Benoit Hamon, rédempteur de la gauche ?

« Je ne crois pas en un homme providentiel », répète Benoit Hamon qui pourtant s’est donné la mission de sauver un PS égaré sur les sentes mortelles du social-libéralisme. Que 59 % des (peut-être) 2 millions d’électeurs de la primaire du PS l’ait choisi comme candidat est une "bonne nouvelle". Une analyse de sa communication permet d’éclairer les chemins qu’il pourrait emprunter.

On pourra penser, à lire mes derniers billets sur Mediapart, que le sociologue a versé dans le mysticisme. Il n’en est rien. Il s’agit seulement de rappeler, comme a pu le faire en son temps Benny Levy, l’ancien secrétaire particulier de Sartre et animateur de la Gauche Prolétarienne[1], le lien étroit qui unit politique et religieux. C’est particulièrement le cas lors de l’élection présidentielle, qui « peut être considérée comme un rite de passage et un rituel de régénération »[2]. Qu’est-ce une élection, sinon le moment où une société cherche et se choisit un berger ?

 « Faire battre le cœur de la France »

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Marshall Mac Luhan aurait sans doute bien apprécié le slogan de Benoit Hamon, un bel exemple de « message » qui est d’abord un « massage »… cardiaque[3] ! Il ne s’agit rien de moins que de réanimer une société crispée, tétanisée, comme tombée en syncope. Une sorte de résurrection, dont le guérisseur serait cet homme encore jeune, déterminé, sérieux et bienveillant, représenté de manière sobre, mais élégante, en noir et blanc et au second plan du slogan frappé au rouge vif.  L’image détonne par son aspect « vintage », nostalgique. On pourrait aussi penser à un médecin sorti d’un film des années 50, accouru sauver une France victime d'un infarctus...

 « Battre » et « cœur » renvoient au vocabulaire de l’action et de la lutte, deux termes particulièrement utilisés dans la « Lettre au Français » diffusée par Benoit Hamon à l’été 2016 en début de campagne. D’ailleurs, pour battre son adversaire, il faut avoir « le cœur à la lutte ». Lutte politique certes, mais lutte sans merci, lutte à mort, comme le suggère le rouge de l’affiche. Le sang va couler pour régénérer notre société agonisante, peut-être aussi, on va le voir, le sang du sacrifice.

Un journaliste a remarqué que ces sept mots formaient, plus qu’un slogan, un titre[5] et pouvait faire référence au film de Jacques Audiard, « De battre mon cœur s’est arrêté ». Plutôt qu’une historiette parisienne, j’y vois plutôt le titre d’un film épique à venir ou encore un clin d’œil à la fin des « Visiteurs du soir » de Marcel Carné, où le diable (joué par Jules Berry) fouette de dépit les statuts des deux amants qui ont désobéi à ses ordreset dont les cœurs battent toujours malgré leur transformation en « statuts de sel » (Alain Cuny et Marie Déa).

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 L’activité de Marcel Carné sous le régime de Vichy et l’Occupation avait suscité quelques interrogations, même si on a pu voir dans « ces cœur qui battent » un symbole et un hommage à la Résistance. Voilà qui nous amène, entre « vintage », résistance et ambiguité à la figure tutélaire de Benoit Hamon, François Mitterrand, placé au cœur de sa communication politique.

 La résurrection de Mitterrand

Alors que le FN de Florian Philippot se réclame bruyamment de De Gaulle, Hamon distille la nostalgie du Mitterrand d’avant sa « prise du pouvoir » en 1981. Un Mitterrand de gauche, porteur d’espérance, rassembleur, mais aussi capable de calcul et manœuvres. Conviction et habileté serait la promesse du candidat Hamon au peuple de gauche pour sortir la France de l’ornière social-libérale.

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Le parallèle est troublant entre l’affiche de Hamon et celle de Mitterrand cinquante ans plus tôt. Posture semblable, même regard porté sur l’horizon (celui de Hamon est mieux dirigé vers le regardeur), costume semblable, même plis de la bouche. La seule grande différence réside dans le productivisme revendiqué en 1965 par Mitterrand alors que Hamon est plutôt favorable à la décroissance.

