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6ème et dernière page de blog ! Loin d’être une superstar du Club Mediapart, minuscule à côté de contributeurs qui pour certains ont dépassé les 1000 billets, notre Navire Coule Bien – Chroniques du Collège Unique s’arrête aujourd’hui. Cela mérite bien un bilan, des regrets et une explication.

      UN BILAN

On y croira ou pas, mais l’objectif de ce blog était d’abord, pour l’enseignant qui l’écrit, de survivre entre les 2 pinces de cette grande tenaille qu’est le travail d’enseigner. Il y a d’un côté des adolescents plus ou moins motivés par leur scolarité, et les piloter est déjà assez gratiné. Il y a d’un autre côté la nécessité d’obéir à une hiérarchie de plus en plus compliquée à comprendre (quand elle-même sait ce qu’elle veut, ce qui est de plus en plus rare). Enseigner c’est être pris en tenaille, l’écrire et en rendre compte c’est une manière de s’en sortir.

Allez, un exemple comme ça du côté de l’administration, pris dans ce qui est à la mode pédagogique du moment : la classe inversée. L’institution scolaire (c’est-à-dire : la quasi-totalité des inspecteurs, des chefs d’établissement, des formateurs ESPE, le site Eduscol) présente la classe inversée (1) ] comme un progrès à mettre en œuvre, depuis environ 5 ans. De leur côté, la quasi-totalité des professeurs est sceptique, avec pour principal argument la faible autonomie de travail des collégiens qui les mènera à venir en classe sans avoir appris, ni même vu, la « capsule ». L’argument est valable, des articles le confirment (2). Face à ce mur, l’institution redouble de moyens pour faire croire que la classe inversée « va marcher », même si elle n’a pas « déjà marché » (en tout cas, redouble de moyens pour la mettre « en marche »). Le paradoxe est donc fort, et les enseignants se referment comme des huitres au plus grand dam de leur créativité pédagogique. La mode imposée de la classe inversée, comme les nombreuses modes qui l’ont précédée dans un contexte de réduction des budgets et de « baisse du niveau » (expression qu’il faudrait préciser) montre pour la énième fois que l’Education nationale essaye de croire et de se faire croire, à grands coups de campagnes de presse, que le collège progresse.

Que de réactions positives à ces pages de blog. Que de professeurs et de parents d'élèves exprimant leur ambition et refusant la résignation ! Cette critique construite du système éducatif actuel est donc salutaire pour ceux qui y sont. A chaque fois, hélas, les articles ont fait le constat d’un système bloqué dans l’échec, qu’il est urgent de REDEFINIR.

      DES REGRETS

Si ce blog sert à quelque chose, alors pourquoi ne pas continuer ? 6 billets pour un blog, c’est bien léger. Il avait l’ambition de présenter une quinzaine de thèmes (3). Mais tenir régulièrement un blog demande du temps (sauf si on a une culture immense comme par exemple Claude Lelièvre qui publie très régulièrement des articles d’un très haut niveau : bravo à lui !). C’est donc d'abord faute de temps que nous n’avons donc pas réussi à bien répondre aux questions qui se sont successivement posées au collège depuis 3 ans. Regrets donc puisque, désormais enseignant en lycée, je ne pourrai plus alimenter ce blog en nouvelles, anecdotes, impressions sur le collège.

Mais le regret vient aussi en grande partie d’avoir réalisé, au fil des publications, que la ligne éditoriale de Mediapart sur les questions scolaires s’éloignait de l’enseignement ambitieux et émancipateur que ce blog tente de défendre. A l’époque du premier article, lorsque j’ai choisi Médiapart pour hébergeur (2015, donc), le journal publiait beaucoup sur l’école, tirait régulièrement la sonnette d’alarme sur la dégradation des conditions d’enseignement. On sentait au fil des nombreux articles sur l’école la volonté de conserver une école ambitieuse (au plan des savoirs, de l’éducation à la sensibilité, à la connaissance sociale) et consensuelle (acceptable par quasiment tous : lire écrire compter + une dimension civique forte). Le fait que 2 billets de blog furent mis en une de Médiapart (un sur les leurres du collège numérique, l’autre sur la mort du livret personnel de compétences) me semblait confirmer que « Le navire coule bien » était un témoignage complémentaire aux articles de Médiapart.

Mais voilà, vers 2016, peut-être suite aux attentats de 2015, la ligne éditoriale de Médiapart au sujet de l’école, selon mon analyse, devient plus légère, avec des articles moins fréquents (ce qui pourrait se comprendre : après tout le gouvernement « socialiste » de Hollande à l’époque rabote sur les autres services publics, pas vraiment sur l’éducation). Mais cette ligne éditoriale devient, au moins un peu, revendicative des enseignements de reconnaissance de minorités (minorités sexuelles et religieuses surtout). A ce titre, l’épisode de l'envoi d’un journaliste de la rédaction à un congrès sur le « racisme d’Etat » réservé aux personnes de couleur, si ce n’est pas une erreur de la rédaction, est révélateur. Cette question (la place des minorités) révèle un clivage, chercher à l’imposer dans le débat sur l’école est -à mon humble avis- une erreur. Elle permet au FN de capitaliser d’un côté, et aux replis communautaires, souvent anti laïques, de s’accentuer de l’autre. Ressassées, les questions identitaires ne produisent pas la société mais l'enferment dans des oppositions stériles. Pour les traiter à l’école, il existe une formule qui fonctionne depuis un sicèle et demi ! Il s’agit de passer par la question sociale : plus de solidarité, plus de lien social, pour une meilleure cohésion. Prenons un exemple dans la foule des anciens cadres du PS qui veulent "revitaminer" la gauche : il y a 4 jours Bertrand MERTZ (ancien maire de Thionville) réclamait la « reconstruction du service public de l’enseignement dont la mission sera d’inculquer des valeurs nouvelles aux antipodes de celles de l’argent, de la consommation, de la compétition » (4)... évidemment ! Il est là, le consensus de l’école républicaine.

