Vincent Bonnet
Intervenant en Thérapie Sociale
Abonné·e de Mediapart

7 Billets

4 Éditions

Billet de blog 7 nov. 2019

Vincent Bonnet
Intervenant en Thérapie Sociale
Abonné·e de Mediapart

Haine, cruauté, homophobie

Gennevilliers, Besançon, Drancy, Villeurbanne... : qui sont les coupables d’agressions homophobes et au nom de quelles consignes font-ils cela ?

Vincent Bonnet
Intervenant en Thérapie Sociale
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le temps juste après l’agression est celui du choc, pas celui de la colère. Le choc d’un incompréhensible inouï qui, par un tour étrange de la conscience, peut faire dire à soi-même : il faut que je porte le mal pour attirer ainsi le mal à moi.

A ce moment-là, on peut croiser des gens qui tenteront de vous persuader du contraire : « c’est de la violence gratuite, des choses qui arrivent ». Pour protéger, donc. Un certain sens de la commisération, qui tienne à distance la haine, ses développements effroyables.

Commisération rompue à la fatalité. Trauma et dignité qui peuvent se replier l’un sur l’autre. Les impasses sont nombreuses sur le chemin qui va jusqu’au bout de sa douleur. Courir plutôt attraper la baguette magique qui pourra effacer l’horreur qui ne serait jamais advenue. Trop lourd fardeau, encore longtemps.

Les médias vont quêter votre témoignage quelques jours après le choc, un témoignage qui a cette couleur-là.

Le témoignage contre la haine est devenu le summum de notre humanisation. Une voie, beaucoup plus ardue, est celle d’accepter que la haine ne fait pas du bourreau qu’il cesse d'être humain. Que, à partir d'un certain conditionnement du besoin de cruauté propre à l’homme, comme explique Erich Fromm, tout être humain peut devenir monstrueux. On peut prévenir la haine, pas l’éradiquer, cette antienne tellement à la mode et tellement creuse. Et, quoi qu’en veuille la victime, éviter soigneusement de désigner ses agresseurs est la meilleure façon, non pas de banaliser le mal, mais de rendre possible qu’il se répète indéfiniment.

Avec cette manière qu’on a de circonvenir la haine aujourd'hui, tout semble fait pour tourner autour d’une victimisation en boucle et comme devenue folle : des slogans lancés depuis la tribune d’un match de foot font plus de mal qu’un passage à tabac ; un supporter potache transgresse plus qu’une meute qui vous démolit ; les associations LGBT (sauf exception) mettent plus de soin à dénoncer le prétendu manque compassionnel du commissaire qui instruit votre plainte que la haine qui vous a broyé et reste, elle, sans visage. Le monde a soif de guérison, pas de la violence du déni, qui rend fou, ni de la lâcheté devant la réalité.

Logique devenue folle de l’inversion du stigmate : l’indifférenciation morale. On en est là de notre rapport à l’altérité que représente le jeune de banlieue, jusqu’à considérer en lui la jouissance macabre de l’effroi suscité chez les autres en toute indifférence, ou comme sans y penser. Car enfin, à Gennevilliers, Besançon, Drancy ou Villeurbanne, qui sont les coupables d’agressions homophobes ? Au nom de quelles consignes font-ils cela ? Quand le souci de ne pas « essentialiser », louable en soi, amènerait à absoudre pas tant les auteurs de leur responsabilité que nous de la nôtre vis-à-vis d’eux, il est urgent de prendre en compte comment des jeunes englués dans des fantasmes de persécution adoptent un comportement totalitaire qui déshumanise celui qu’ils se figurent, dans un manichéisme radical, comme leur ennemi. C’est, du moins, mon hypothèse.

« Il se cache derrière sa religion » peut-on entendre dire parfois d’une homophobie « ordinaire » chez le jeune musulman qui convoque le haram pour justifier son rejet de l’homosexualité. Et c’est bien possible, sauf à s’interdire par-là de la penser – cette homophobie – dans ses prolongements « aberrants » mais toujours possibles d’une reconquête composite de sa dignité, loin de la condescendance de qui, dans un mélange paradoxal de relativisme et de moralisme, croit savoir, mieux que son vis-à-vis et à sa place, où se situe le Bien. Car, comme le démontre Charles Rojzman dans Vers les guerres civiles (2017), l’idéologie ou la religion peuvent très bien servir de prétexte à une violence revancharde et dominatrice – y compris sur fond de frustration sexuelle. Aussi, l’offensive islamiste* d’un côté, la déréliction de « jeunes de la cité », même minoritaires, de l’autre, font de cette nouvelle police des mœurs un phénomène galopant – quelle que soit l’opinion de François Kraus à ce sujet – qui mériterait d’être mieux traité que par le silence, l’excuse misérabiliste et culturaliste ou la condamnation sans appel et sans investigation ni combat de fond. Oui, il y a un manque de langage et de mots pour éviter la violence.

