save the queen !!!

Prémisses d’un séisme musical dont l’écho allait bientôt résonner outre Atlantique jusqu’aux pieds de la muse de Bartholdi. La liberté éclairant le monde. Terre promise d’où palpitent les lueurs incandescentes de ce phare West, miroir aux alouettes de milliers de pionniers à la dérive de vieux continents, des rêves plein les poches. My way…..

Portée par le flux des alizés, cette tempête sonore allait essaimer ses graines de révolte sur les terres fertiles d’un rock amorphe, avachi dans la débauche psychédélique d’hallucinations sensorielles.  De ce mouvement novateur devait éclore pléthore de musiciens en herbe, prêts à en découdre, sans aucune aptitude pour battre la mesure.

Fougueuse musicalité, aussi farouche et impétueuse que bien des derniers mustangs libres et sauvages. Comme une course folle à la métamorphose.

« Les planètes semblaient à portée de main dans le ciel noir, vertigineusement proches. Toutes choses semblaient écrites sur un tesson de bouteille. Elle possédait non pas l’éclat de l’amour, mais la face d’un oiseau ravagé. »  Dévotion

Imposante bâtisse gothique de 11 étages à la façade de briques rouges, érigée à Manhattan, au 222 West de la 23e rue, le Chelsea Hôtel, aussi célèbre que celles et ceux qui y ont séjourné l’espace d’une fulgurance. Mythique établissement, qui a hébergé en son sein une foule iconoclaste d'artistes virtuoses et fantaisistes qui en ont fait sa réputation, entre hérésie sulfureuse et prophétie des décombres.

Havre de paix, et terre d’asile pour artistes à la dérive, symbole du New York bohème des années 50 à 70, où l'aventure y a inscrit en lettres d’or ses plus belles pages. L'innovation nourrie de l'audace de ces pionniers de l'underground.

Écrivains, intellectuels, acteurs, réalisateurs, plasticiens, photographes, musiciens célèbres s'y sont succédé à tour de rôle, inscrivant la promiscuité des lieux dans la légende d'une histoire féconde et florissante. Creuset intime où se crée la fusion et le mélange des genres, brassage et assimilation de divers courants artistiques. Antichambre de paumés solitaires.

Artistes en herbe, défricheurs de terroirs inconnus, clochards célestes, la trace  brûlante et singulière y reste toujours visible sous différentes facettes à écrire l'excentricité du monde du changement. Angles morts, visions baroques. Dans la moiteur acre de la poussière et de la crasse des chambres d'où s'écharpent en lambeaux de décrépitude plusieurs destins de vie qui ont incarné le bouillonnement créatif des seventies.

« Les années 70. Quand j’y pense maintenant je pense à un grand film dans lequel j’ai joué un rôle. Un rôle de figurante. Mais un rôle quand néanmoins que je ne jouerai plus jamais. » Les années 70- Premiers écrits

Patti Smith In NYC © David Gahr

Exubérances  de la poétesse punk, qui à la fin des années 60 débarque en plein cœur de New-York, les poches crevées, riche de rêves de gloire et de liberté. Royaume de l’utopie libertaire et des poètes junkies qui sera son refuge dans cet antre où de nos jours les fantômes se croisent encore dans la lueur des ruines, à la poursuite d’un destin hors du commun. Elle qui a vu ici éclore sa vocation, où elle a écrit en 1970, sa toute première chanson, Fire of Unknown Origin.

" Dans l'intervalle, rien ne m'échappe. Je louche sur les allées et venues des pensionnaires dans le vestibule où sont accrochées de mauvaises toiles de peintres. De grosses choses envahissantes que s'est fait fourguer Stanley Bard en échange d'un loyer. L'hôtel est un havre énergique, désespéré, pour des dizaines d'enfants doués de tous rangs, qui vivent de débrouille. Guitaristes pouilleux et beautés droguées en robes victoriennes. Poètes junkies, dramaturges, cinéastes fauchés, acteurs français. Tous ceux qui passent par ici sont quelqu'un - même s'ils ne sont personne dans le monde extérieur.Just kids

Le temps semblait déjà révolu, englouti dans ce passé composé de souvenirs défaits, d’illusions tronquées, de trompe-l’œil factices. Face au décompte, le monde et ses facéties intrinsèques basculaient dans les incertitudes d’une nouvelle décennie, promesse de renouveau salvateur.

Exit la frénésie des sixties, de ses frasques, de ses miasmes et ses errements sous vapeurs de LSD. Remettre les pendules à l’heure de cette promesse de l’aube. Tout ceci n’est que le récit de cette farouche obsession créatrice aperçue au fil de cette œuvre polymorphe, entre Présages d’innocence et Glaneurs de rêves.

