Haine, cruauté, homophobie

Gennevilliers, Besançon, Drancy, Villeurbanne... : qui sont les coupables d’agressions homophobes et au nom de quelles consignes font-ils cela ?

Le temps juste après l’agression est celui du choc, pas celui de la colère. Le choc d’un incompréhensible inouï qui, par un tour étrange de la conscience, peut faire dire à soi-même : il faut que je porte le mal pour attirer ainsi le mal à moi.

A ce moment-là, on peut croiser des gens qui tenteront de vous persuader du contraire : « c’est de la violence gratuite, des choses qui arrivent ». Pour protéger, donc. Un certain sens de la commisération, qui tienne à distance la haine, ses développements effroyables.

Commisération rompue à la fatalité. Trauma et dignité qui peuvent se replier l’un sur l’autre. Les impasses sont nombreuses sur le chemin qui va jusqu’au bout de sa douleur. Courir plutôt attraper la baguette magique qui pourra effacer l’horreur qui ne serait jamais advenue. Trop lourd fardeau, encore longtemps.

Les médias vont quêter votre témoignage quelques jours après le choc, un témoignage qui a cette couleur-là.

Le témoignage contre la haine est devenu le summum de notre humanisation. Une voie, beaucoup plus ardue, est celle d’accepter que la haine ne fait pas du bourreau qu’il cesse d'être humain. Que, à partir d'un certain conditionnement du besoin de cruauté propre à l’homme, comme explique Erich Fromm, tout être humain peut devenir monstrueux. On peut prévenir la haine, pas l’éradiquer, cette antienne tellement à la mode et tellement creuse. Et, quoi qu’en veuille la victime, éviter soigneusement de désigner ses agresseurs est la meilleure façon, non pas de banaliser le mal, mais de rendre possible qu’il se répète indéfiniment.

Avec cette manière qu’on a de circonvenir la haine aujourd'hui, tout semble fait pour tourner autour d’une victimisation en boucle et comme devenue folle : des slogans lancés depuis la tribune d’un match de foot font plus de mal qu’un passage à tabac ; un supporter potache transgresse plus qu’une meute qui vous démolit ; les associations LGBT (sauf exception) mettent plus de soin à dénoncer le prétendu manque compassionnel du commissaire qui instruit votre plainte que la haine qui vous a broyé et reste, elle, sans visage. Le monde a soif de guérison, pas de la violence du déni, qui rend fou, ni de la lâcheté devant la réalité.

Logique devenue folle de l’inversion du stigmate : l’indifférenciation morale. On en est là de notre rapport à l’altérité que représente le jeune de banlieue, jusqu’à considérer en lui la jouissance macabre de l’effroi suscité chez les autres en toute indifférence, ou comme sans y penser. Car enfin, à Gennevilliers, Besançon, Drancy ou Villeurbanne, qui sont les coupables d’agressions homophobes ? Au nom de quelles consignes font-ils cela ? Quand le souci de ne pas « essentialiser », louable en soi, amènerait à absoudre pas tant les auteurs de leur responsabilité que nous de la nôtre vis-à-vis d’eux, il est urgent de prendre en compte comment des jeunes englués dans des fantasmes de persécution adoptent un comportement totalitaire qui déshumanise celui qu’ils se figurent, dans un manichéisme radical, comme leur ennemi. C’est, du moins, mon hypothèse.

« Il se cache derrière sa religion » peut-on entendre dire parfois d’une homophobie « ordinaire » chez le jeune musulman qui convoque le haram pour justifier son rejet de l’homosexualité. Et c’est bien possible, sauf à s’interdire par-là de la penser – cette homophobie – dans ses prolongements « aberrants » mais toujours possibles d’une reconquête composite de sa dignité, loin de la condescendance de qui, dans un mélange paradoxal de relativisme et de moralisme, croit savoir, mieux que son vis-à-vis et à sa place, où se situe le Bien. Car, comme le démontre Charles Rojzman dans Vers les guerres civiles (2017), l’idéologie ou la religion peuvent très bien servir de prétexte à une violence revancharde et dominatrice – y compris sur fond de frustration sexuelle. Aussi, l’offensive islamiste* d’un côté, la déréliction de « jeunes de la cité », même minoritaires, de l’autre, font de cette nouvelle police des mœurs un phénomène galopant – quelle que soit l’opinion de François Kraus à ce sujet – qui mériterait d’être mieux traité que par le silence, l’excuse misérabiliste et culturaliste ou la condamnation sans appel et sans investigation ni combat de fond. Oui, il y a un manque de langage et de mots pour éviter la violence.

 

* Ou islamo-indigéniste. Plus de 1, 5 millions de vues pour le clip de Le sale boulot où Mysa balance sa logorrhée sur un motif inépuisable : toi, jeune musulman, tu es paumé et tu crois juste de te revendiquer d’une religion, alors que tu es toujours en-deçà de ce qu’elle réclame de toi – c’est-à-dire te dégager de valeurs occidentales fourvoyées, de la dépravation. Minute 2’25 : « s’croire en conformité avec les Droits de l’Homme, c’est s’autoriser à forniquer ». A l’image : la cérémonie du premier mariage homosexuel.

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