* Ou islamo-indigéniste. Plus de 1, 5 millions de vues pour le clip de Le sale boulot où Mysa balance sa logorrhée sur un motif inépuisable : toi, jeune musulman, tu es paumé et tu crois juste de te revendiquer d’une religion, alors que tu es toujours en-deçà de ce qu’elle réclame de toi – c’est-à-dire te dégager de valeurs occidentales fourvoyées, de la dépravation. Minute 2’25 : « s’croire en conformité avec les Droits de l’Homme, c’est s’autoriser à forniquer ». A l’image : la cérémonie du premier mariage homosexuel.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Sobriété : le gouvernement a un plan, mais qui pour l’appliquer ?
L’exécutif annonce de nombreuses mesures pour réduire la consommation d’énergie de 10 % d’ici à 2024. Mais presque tout est basé sur le volontariat et les moyens de mise en œuvre restent flous. 
par Jade Lindgaard
Journal
Altice obtient une censure d’articles à venir au nom du secret des affaires
Le groupe de Patrick Drahi demandait en référé, au nom du secret des affaires, la censure de trois articles publiés par le site Reflets et exploitant des documents interne mis en ligne par des hackers. Le tribunal de commerce a rejeté cette demande mais ordonne au journal de ne plus écrire sur le sujet.
par Jérôme Hourdeaux
Journal — Migrations
En France, « rien n’a été prévu » pour accueillir les exilés russes
Depuis le début de la guerre d’invasion russe en Ukraine, des centaines de Russes sont venus chercher refuge en France. Confrontés à un manque criant de politique d’accueil et à des obstacles en tout genre, ils ont surtout trouvé de l’aide auprès de réseaux d’entraide.
par Nejma Brahim
Journal
Procès France Télécom : une condamnation pour l’exemple ?
Le 30 septembre, les anciens dirigeants de France Télécom ont vu leur condamnation pour « harcèlement moral institutionnel » confirmée en appel. Leur politique de départs forcés, menée à partir de 2007, avait débouché sur une vague de suicides. Mais les responsables échappent à la prison ferme. Quelle portée pour ce jugement ?
par À l’air libre

La sélection du Club

Billet de blog
Reprendre la main pour financer la bifurcation sociale et écologique
Attac publie ce jour une note intitulée « Reprendre la main pour financer la bifurcation sociale et écologique ». Avec pour objectif principal de mettre en débat des pistes de réflexion et des propositions pour assurer, d’une part, une véritable justice fiscale, sociale et écologique et, d’autre part, une réorientation du système financier.
par Attac
Billet de blog
Quand les riches se mettent à partager
Quand Christophe Galtier et Kylian Mbappé ont osé faire leur sortie médiatique sur les jets privés et les chars à voile, un torrent de réactions outragées s'est abattu sur eux. Si les deux sportifs clament l'erreur communicationnelle, il se pourrait en fait que cette polémique cache en elle la volonté des dominants de partager des dettes qu'ils ont eux-mêmes contractées.
par massimo del potro
Billet de blog
Transition écologique ou rupture sociétale ?
La crise actuelle peut-elle se résoudre avec une transition vers un mode de fonctionnement meilleur ou par une rupture ? La première option tend à parier sur la technologie salvatrice quand la seconde met la politique et ses contraintes au premier plan.
par Gilles Rotillon
Billet de blog
Leur sobriété et la nôtre
[Rediffusion] Catherine MacGregor, Jean-Bernard Lévy, et Patrick Pouyanné, directrice et directeurs de Engie, EDF et TotalEnergies, ont appelé dans le JDD à la sobriété. En réponse, des professionnel·les et ingénieur·es travaillant dans l'énergie dénoncent l'hypocrisie d'un appel à l'effort par des groupes qui portent une responsabilité historique dans le réchauffement climatique. Un mea culpa eût été bienvenu, mais « difficile de demander pardon pour des erreurs dans lesquelles on continue de foncer tête baissée. »
par Les invités de Mediapart