Commun

« Les hommes d'Europe […] ne croient plus à ce qui est, au monde et à l'homme vivant. » (Albert Camus, L'homme révolté, 1951)

Les invasions d'un commun barbare

© Cyril Pedrosa, Portugal © Cyril Pedrosa, Portugal
L'après-midi du 1er mai 2002 à Nantes, après la manifestation officielle, l'école de samba est apparue au coin de la rue et s'est reformé un cortège du tonnerre de dieu à échauffer le pavé quatre heures durant, qui n'avait plus rien à voir avec celui du matin, rassemblant les traînards, les lèves-tard, les présences errantes des soleils dominicaux, ceux qu'on ne voit jamais manifester, ceux-là n'étaient plus les autres, les abstentionnistes à mettre au pilori, on échangeait des sourires, et la clameur remontait le cortège rythmée par le frappement des mains, le corps de la foule avait muté sur la place de la ville qu'on aurait pu voir s'étendre à l'infini (c'est ce que j'ai cru).

Eh bien, tout cela fit résonance plus tard pour moi avec une autre histoire de franges et de seuils, un été d'il y a longtemps, quand j'ai compris (et je n'ai pas compris) que la place du village où l'on donnait un concert se vidait, ou plutôt laissait croire un vide se créer quand les gens « normaux » se retiraient sur les bords de la place pour la laisser s'emplir des gestes étranges et énigmatiques de jeunes handicapés mentaux en décalage complet mais enthousiasmés par ce qui se jouait là comme musique, le phrasé engagé et militant des Last Poets.

De l'un à l'autre la leçon à tirer, ce n'est pas tant l'adage « Qu'importe le flacon, pourvu qu'il y ait l'ivresse », c'est qu'il est question de formes, formes enveloppantes dans l'enthousiasme des foules bigarrées ou monstrueuses, formes enveloppées dans l'incertitude du sens de l'histoire en train de se faire. Ce n'est pourtant pas la même chose que l'incidence de l'effroi que provoque l'annonce de la présence au deuxième tour électoral d'un parti d'extrême-droite, et celle d'un corps qui s'expose dans sa « monstruosité ». Et pourtant à chaque fois j'ai pris conscience d'une chose similaire : c'est que la parole revendicative des Last Po ne pouvait pas se passer des mouvements désarticulés des jeunes danseurs, comme la sidération électorale ne pouvait pas se passer des mises en scène en amusement. Cette chose similaire, ce sont peut-être nos modes mineurs de vivre qui habitent nos modes majeurs, d'autres liens possibles avec le monde.

Ou bien, suivant les Gestes d'humanités d'Yves Citton : le mycélium du sens.

 

Du plus lointain à l'autre vie du commun

© Denise Bellon, Complicité © Denise Bellon, Complicité
Denise Bellon a photographié la Tunisie à la fin des années 1940, entre autres. Au premier coup d'œil on est stupéfait de reconnaître quelque chose comme une familiarité entre elle et ses sujets, qui fait qu'on se sent, dans cette Tunisie pourtant lointaine, un peu comme chez soi. Y compris dans le « quartier réservé » de la médina de Tunis : c'est la scène que vous voyez, intitulée Complicité.

À la même époque elle a photographié aussi Joë Bousquet, alité dans sa chambre. Car – l'histoire est plus ou moins connue – Bousquet jeune homme a été blessé pendant la Première guerre mondiale et s'est retrouvé paralysé à vie. Dans la lettre qu'il adresse à Bellon, il décrit ceux qui se succèdent à son chevet (des écrivains, déjà, puisque lui-même a commencé à écrire) et la « forme de charité », dit-il, qu'il a su déceler en eux, ou plutôt, avec une forme de jubilation associée à la trouvaille, qu'il a découverte. Mais, lui écrit-il, « le plus étonnant est, non que ces grands hommes aient si providentiellement deviné mon cœur, mais que les plus simples esprits aient naturellement agi comme eux et avec le même discernement, comme si l'humanité devenait spirituellement une au chevet de l'homme qui n'a plus de forme. Ces certitudes, je les ai acquises depuis si longtemps que je les note ici sans commentaires, comme un témoignage rétrospectif et donné du plus lointain d'une autre vie. Aussi les résumerai-je en peu de mots. L'homme est naturellement bon pour l'homme : à condition que celui-ci ne le menace pas. Mais la conscience n'est qu'un chemin et la vue de notre semblable s'y dresse toujours comme une menace. L'homme en santé ne se montre pas à l'homme sans lui enlever son assurance ; et celui-ci ne se retrouvera qu'aux dépens de l'autre, mais se retrouve pour l'aimer et le grandir si aucune menace n'est passée entre son âme et ses yeux. Fait qu'il faudrait méditer ; et qui a toujours confirmé mon espérance révolutionnaire. » (Au gîte du regard, Cahiers Joë Bousquet et son Temps, 2003)

Un ouvrage aidera assurément à méditer ce fait : Savoir aimer en des temps difficiles de Charles Rojzman et Nicole Rothenbühler. Que « la bonne volonté ne suffit pas » à la compassion. Qu'il faut « rencontrer l'autre pour surmonter sa peur, pour se connaître et se parler » au-delà des séparations. Et que « la fraternité naît si on a traversé ensemble des épreuves ».