L’icône de J FERRY cache les clivages de l’époque : la France de la IIIème République, ce sont des des colons, des exploités, des francophones, une majorité de ruraux qui ne parle pas français… à l’époque, batir une école du consensus était encore plus difficile qu’aujourd’hui ! © La Poste L’icône de J FERRY cache les clivages de l’époque : la France de la IIIème République, ce sont des des colons, des exploités, des francophones, une majorité de ruraux qui ne parle pas français… à l’époque, batir une école du consensus était encore plus difficile qu’aujourd’hui ! © La Poste

Ce consensus autour de cette méthode est fragile. Il se fissure sous l’impulsion des gouvernements qui cherchent depuis 20 ans à réduire les moyens de l’école, tout en faisant croire qu’elle est ambitieuse. Ce consensus se fissure aussi quand un grand journal d’opinion comme Mediapart se met à négliger la question essentielle des conditions d’enseignement, ainsi que celle des inégalités scolaires.

bifurcation

Entre l’école vue par Mediapart et « Le Navire Coule Bien ! » deux lignes qui se séparent

      UNE EXPLICATION PLUS LARGE

Soyons clairs : que le consensus autour de l’école républicaine se fissure (ou aurait-il déjà éclaté ?) est le résultat d’une société qui ne sait plus trop où elle va. Il faut donc changer d'échelle pour comprendre cela. 

Notre collectivité est hésitante entre plusieurs clivages (société idéalisée rurale du passé, à la Jean-Pierre Pernaut contre société urbaine et rapide et multicolore ; société harmonieuse et sobre contre les forces du grand capitalisme mondialisé…). En bout de chaine, l’Education nationale hésite aussi, et depuis une trentaine d’années affiche 4 objectifs que sont :

1-Conserver les fondements de l’école de la République (ce qui induit un maillage territorial et social complet, avec l’exception de l’enseignement confessionnel, mais aussi un certain élitisme). Les gouvernements de droite sont constants sur cet aspect dans le discours.

2-La 2ème est la vieille complémentaire de la première : il s’agit de miser sur les méthodes pédagogiques nouvelles (passer à l’évaluation par compétences, classe inversée, école inclusive, travaux interdisciplinaires, école numérique, etc). Les gouvernements de gauche sont constants sur cet aspect dans le discours.

Entre les 2 premières options, le débat doit rester car il est fécond. Verser seulement dans l’un serait réactionnaire ; verser seulement dans l’autre serait trop conflictuel.

3-Utiliser l’école pour « résoudre » des problèmes sociaux : inégalités, stéréotypes de genre ou d’origine, droits des minorités, etc. C’est sur Mediapart qu’on trouve le plus souvent ces propositions. Elles ont du sens, mais si l’on néglige les 2 précédentes, ce n’est plus l’école.

4-« maitriser le budget » : les gouvernements de droite comme de gauche sont constants sur cet aspect dans les actes. On pourrait s’imaginer que l’objectif réel est de réduire les dépenses, mais non. Elles augmentent à la même vitesse que la richesse du pays.

 

« Dépenses d’éducation » INSEE références, fiches, qualité de vie, 2016, p 195 © INSEE « Dépenses d’éducation » INSEE références, fiches, qualité de vie, 2016, p 195 © INSEE

Comme le montre ce graphique de l’INSEE, la part du PIB (les barres orange) font des vagues autour de 7% du PIB depuis 30 ans ! La dépense totale, elle, augmente (= la courbe bleue).

Noter d’abord l’opposition entre les 4 objectifs ! Notre analyse est que c’est bien la tentative de poursuivre ces 4 objectifs « en même temps » qui embrouillent le système éducatif. En particulier, le 4ème aspect est celui qui bloque le plus. Il empêche clairement le système éducatif de progresser. A l’intérieur de celui-ci son maillon le plus faible, le collège unique, qui coule, coule, coule. Et même si cela apporterait beaucoup d’eau au moulin de notre blog, il nous parait un peu absurde de le continuer sur un support (Mediapart) qui semble (à notre avis) négliger la raison d'être du collège : l’enseignement.

 

(1) Rappel : le principe de la classe inversée est de faire « les exercices » en classe et « le cours » à la maison, en préalable. Les élèves utilisent donc leur accès à Internet pour assimiler eux-mêmes le cours à la maison à l’aide de « capsules » que sont de petites vidéos réalisées par le professeur

(2) Pour les critiques de la classe inversée, voir Paul DEVIN sur son blog Mediapart, et plus sérieux et argumenté sur skhole.fr (par Alain BEITONE, Margaux OSANDA)

(3) Voici quelques thèmes que nous n'avons pas eu l'occasion de présenter mais qui transforment vite le système éducatif : les neurosciences, nouvelle marotte de l’Education-nationale-à-la-télé / profils des profs qui démissionnent (surtout des hommes) / au collège : cinquante nuances de parents d'élèves ! / bêtises d'élèves : vous avez dit impunité ? / la judiciarisation du système éducatif / demain, tous handicapés ? / bons élèves, je vous aime : mais puis-je encore m'occuper de vous ? / hors de l'école, point de salut ? / faire du flou sur l'évaluation / faire du flou sur l'orientation

(4) page facebook de Bertrand MERTZ. Article intitulé "Réponse à Stéphane Le Foll" 26 août 2018

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