Hamon parle aussi dans ses tracs de « prendre son avenir en main » et son intention est de réaliser « l’unité de la gauche » face aux périls Marine Le Pen ou François Fillon. Mitterrand n’a-t-il pas lui aussi dénoncé le coup d’Etat permanent de la V° République et écrit plus tard, en 1988, une « Lettre à tous les Français » ?

Lors de son discours d'investiture par le PS, Hamon annonce vouloir "redonner le pouvoir au peuple"... avec les mêmes mots que Mitterrand en 1974 :

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La communication politique de Benoit Hamon qui utilise la figure mitterrandienne apparait habile mais ambiguë. La conquête du pouvoir de Mitterrand a été couronnée de succès mais son exercice a plutôt déçu, une fois le tournant de la rigueur opéré en 1983. Il n’est pas sûr que les électeurs de gauche soit prêt à cautionner de nouveau une politique qui finalement n’a pas réussi à régénérer la V° république et la société française.

Le sacrifice du prochain dernier Président de la Vème République

Benoît Hamon est ainsi à la croisée des chemins. Soit il reprend le projet mitterrandien des années 60 et 70 de transformation sociale mais en manifestant clairement qu’il ne fera pas les mêmes erreurs pour le concrétiser, soit il colle de trop près à son modèle et s’épuise à réaliser des unions bancales avec les vallsistes et l’aile sociale libérale du PS, avec EELV, avec le Parti Radical de Gauche, tout en laissant la porte ouverte à Mélenchon et aux communistes. Cela déboucherait au mieux sur une « gauche plurielle » à la Jospin, avec le succès que l’on sait.

La campagne des primaires, comme le parcours politique de Benoit Hamon, a montré qu’il avait l’étoffe d’un véritable meneur. Son discours agonistique est aussi une promesse de réussite, car aucun changement ne peut s’obtenir sans lutte. Comme Jésus de Nazareth, Benoit Hamon "promet le glaive" (Matthieu, 10:34) et semble prêt à mettre toute sa personne en jeu pour l’emporter. Sur ce point, il joue dans la même catégorie que Mélenchon, bien loin des gesticulations cyniques d’un Macron ou d’une le Pen. Les électeurs de la présidentielle choisissent aussi un corps, et il faut reconnaitre que ce corps parle, que ce cœur bat.

Il reste à convaincre qu’il ira jusqu’au bout. Et pour cela se débarrasser des pesanteurs du PS (en donnant des gages : par exemple, pas de ministres « non démissionnaires » qui puissent se présenter comme députés en juin). Vu l’état de décomposition de la Vème République, Hamon gagnerait aussi à ne pas se contenter de réformes institutionnelles et à annoncer la tenue d’une Assemblée constituante. Comme Mélenchon, il pourrait promettre d’être un Président démissionnaire, afin d’éventuellement renaître comme le berger incontesté d’une VI° République. Les recherches historiques et anthropologiques ont souvent montré comment le passage par le sacrifice ne peut être économisé quand il s’agit de fonder une société.

Quoiqu’il en soit, ce printemps, nous allons élire le dernier Président de la Vème République. Les conditions de la mise à mort seront bien différentes selon le résultat du second tour. Aux électeur de voter pour l’élégance ou la confusion, le débat ou la violence. S’il veut jouer son rôle, Benoît Hamon devra choisir, entre Mitterrand et Jésus, son modèle. Pour in fine réussir son coup, choisir Jésus est beaucoup plus sûr.

 


[1] Le meurtre du pasteur, Grasset, 2002.

[2] Marc Abelès, Le spectacle du pouvoir, L’Herne, 2007.

[3] Message et Massage, un inventaire des effets, Pauvert, 1968.

[5] Stéphane Grand [ http://www.lopinion.fr/edition/politique/primaire-gauche-benoit-hamon-a-l-affiche-113765

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