 

De la fuite du commun

© Zoulikha Bouabdellah, Silence © Zoulikha Bouabdellah, Silence
La tribune de Soufiane Zitouni, sa démission du lycée Averroès, la fin de non-recevoir du Rectorat et la parole que Mediapart préfère donner au directeur adjoint. L'œuvre Silence de Zoulikha Bouabdellah (elle demande à décrocher son œuvre de l'expo à Clichy, on promet de la raccrocher, l'ensemble des artistes décrochent leurs œuvres), les menaces du maire de porter plainte contre quiconque oserait lui alléguer une responsabilité dans le déroulement des faits. Deux cas pour la liberté d'expression, en février 2015, en France, et ses errements après Charlie. Quelque chose ne va pas. Qu'est-ce qui se passe si les choses continuent d'aller comme elles ne vont pas?

Je reprends. Dans la Liberté d'expression à la française aujourd'hui, si tu es de gauche, c'est très vilain de soupçonner d'antisémitisme des gens ayant une quelconque affiliation avec l'islam. Ça est une chose, quand même encombrante. Si tu es un élu (de gauche), c'est très vilain de te soupçonner de n'être pas pour la liberté d'expression, quand tu es en fait dans la Liberté d'expression à la française aujourd'hui (c'est-à-dire à peu près n'importe quoi sauf les vrais différends, si différend il devait y avoir). C'est une autre chose. Aussi, tu n'as pas besoin d'être de droite pour critiquer une certaine forme d'engagement dit « de gauche ».

Soufiane Zitouni raconte dans sa seconde tribune : « j'ai été agressé verbalement par des élèves qui considéraient que je n'avais aucune légitimité pour leur parler de la religion islamique, et de surcroît dans un cours de philosophie ! J'avais beau leur dire que c'était précisément la grande idée du philosophe Averroès que de considérer qu'il ne pouvait y avoir de contradiction entre la vérité philosophique et la vérité coranique, rien n'y faisait ». Quand le directeur du lycée musulman, Hassan Oufker, fait mine devant Libération de découvrir que son enseignant « faisait régulièrement des ponts entre les cours de philosophie et la religion, ce qui est interdit », nous devons l'entendre comme : il est interdit de critiquer l'islam, soit un sauf-conduit à l'agressivité des élèves de son établissement. Il faut dénoncer ceux qui dénoncent la critique de l'islam. Mais, plus vraisemblablement, à côté de l'auto-censure viendra l'arme très efficace du procès en diffamation. Les réflexes sont bien huilés, et déjà le Rectorat menacerait de dégrader Zitouni de son statut d'enseignant s'il ne réintègre pas son poste à Averroès. Circulez, y a rien à voir.

Il n'y a pas de meilleure manière d'enkyster un conflit que de l'éviter. L'association qui a réussi à faire pression pour retirer l'œuvre de Zoulikha Bouabdellah n'était pas une association « communautaire » (qui, fort heureusement, c'est confirmé par Raphaël Liogier, « ne demande qu'une chose : défendre la laïcité et les valeurs de la République ») mais un lobby de la babouche pour qui l'escarpin est blasphématoire. Edwy Plenel vient d'apprendre la nouvelle et se sent obligé de réagir « pour les musulmans ». Sortez vos mouchoirs, ses révélations sur les conditions de travail de la main d'œuvre immigrée dans la fabrication de la babouche vont faire mal ! Zoulikha Bouabdellah ne s'en laisse pas conter : « J'avais cru comprendre, lors de la marche du 11 janvier, que la nation tout entière clamait haut et fort la nécessité de l'unité et des principes républicains. Mais en pratique, sur le terrain, que voit-on ? Des élus qui, souvent, oublient – ou feignent d'oublier – que la liberté d'expression ne consiste pas seulement à dire mais aussi à expliquer ce que l'on dit et pourquoi on le dit – et à accepter la critique. » À réincarner des valeurs. C'est ici qu'on rencontre une difficulté quasi anthropologique, que je vais illustrer dans l'inquiétante étrangeté de ne plus pouvoir discerner quel est, et s'il est encore possible, un monde commun.

