Par Ton Nijhuis, directeur de l’Institut d’Allemagne, Université d’Amsterdam

Paru le 16 juillet 2015, De Volkskrant

A Louvain, une tradition de multilinguisme en régression. © VD A Louvain, une tradition de multilinguisme en régression. © VD

Traduit du néerlandais par Vincent Doumayrou,
avec l'aimable autorisation de l'auteur

NB : le titre, le chapô, l'image et le commentaire de fin sont des ajouts personnels, qui n’apparaissent pas dans le texte d’origine.
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Dans l'agenda stratégique de l'Enseignement supérieur et de la recherche pour les années 2015 à 2025, Jet Bussemaker, Ministre de l'Education du Royaume des Pays-Bas, fait quelques réflexions réconfortantes relatives à l'usage de l'anglais dans l'enseignement supérieur à fin d'internationalisation ; elle met en garde, à juste titre, contre le danger d'une mise à l'écart du néerlandais.

Le fait de donner des cours en anglais facilite évidemment la venue d'étudiants étrangers et ces formations offrent un marché potentiel beaucoup plus important que les mêmes formations données en néerlandais. Mais le financement des universités selon le nombre d'étudiants qui y étudient fait naître un stimulant pervers : celui qui consiste à faire du chiffre, phénomène qui vaut pour les universités comme pour les hautes-écoles.

Cela conduit à une augmentation de leur budget, mais cela ne devrait pas être le but de ces établissements. La qualité doit primer la quantité. Ce n'est pas parce que l'enseignement se fait en anglais et qu'il y a plus d'étudiants internationaux que l'enseignement est devenu meilleur pour autant. C'est pourquoi il faudrait expliciter quel est le but que poursuit l'enseignement supérieur.


Où est l'avantage ?

Je me suis rendu dernièrement avec mon fils à une journée "portes ouvertes" organisée par une faculté d'histoire. On nous a dit que, selon une étude de marché, les employeurs potentiels souhaitaient notamment des gens qui aient une bonne maîtrise du néerlandais à l'écrit. Cela implique, ne manquait-on pas d'ajouter, d'y consacrer beaucoup de temps et d'efforts, mais entre-temps, la discussion avait abordé le point de savoir si le cursus de licence d'histoire ne devait pas se donner en anglais après tout. Pourtant, 95 % de ses diplômés sont voués à évoluer dans un environnement professionnel exclusivement néerlandophone.

Dans un tel contexte, l'enseignement en anglais est-il une bonne chose ? Un historien avec un bon niveau d’anglais n'est pas forcément un bon historien, et lorsqu'après quatre années d'études en anglais, les étudiants néerlandais ne sont capables d'écrire un bon exposé ni en anglais ni en néerlandais, alors on a le pire des deux cultures.

Un autre point est que l'attention exclusive portée à l'anglais conduit à marginaliser le français et l'allemand comme langues scientifiques à l'université. Aux Pays-Bas, les sciences humaines avaient traditionnellement l'avantage d'être aux confins de trois zones linguistiques, dont elles pouvaient ainsi profiter. L'attention exclusive pour l'anglais devient, par un contraste paradoxal, une sorte de provincialisme.


Quid de la diversité...

Les universités prospèrent de la diversité, c'est par elle que des idées ou des raisonnements stimulants naissent au sein d'une discipline ou à tout le moins n'y passent pas inaperçus. De plus, la société néerlandaise est plus proche à bien des égards de celle de l'Allemagne par exemple que de celle des Etats-Unis. Si je prends l’exemple de la recherche en science politique, les travaux en langue allemande ont pour nous une pertinence particulière, dans la mesure où le système politique allemand ressemble beaucoup plus à celui des Pays-Bas qu'à celui des Etats-Unis. Pourtant, peu de politistes s'intéressent à l'Allemagne, car ce serait considéré comme une forme de suicide académique. Autre exemple, celui de l'économie, qu’on peut étudier sans jamais parler de l'Allemagne, alors que le quart de notre activité se fait avec la République fédérale.