Espoirs déçus, déchus dans les décombres de l’ombre galopante d’une décennie à l’agonie, contrainte de passer le relais à l’aube éclairante d’une nouvelle fragrance de fauves scintillements, léthargie de nulle part.

« Je rêvais d'être peintre, mais j'ai laissé l'image glisser dans une cuve de pigments et de crème pâtissière pendant que je sautais de temple en décharge en quête du mot. » Glaneurs de rêves

NEW YORK CITY - MAY 4 © David Gahr

Pionnière d’un mythe au récit sobre et poignant, la jeune femme, fragile libellule cristalline au corps très fin, très allongé,  quelque peu  filiforme, n'a pas encore développé ses talents de musicienne éclopée et vivote au gré de ses errances, entre écriture de poèmes et piges pour magazines de rock.

Est-elle belle, délicate, superbe ? Bien mieux que tout cela. Singulière ingénue, dégaine androgyne aux grandes ailes nervurées, regard de braise ardente dans le feu de la nuit et longue crinière perlée dont l’éclat rappelle cette tonalité de jais, parure des corbeaux , si chers au poète des lointaines Ardennes, Arthur Rimbaud.

« Des tas de carnets témoignent d’années d’efforts avortés, d’euphorie découragée, de planchers arpentés sans répit. Il nous faut écrire, nous engager dans une myriade de combats, comme pour dompter un poulain têtu. Il nous faut écrire, non sans effort soutenu et une dose de sacrifice, pour capter l’avenir, revisiter l’enfance et serrer la bride aux folies de horreurs de l’imagination pour une communauté vibrante de lecteurs. » Dévotion

Qui pu bien se douter, l’ombre d’un instant, que l’homme aux semelles de vent eut entrepris la traversée de la grand bleue, jusqu’à venir s’échouer céans en ces lieux d'intense création poétique ?

Jim Morrison l’archange maudit, Patti l’ombrageuse rebelle sauvage, chacun à sa manière honoraient le mythe du dormeur du val, portant sa propre pierre à l’édifice de l’impie. L’écho de la poésie de l’adolescent révolté et visionnaire sonnait l’hallali du côté de la grosse pomme.

Destins amalgamés, destinations croisées, entrelacés par l’artifice des mots, sublimés par la calligraphie du verbe, transcendés par la puissance éjaculatoire du logos érigé en totem, amulette cabalistique de Babel.

Puissance démonique et résonance de l’amplitude des oscillations de l’indicible, scandé, ânonné par le charisme  et la verve au-delà du délire des privilèges des forces occultes. Magnitude de l’inflammation des esprits, délivrés des entraves de cuir, étraves de la proue du bateau ivre. La beauté à genoux, solitude des poètes.

« Un dessin blanc dépeignant l'air rejeté. Après le départ des oiseaux. L' angoisse blanche photographiée par Rimbaud alors qu'il franchissait le Saint-Gothard. La gaze dans laquelle pleurent les morts. Un dessin blanc pour orner le mur d'un avant-poste, ou le café désert. » Glaneurs de rêve

La plus poétique des fleurs © Vent d'Autan

La poésie a cette fantaisie intemporelle et universelle de s’affranchir de la sorte de tout obstacle à sa démesure. Libre de tout  affect,  elle essaime aux quatre coins du globe, la grandeur et la profondeur de sa splendeur immaculée. Souveraineté de l’intelligence des mots face aux anicroches de l’embarras.

Particularité d'écrire l'audace n’est pas seulement œuvre d’érudition. Épître de prose confidentielle, procrée par la voie détournée des précurseurs de cette liturgie de parole, délivrée de son carcan. L'audace d'écrire, le spleen entre les cordes.

Patti Smith © Charlie Steiner

« J'ai refermé mon carnet et suis restée assise dans le café en réfléchissant au temps réel. S'agit-il d'un temps ininterrompu ? Juste le présent ? Nos pensées ne sont-elles rien d'autre que des trains qui passent, sans arrêts, sans épaisseur, fonçant à grande vitesse devant des affiches dont les images se répètent ? On saisit un fragment depuis son siège près de la vitre, puis un autre fragment du cadre suivant strictement identique. Si j'écris au présent, mais que je digresse, est-ce encore du temps réel ? Le temps réel, me disais-je, ne peut être divisé en sections, comme les chiffres sur une horloge. Si j'écris à propos du passé tout en demeurant simultanément dans le présent, suis-je encore dans le temps réel ? Peut-être n'y a-t-il ni passé ni futur, mais seulement un perpétuel présent qui contient cette trinité du souvenir. J'ai regardé dans la rue et remarqué le changement de lumière. Le soleil était peut-être passé derrière un nuage. Peut-être le temps s'était-il enfui ? Mr Train

Patti Smith

Jim Morrison

 Arthur Rimbaud

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