Expérience dans l'expérience de regarder Eau argentée d'Ossama Mohammed au cinéma. C'était veille de la Saint-Valentin. J'ai passé la moitié du film à me voiler le regard devant la violence des images pendant qu'un couple de tourtereaux assis devant moi l'a passée à se bécoter, prenant peut-être une avance sur le lendemain. Je regarde les images, pour beaucoup je ne peux pas, ce sont des images tirées de vidéos postées sur YouTube depuis les portables de ceux qui sont sur place, en Syrie, je perçois la cruauté de qui fourbit ses armes pour la torture et l'exécution. Le comportement de ce jeune couple devant moi rend impossible de croire qu'il ait perçu cette cruauté, ou alors immédiatement rejetée, pas assimilée. Le réalisateur ne nous laisse pourtant pas de répit. Question lancinante dans ma tête, tension dans la tension du film, à l'adresse de ces jeunes : avons-nous encore les terminaisons nerveuses de l'auto-défense, en cas d'agression réelle ? Quant au film, il insiste : peut-on raconter la guerre ? Et il y arrive, en nous racontant l'histoire presqu'impossible de la solidarité humaine.

Ces jeunes devant moi ne veulent pas la guerre, que l'amour et la solidarité. Ils ne veulent pas la guerre et ne la voient plus. Ces jeunes-là ne tombent pas du ciel, ils sont, grosso modo, ma génération. Autant que la cause palestinienne au Maghreb, il doit y avoir en France des choses fonctionnant un peu comme des mythes : l'antiracisme, la domination bourdieusienne..., toutes ces choses qui ont formé ma génération, exactement, dans sa vision d'un monde de gentils et de méchants. Militante aussi, cette génération, mais seulement dans des niches où les problèmes ne se posent pas – un monde fuyant. Exactement comme nos hommes politiques répéteront invariablement les valeurs Liberté, égalité, fraternité quand elles auront déjà été défaites par une démocratie apeurée et procédurière. On avance quelque chose dans le léger retrait de ce qu'on avance et qui brouille toutes les pistes : on ne sait plus nommer, et cette inaptitude peut nous décourager. Qu'est-ce qui rend si difficile d'aller confronter les points de vue ? Comme l'explique Charles Rojzman, nous savons gérer les conflits, c'est la peur du conflit qui produit la violence qui empêche la résolution des conflits*.

 

Dans un entretien de 2006 avec son ami Michel Butel, le metteur en scène Luc Bondy souligne cette quête d'un parler vrai pour rencontrer l'autre : « Il y a des couches en moi qui ne laissent pas intervenir, en moi-même, qu'il y a des problèmes, que des gens peuvent avoir des problèmes d'existence énormes, des choses qu'on ne sent pas parce qu'on est trop dans un cocon vis-à-vis de ce qui se passe. Je rêve toujours de ressentir certaines choses et de ne pas faire de la sophistication, c'est-à-dire de vraiment ressentir directement... Toutes les choses qu'on voudrait avoir avant de mourir, c'est de sentir la complexité et la violence de la vie et de ne pas l'enjoliver, de ne pas toujours essayer de l'harmoniser. De voir qu'elle est triangulaire, qu'elle est pleine de ronces. Et de ne pas avoir peur des conflits. Car le plus grand problème qu'on a, c'est la peur du conflit. On n'aime pas, on n'a pas le courage, on veut toujours échapper au conflit. Il y a des gens qui, névrotiquement, ont besoin du conflit, parce que c'est leur manière d'agir. Mais il y a aussi beaucoup de gens qui, névrotiquement, échappent dans la communication. Et, pour ça, la communication est rarement authentique... Avec nous, elle est authentique parce qu'on peut communiquer en dehors de la parole. C'est un désir : l'authenticité dans le social. Dès qu'on est dans le social, dans le groupe, on n'est pas authentique puisqu'on veut toujours être à l'image de quelque chose, être par rapport à quelque chose, remplir une image. On s'inquiète de ça, on ne veut pas tomber dans un trou. Quand il y a cinq personnes à une table, je ne pourrais pas supporter qu'il y ait des grands silences. Parce que j'ai peur du mal à l'aise. Or le mal à l'aise, c'est peut-être une condition pour vivre. »

 

* Écrire le socle commun de ce qui va nous servir comme appui pour continuer ensemble sous le même toit, tel est le défi soulevé par l'initiative lancée le 4 février par Zohra Bitan et Charles Rojzman, « Nous TOUS, français... ».

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