... et de la variété ?

La théorie de l’évolution de Darwin tourne autour de la variation et de la sélection. Ce principe peut également s’appliquer à la science. La recherche doit aller dans beaucoup de directions, processus par lequel elle doit sélectionner les développements qui s’avèrent les plus pertinents. Or il faut laisser prospérer la variation en permanence au profit des renouvellements à venir. Pourtant, chaque jour un peu plus, l’anglicisation met la variété en danger.

Cela vaut aussi pour les crédits de recherche. Darwin n’aurait jamais eu de financement de l’agence nationale de la recherche, car ses recherches dérogeaient trop à l’air du temps. Nous contribuons désormais au courant principal. Le fait de vouloir à tout prix publier dans des revues avec une relecture d'article par les pairs, à fort facteur d’impact, revient en réalité à ne publier que dans des revues de langue anglaise, avec les biais théoriques que l'on imagine. Cela renforce le conformisme académique et dégrade l'ouverture aux autres zones linguistiques. Le cas particulier des sciences économiques a montré ces dernières années les problèmes que cela pouvait poser et qu’il serait souhaitable de laisser plus de place à la variété. Si nous voulons donner de la substance au concept d’internationalisation, nous devons miser aussi sur une internationalisation autre qu’anglo-saxonne. Aujourd’hui, la mobilité sortante des étudiants est souvent motivée par des considérations touristiques, c’est très bien mais le résultat de cette « expérience internationale » risque d’apparaître bien maigre au final.


Ne pas oublier le français et l'allemand

Il faudrait renforcer notre niveau d’exigence et, par exemple, avoir comme objectif l’accroissement du nombre d’étudiants qui partent en Allemagne. La ministre a lancé il y a peu un programme en ce sens qui, bien que modeste, s’est trouvé couronné de succès. Cela montre qu’une démarche proactive donne vite des résultats tangibles. Assurez-vous de ne pas exclure des écrits en allemand. La connaissance des développements dans les pays voisins s’avère plus pertinente que jamais.

La Ministre Bussemaker souhaite mettre l’accent sur la bonne maîtrise du néerlandais. C’est justifié mais je souhaiterais ajouter qu’il est essentiel aussi, dans l’intérêt de l’enseignement supérieur et de la recherche et tout spécialement des sciences humaines et sociales, de ne pas marginaliser le français et l’allemand.

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Mon Commentaire : l’anglais a pris aujourd'hui le pouvoir comme langue de communication internationale. C’est évidemment une commodité, mais elle se fait à un certain prix, car, comme le dit le proverbe, il n’y a pas de rose sans épines.

Ton Nijhuis décrit ici l'une de ces épines : celle d’une attention sans cesse décroissante envers les autres langues étrangères. Au sein de la population de l’UE, la maîtrise de langues telles que le russe, l’allemand et le français décroît, et dans le monde de la recherche, de moins en moins de chercheurs maîtrisent une langue étrangère autre que l’anglais, et s'ils sont eux-mêmes anglophones de naissance, ils ne parlent plus aucune langue étrangère. C’est l’indice d’une dégradation des compétences linguistiques, et par extension d’une compétence culturelle.
Enfin, le cas d'espèce décrit par l’auteur est particulièrement aberrant dans la mesure où l’allemand et le néerlandais sont deux langues très proches, largement intercompréhensibles.


Bien cordialement,

Vincent Doumayrou,
auteur de La Fracture ferroviaire, pourquoi le TGV ne sauvera pas le chemin de fer,
Préface de Georges Ribeill. Les Editions de l'Atelier, Ivry-sur-Seine, 2007.
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Le texte d'une autre tribune également critique envers les cours en anglais, également parue l'an dernier aux Pays-Bas mais avec un angle quelque peu différent : https://blogs.mediapart.fr/vincent-doumayrou/blog/091115/un-collectif-d-universitaires-dit-non-lutilisation-irreflechie-de-langlais-dans-les-universit
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